Un dimanche

Rémi s’éveilla au son des cordes. Elles dominaient les percussions et semblait-il la flûte traversière. Mais il n’en était pas vraiment sûr. Il n’y connaissait pas grand-chose et les sélections de Marie en la matière pouvaient être assez surprenantes. Ses choix éclectiques soutenaient ses inspirations. Oui, il pouvait dire ça. Des envolées lyriques qui transfiguraient le quotidien. Il n’avait pas besoin de se lever pour savoir qu’elle s’était mise à peindre. La musique accompagnait souvent le quotidien mais prenait un sens nouveau lorsqu’elle peignait. Elle épousait les notes, les transcrivait sous les touches successives du pinceau.  

Il jeta un coup d’œil au réveil, se demanda pourquoi l’inspiration lui venait si souvent à des heures incongrues. Il n’était pas encore six heures, un dimanche de surcroît. Il roula un peu sur le matelas, épousant la largeur du lit, ses bras largement éployés. Le côté de Marie plus frais que le sien fut apprécié. Malgré l’orage de la nuit dernière, la chaleur sévissait toujours en ce mois d’août. Des volets entr’ouverts, la lumière matinale filtrait, promesse d’une belle journée. Le nez enfoui dans l’oreiller, il chercha le sommeil trop tôt interrompu. Peine perdue. La fragrance de Marie submergeait le repos souhaité. Une fraîcheur printanière qui l’enivrait durablement. Oui, Marie lui évoquait le printemps, le vent doux, la renaissance. Il songea aux draps étendus ondoyant sous la brise des beaux jours dans le jardin de ses parents. Lorsqu’il était enfant, il laissait au gré du vent, les frôlements des tissus lui chatouiller le visage, le corps. C’était un temps où l’innocence le gardait des méandres déplaisants, où la voix de son père révélait la connaissance, défendait l’abri essentiel, où celle de sa mère lui assurait que les belles choses se vivent au quotidien. Un temps que la mémoire de Rémi gardait précieusement.

A cette heure-ci, nulle voiture, nulle marche pressante sur les trottoirs de la ville, seule la musique lui parvenait, assourdit par les portes fermées. Il ouvrit les yeux, laissa son regard dériver vers le mur. Les ombres zébrées de lumière dévoilaient d’étonnantes histoires, des mondes fabuleux. Il aimait cet instant où l’imaginaire prenait le pas sur la réalité. Le jour s’y prêtait, rien ne l’obligeait à rien, un temps précieux où les jours maussades s’estompaient, se délitaient dans la fugacité heureuse du rien.

Sans hâte, il se leva, se prépara un café avant de pousser la porte du salon. Le lieu n’était pas très grand et paraissait encore plus à l’étroit lorsque Marie peignait. Elle déployait son matériel tout autour d’elle, ses pots d’eaux, ses peintures, les chiffons, le format sur lequel elle travaillait. Sans bruit il vint s’installer dans l’unique fauteuil. Au sourire qu’il entrevit sur le profil de sa femme il sut qu’elle le savait là. Ils n’en demeurèrent pas moins silencieux tous les deux. Rémi avait appris à se faire discret dans les moments de création. Il n’avait d’ailleurs pas besoin de mots pour entendre ce qui se vivait sous ses yeux. L’instant existait si fortement qu’il aurait aimé le partager avec le monde. Il voulait croire qu’un jour ce dernier surprendrait le talent, l’exposerait aux yeux de l’univers.

Buvant à petites gorgées le breuvage amer, il suivit des yeux les mouvements qui embrassaient l’espace. Les gestes larges, assurés, Marie laissait s’inviter l’impulsion, la vie qui émanait des couleurs appliquées. Chaque touche était une invitation et un partage, la lumière s’affichait partout. Elle travaillait à genoux, le corps penché sur la grande toile, et les projections de peintures constellaient ses bras dénudés, son visage offert. Parfois elle cessait tout, se relevait, posait la toile contre le mur, prenait du recul. Rémi ne voyait que son être qui vibrait dans l’urgence de la création. Plus rien n’existait hors du tableau en devenir.Il se trouvait soudain intimidé face à l’assurance et la force qu’elle dégageait. De ses couleurs, de ses mouvements, de son gestuel généreux, elle illuminait le jour.

A l’observer ainsi vivre, il lui venait des pensées audacieuses. Des pensées insensées qu’il pouvait presque croire. Le doute, l’incertitude, la précarité n’existaient plus. Le tableau ne serait plus éphémère, Marie n’aurait plus besoin de reprendre la même toile pour y inventer un monde ouvert, clément, étonnamment heureux.

Un deuxième fauteuil rejoindrait le premier, un tapis aussi. Il rêvait d’un tapis sur le linoléum où allonger sa femme, lui faire l’amour lentement, et un enfant.

Il ferma les yeux, soupira doucement. Parfois le découragement s’installait aussi le dimanche. Il sentit le regard de Marie se poser sur lui, ses lèvres effleurer les siennes. Il plongea dans la profondeur ébène de ses prunelles, y lut l’étendue de son amour. Lorsque Marie peignait, le monde grandissait, s’harmonisait, s’humanisait. Rien ne paraissait plus impossible. Rémi ne s’y trompait pas. Aimer le bordait de certitudes, l’inquiétude des lendemains disparaissait.

Doucement il prit le visage entre ses mains caressantes, laissa le désir guider le plaisir. Il avait cette conscience aiguë d’être parmi les chanceux, les heureux. D’être deux dans la tourmente.

 

Il sera bien temps demain de reprendre le fil morose d’un avenir sans devenir. Il sera bien temps demain d’aller à la rencontre du monde gris des emplois précaires, des lassitudes de fins de mois arides. Aujourd’hui c’était dimanche et dans les yeux de Rémi se reflétait la lumière de Marie, la générosité offerte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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