Tours et détours

Cette nouvelle a été écrite lors d’un atelier d’écriture sur iPagination sur le thème des embouteillages. J’en ai profité pour faire un clin d’œil à ma précédente nouvelle publiée : « L’extraordinaire d’une journée ordinaire »

 

Ah il commence bien le week-end !
Me voilà bloqué sur l’autoroute au milieu de nulle part cerné par des chauffards de tous poils.
Enfin, façon de parler. Celui qui me devance est plutôt du genre crâne rasé et tatouages sur les bras. J’ai beau scruter du mieux que je peux, difficile de bien distinguer les circonvolutions dessinées sur la peau. Des serpents peut-être ? Finalement, je n’ai pas très envie de savoir. Ah, enfin ça bouge ! Vais-je arriver à passer la troisième ? Aller un petit effort, j’y suis presque…Pff ! Raté ! Voilà que le tatoué freine. J’aurai dû me mettre sur la file de gauche, ça avance un peu par là. Quoique j’aurais raté les jolies jambes dénudées sur le tableau de bord. Vue la carnation je parie pour une blonde. Gagné ! Ah non, c’est une fausse… Bon je m’accorde le point, elle est tout de même blonde, un faux blond assez lavasse, je l‘admets mais blond tout de même.

Pourquoi est-ce toujours France Info qui hurle en premier lorsque je recherche une station, digne de ce nom ? Ras le bol des faits divers et des politicards. Pourquoi ai-je écouté Agathe qui a prétendu que je n’avais pas besoin de mon mp3 pour partir ? Ce n’est pas elle qui se retrouve coincée dans les embouteillages à l’heure actuelle ! Si j’arrive à obtenir FIP ça ira, leur programmation éclectique m’aidera à patienter.

Que c’est long ! Moi qui voulais prendre mon temps ce week-end, ça commence bien. C’est le moins qu’on puisse dire ! En forçant un peu, peut-être vais-je pouvoir bifurquer sur la file de gauche, je gagnerai, deux, voire trois places. Bon sang, c’est n‘importe quoi ! ça rime à quoi ce besoin de passer devant les autres, pour freiner deux cent mètres plus loin ? Autant rester là où je suis et regarder le paysage. Y a pas à dire c’est drôlement vert ! Vallonné et très vert. Quelques toits roses se profilent dans la profusion de camaïeu, c’est plutôt bucolique. Ça change des tours d’immeuble et de la grisaille de la ville. En définitive on s’échappe de la vie citadine assez vite… Enfin quand ça avance ! J’ai bien peur de ne pas arriver à la mer avant la nuit si ça continue à cette allure. Sur une route secondaire, je distingue un type à bicyclette qui avance, nonchalant. Ça doit le faire marrer de nous voir tous coincés comme des sardines dans leur boite pendant qu’il pédale, cheveux au vent !

Mais quel con celui-là ! A vouloir passer à tout prix sur l’autre file, il a failli provoquer un accident. Il ne peut pas attendre comme tout le monde ? Hou là, elle n’est pas contente du tout la demoiselle dans la Clio derrière lui. Elle a dû avoir peur ! Il y a de quoi, c’était moins une qu’elle lui emboutisse l’arrière de sa décapotable !
A défaut d’avoir moi aussi un cabriolet, j’ai réussi à ouvrir toutes les fenêtres, ça ne change pas grand-chose, vu que l’on n’avance plus du tout, mais j’ai l’impression d’être moins confiné à l’intérieur de l’habitacle. Je me demande si je ne vais pas faire comme le tatoué et sortir un moment me dégourdir les jambes. Quel gabarit ! A côté je fais gringalet, ce n’est pas faute de faire quelques pompes chaque matin, mais là la concurrence est rude ! Il ne se gêne pas pour reluquer la demoiselle dans sa Clio verte. Bucolique, elle aussi ! Elle pourrait se fondre dans le paysage, sa robe est aussi verdoyante que les alentours. C’est curieux, j’ai tout à coup comme une impression familière à voir sa silhouette derrière la vitre sale. Zut elle avance ! Vite le tatoué, redémarre ! Pour une fois que les deux files de voitures roulent à la même allure, il ne faudrait pas la perdre de vue.

Pourquoi ai-je soudain le cœur qui s’emballe comme ça ? Est-ce que je rêve éveillé ? Je sais maintenant qui elle est. Pourtant sept mois nous séparent de notre dernier trajet en tram. De cette dernière fois où nous nous sommes croisés avant que je ne sois muté. Je ne connais rien d’elle et pourtant déjà tout. Son audace et sa fraîcheur, sa spontanéité… et ses lèvres.
Le destin nous joue des tours et des détours, mais je ne vais plus le laisser s’échapper. C’est comme un film au ralenti et pourtant tout va très vite. Nous voilà de nouveau tous arrêtés. J’ouvre ma portière et fonce vers la sienne. J’ai le souffle court mais je n’hésite pas : je l’ouvre sans attendre. Aussitôt son regard se porte vers moi. Un regard surpris entre le bleu du ciel et le vert des collines. Très vite je bafouille : « J’ai encore votre goût dans ma bouche » et ses lèvres se fendent d’une sourire heureux et ses prunelles pétillent pareillement.
Devant nous les voitures sont reparties. L’embouteillage semble se dissoudre aussi vite qu’il s’est constitué. Ce qui n’est pas le cas derrière nous. Des klaxons se font entendre, de voix aussi. Mais je ne veux plus bouger. Ni me trouver ailleurs. C’est ici que je veux être.
Je suis enfin arrivé.

 

laurence Délis ©

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