Dernier souffle

L’atmosphère est irrespirable. Nous ne sortons qu’une heure dans la journée. Nous devons tenir compte des plannings établis selon les quartiers et les jours donnés. De temps à autre pourtant la tentation est la plus forte. C’est comme une attirance morbide, un désir de vie qui nous poursuit. Pourtant la vie il faut bien la chercher sur cette terre saccagée. Hier un homme est sorti sans son masque. Il courait. Comme un fou, diront certains. Je dirais qu’il volait. Le temps était infiniment différent alors. Ses jambes s’élançaient dans le vent inexistant et imprimaient des foulées de plus en plus longues. Oui, il volait, ses cheveux bougeaient et ondulaient dans le mouvement qu’il créait.  Le sourire était un peu timide, un peu surpris, puis au rythme des foulées, le rire venait et c’était bon à entendre tant le silence est suffocant. J’avais le cœur qui battait fort et vite en unisson avec le sien et la joie me transportait et m’ouvrait des pensées insensées. J’ai retenu ma main qui cherchait à ouvrir la porte, j’ai retenu le désir de vie. Si vite il tomba, si vite ses jambes plièrent sous la densité de l’empoisonnement. C’est absurde, me suis-je dit, c’est beaucoup trop tôt.

 

C’est l’heure mais je n’ai pas envie de sortir. Le gris sombre des arbres, le gris mat de la terre et du ciel. La pâleur des visages, les regards éteints. Et les masques qui masquent et déforment. Je crève à petit feu. Mes bras se referment sur le vide de cette existence. Tu n’es même plus là pour colorer les heures. Si longs sont les jours à présent. Mon regard se perd vers la rue. Là une famille et un peu plus loin un jeune qui cherche la main de la fille à ses côtés, quelques vieillards aussi. Un gamin court, trébuche et tombe. Il y a les mouvements en suspension, chacun retient son souffle. Si le masque a bougé, c’est terminé. Je vois les yeux affolés sous la mascarade. L’inquiétude est partout, la peur nous enrobe et nous façonne. Les cris sont silencieux, les gestes soucieux de ne pas bousculer, ni troubler davantage l’incident. C’est trop tard. Je le lis dans les attitudes et les postures qui entourent l’enfant. J’ai appris à retenir mon cri, moi aussi. Et ce, chaque jour qui se vit.

 

J’ai gravé le parcours sur le sol, puis je l’ai appris par cœur. Pas un n’a tenté de me raisonner.

Peut-être que d’autres suivront. Le découragement se lit en chacun mais s’accommode aussi du désespoir. Peu importe, aujourd’hui. Peut-être m’attends-tu quelque part ? Les souvenirs sont lointains mais je me rappelle ton rire dans le tourbillon de mes bras. Nous sommes si peu maintenant dans l’atmosphère asphyxiée qui est le notre.

Je déteste la grisaille et la poussière que foulent mes pas. L’oxygène commence à manquer. L’angoisse n’est pas loin à mesurer le temps qui passe. Sous le masque, je respire à petites goulées, j’économise le temps qu’il me reste. Est-ce un oiseau que j’entends ?

Mes yeux scrutent le paysage immobile et uniforme, n’aperçoivent que les collines blafardes et la laideur. Oui, le pépiement est plus fort maintenant et accompagné d’une multitude. Comme c’est mélodieux. Sous mes pas qui peinent à présent, mes poumons brûlent. Quelle étrange sensation ! C’est chaud et vivant.  Ma vue se trouble un peu, mon cœur s’essouffle. Je tremble un peu aussi. Je crois que j’ai peur. Ma main arrache le masque.

Le précipice est enfin là, devant moi.

 

Une infinité qui s’ouvre sur le vide. Une infinité qui m’absorbe, m’accompagne dans le mouvement de ma chute. Je ne tombe pas, non pas vraiment. Je suis encore là et ailleurs aussi. Ce sont bien des oiseaux qui chantent, et le soleil qui m’éblouit et les couleurs qui s’invitent et le souffle qui bat au rythme insensé de la vie qui n’est plus.

Publicités

4 réflexions sur “Dernier souffle

  1. C’est le moment ou il se refugie dans la folie , et toi tu es la tu as du mal a suivre d’un coup, la ca mas fait penser a ca , vu le peu d’element que l’on apprend en lisant , tu ne sais pas si cest reel , ou si c’est ce qu elle voudrait faire, ou si elle lefait vraiment . je m’interroge encore d’ailleurs , et a chaque fois que je le lit , je repere un nouvel element , qui me met le doute . C’est pas evident mdrrr .

    Aimé par 1 personne

    • J’arrive enfin à te répondre… (problèmes de connexion depuis hier soir) Un grand merci de t’être arrêter sur ce texte-ci que j’aime tout particulièrement. L’anticipation me séduit et l’idée de laisser le lecteur vivre l’histoire à sa manière est particulièrement plaisant. Et puis c’est bien sympa la référence à Brazil 🙂 Merci beaucoup La Harpie !

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s