L’extraordinaire d’une vie ordinaire

Chaque matin depuis des mois, que dis-je, depuis des années certainement nous vivons le même rituel. Je t’en ai déjà parlé. On en a rit parfois. Tu me connais, à la sonnerie de mon réveil, je m’enfonce davantage dans les oreillers, je m’enroule dans le moelleux de la couette, refusant de me lever si tôt. Ensuite c’est la course pour ne pas rater le tram, la brève bousculade lorsque les portes se referment et son léger écart pour me permettre de passer. Un sourire de circonstance, un léger signe de remerciement et puis chacun qui regarde dans la direction opposée. Je me cale toujours près de la fenêtre, rarement je trouve une place assise, mais cela ne m’empêche pas de lire, d’oublier ainsi l’ordinaire d’une vie passablement ordinaire. Parfois mes yeux se posent sur lui, un furtif instant. Le regard fixé sur la vie qui défile à l’extérieur, il reste là, immobile. Il a toujours cet air lointain, un peu rêveur, de ces rêves d’ailleurs que l’on ne peut atteindre. Je crois que lui aussi me regarde de temps à autre, mais je n’en suis pas sûre. Juste une impression, une sensation, une fugacité qui embellit le jour.

Et puis arrive ce mardi matin, passablement identiques aux autres jours. L’immuabilité de ma vie me sidère parfois !

A nouveau la course, la bousculade, les excuses marmonnées, son léger écart et son sourire. Tu vois, rien de différent. alors quoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

Peut-être était-ce dû au soleil qui illuminait la vitre et à la pluie qui tombait aussi. Un de ces espaces temps que l’on ne mesure pas, qui viennent et repartent comme ça, d’un claquement de doigts.

Ce jour là, il s’était placé à son habitude, debout, près des portes, toujours sur la droite comme prêt à sortir à tout moment. Trois ou quatre personnes nous séparaient l’un de l’autre. Je lisais lorsque son regard m’accrocha. Oh à peine quelques secondes, mais je l’ai vu.  Je n’invente rien, tu le sais bien, je suis dépourvue d’imagination ! Son regard donc, qui se pose sur moi, sur mes yeux et sur mes lèvres, qui soudain me brûle, irradie le jour, considère mon léger sourire.  

D’un élan presque douloureux j’ai cheminé vers lui, sinuant à travers les gens. La surprise se lisait sur ses traits mais il ne me quittait pas des yeux. Sans doute un peu brutalement, je ne sais pas, je ne sais plus, mais spontanément, ça oui, je me suis accrochée à son cou et je l’ai embrassé. Là, sur la bouche et sous la surprise, ses lèvres hésitantes se sont ouvertes pour m’offrir son souffle et son goût. Mon cœur battait vite et fort, j’entendais le sien vibrer tout près de moi. Un instant d’ailleurs d’une intensité à couper le souffle que je n’avais plus. J’entendais aussi les murmures autour de moi, j’avais conscience des passagers qui nous dévisageaient mais ce temps offert prenait le pas sur la raison et c’était incroyablement bon.

Et puis le tram s’est immobilisé, je me suis détournée et je suis descendue précipitamment, le feu aux joues, ivre de désir et de honte mêlée.

 

Il va sans dire que le lendemain je me suis levée tôt, très tôt. Avais-je seulement réussi à fermer l’œil ?  J’ai pris le premier tram du matin, afin de ne pas le croiser tant la gêne me tenait encore.

Ah, me dis-je, lorsque les portes se refermaient derrière moi, il a eu la même idée que moi !

Pour les curieux qui voudraient connaître une suite possible à cette histoire : https://palettedexpressions.wordpress.com/2014/09/16/tours-et-detours/

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