Un goût de fraise

image reprise du blog : blog.ribambelle.fr/wp/?p=134

 

Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds points ont remplacés les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger et les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe, bien plus que la nostalgie. De passage chez mes parents en cette veille de noël, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Comme un besoin de courir  loin pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait, avec sa seule guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. Il y a un côté immuable un peu effrayant à croiser la tête du patron. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent un peu.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé de la brassée de baguettes de pain et de l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci, il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes avant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Ses longs cheveux nous caressaient légèrement lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines. Régulièrement elle nous demandait des pièces pour le juke-box que nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes gracieuses. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler ses longs cheveux ambrés, éclairant la salle de classe d’une douce lumière. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit j’emportais dans mon sommeil le foulard un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme improbable qu’elle dégustait ensuite lentement.

Une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient decarmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec cette innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous retrouve avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle chaud s’échapper des lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement dans tout mon corps, qui se tend, s’approche, s’accroche. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent le visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. Sa chaleur m’enveloppe, j’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée. De la pression légère l’instant nous captive, c’est elle qui me devance et s’avance, s’ouvre, me happe, avide d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, je savoure la douceur subtile et exquise. L’incomparable, le goût unique de fraise offert.

 

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. J’ai le sourire timide mais elle ne s’y attarde pas et franchit les portes coulissantes sans plus attendre. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez banale somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, courant un peu afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui me glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la bûche, les baguettes, avant de me hâter à rejoindre le volant.

Mais plus rien ne presse. Il pleut cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.

 

 

Publicités

4 réflexions sur “Un goût de fraise

  1. En ce 30 juin, alors que l’été semble vouloir enfin frapper à nos portes, et nous apporter son lot de lumière et de chaleur, je pourrais être contrariant au point de m’en tenir à une réaction du genre « oh non, Laurence, ne me parle pas de malheur aux antipodes de Noël, et plus généralement de l’hiver »;-) Mais comme je suis quelqu’un de pragmatique qui aime bien les décalages spatiotemporels par moment, me voilà surtout si heureux d’avoir découvert, au détour de ton récent partage FB, ce beau texte que je n’aurais peut-être jamais eu la présence d’esprit de retrouver par mes propres moyens au fond de tes archives, l’un de ces premiers vestiges de l’époque où tu t’es remise à écrire:-)

    J’aime beaucoup cette montée de suspense, du décor tout triste et désespérant du début, que le narrateur semble si pressé de quitter dès que les réjouissances familiales de fin d’année seront accomplies, à ce petit détail qui changera au moins le cours de sa journée, si ce n’est davantage, des premiers souvenirs rejaillissant en lui comme autant d’illusions perdues que rien ne semble encore pouvoir ressusciter à l’espoir d’en arriver au moins à un échange de regards… Et bien entendu, j’aime beaucoup la chute, ce moment où plus rien n’a d’importance, si ce n’est la rencontre de ces deux êtres si longtemps séparés par les aléas de la vie, les fraises, telles un lien entre le passé, le présent et pourquoi pas l’avenir

    En somme, merci donc pour ce partage, tout autant de saison que les fraises ne le sont à l’heure du réveillon;-), et surtout pour cette histoire de retrouvailles amoureuses:-)

    Aimé par 1 personne

    • Heu, oui, alors je n’ai pas compris comment ce texte s’est retrouvé en partage sur FB… une mauvaise manip sans doute lorsque je triais mes premiers textes… je l’ai découvert à peine avant toi ! C’est tout dire 🙂
      Cela dit, je suis ravie que tu t’y sois arrêtée, c’est une bonne surprise 🙂 Merci Christian. Une nouvelle fois tout ce que tu livres sur mes écrits me touche beaucoup !

      Aimé par 1 personne

      • Sois-en certaine, chère Laurence : quand bien même la démarche aurait été tout à fait volontaire de ta part, ce que j’avais supposé au départ, j’aurais applaudi des deux mains, un joli sourire aux lèvres en prime, parce que ton post a de quoi interpeler par l’originalité du lien, son potentiel à déteindre dans un paysage fait d’une actualité plutôt morose ces temps-ci… Pour le coup, il s’agit donc d’une erreur particulièrement heureuse, mais dans tous les cas, tu imagines bien que j’ai pris du plaisir à relever cette marque de présence, à suivre le lien et à le partager à mon tour pour que d’autres aient la chance de s’aventurer dans des régions un peu plus reculées de ton blog:-)

        Très belle fin de soirée, et à tout bientôt, j’espère:-)

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s