L’envol de Louise

Le froid mordant de l’hiver. L’herbe blanchit crissant sous ses pas et son souffle chaud qui créait des volutes régulières.
Malgré les accidents du terrain Anna courait au rythme régulier de ses foulées. En traversant les champs en friche, elle s’était donnée ce temps. Quelques corbeaux, dérangés par ses mouvements voletaient un instant pour se poser un peu plus loin. D’une indicible présence le manque était là. Son cœur battait vite et fort. Elle savait bien que sa course rapide n’était pas seule en cause. Elle se sentait déchirée, amputée même.
Au loin, les cloches de l’église sonnèrent 18 h. La nuit s’annonçait, froide et lumineuse. La lune pleine éclairait déjà la route qui menait à la maison. Il fallait bien rentrer et raconter. Reculer l’échéance ne mènerait nulle part. Anna redoutait les confrontations à venir. Elle voulait se protéger encore un peu. Pourtant il fallait bien qu’elle dise, qu’elle révèle. Pour apprendre sans doute, comme le lui répéter Louise et accepter, quelque soit la douleur. Sa sœur n’était pas l’aînée des deux pour rien, se disait-elle, en songeant au caractère généreux et compréhensif qui la caractérisait. Elle avait de toute façon toujours su quoi faire dans les situations difficiles. Anna suivait, à chaque fois, rassurée par ce lien si grand qui les liait.

La maison exhalait les arômes de pain chaud et de gâteau aux épices. Maminou avait une fois encore œuvrée pour accueillir ses petites-filles. Mathieu, en équilibre sur sa chaise, dodelinait de la tête, en écoutant Nirvana. Malgré le casque vissé sur ses oreilles tout le monde pouvait en profiter. Il leva un œil sur sa sœur pour s’en détourner aussi vite. Il semblait que ces derniers temps il ne faisait que ça. La fuir. Sous ses airs de rockeur, il cachait un cœur d’or pourtant. Mais Anna ne s’y attarda pas. Il y avait un temps pour tout. Et sur le moment elle souhaitait juste se blottir dans les bras chaleureux qui s’ouvraient pour l’accueillir. Un instant, juste un instant dans la chaleur pour mieux affronter le présent. Là, elle chercha ses mots. C’était Louise qui débutait toujours les phrases et puis elle qui les terminaient, dans cette complicité joyeuse qui les unissait. Un mot en appelait un autre, une phrase ricochait sur une autre et le rire suivait souvent un rien libérateur. Mais Louise n’était pas là. Louise était partie.
— Louise a disparu ! Elle était là près de moi et puis soudain elle n’était plus là, dit-elle d’une voix cassée par l’émotion et l’inquiétude.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes encore ma petite ? grogna le grand-père en remuant avec une cuillère en bois la mixture qui chauffait sur le gaz. Arrête un peu avec tes histoires, c’est pénible à force !
— Non ! Non ! Cette fois c’est plus grave. Le temps que je me retourne, elle était déjà montée dans une voiture inconnue. Et depuis c’est le silence.
— Vraiment ? Et tu crois qu’elle est allée où ? Tu veux que je te dise moi comment je vois les choses ?
— Ça suffit Robert ! Laisse la petite tranquille !
— Non mais vraiment c’est plus possible ça ! s’exaspéra-t-il
— Laisse là je te dis, et concentre toi plutôt sur la crème ! Ça ne doit pas bouillir !
Bougonnant, mais obéissant le vieil homme se détourna d’Anna.
— Allez ma chérie ne reste pas là, tu vois bien qu’on est occupé, dit sa grand-mère d’une voix douce.
— Mais Louise a disparu, elle a vraiment disparu ! Pourquoi vous ne voulez pas m’écouter !
— Mais on t’écoute, ma chérie. Tiens je vais te faire un bon chocolat chaud, comme lorsque tu étais petite, tu veux ?
Ce n’était pas un chocolat chaud qui allait réchauffer le cœur d’Anna. L’indifférence que ses grands-parents manifestaient à l’égard de la disparition de sa sœur, glaçait tout son être. Elle tremblait à présent, se sentait amputée d’elle-même. Elle avait mal d’avoir mal. Louise était partie et cela ne les affectait nullement. Bien sûr, pensa-t-elle, ils ne pouvaient comprendre. C’était sa jumelle. Sa moitié.
— Ecoutez-moi, elle n’est plus là…
— Oui, oui, on a entendu Anna, fit Maminou. Ne t’inquiète pas. Tiens j’entends ta mère qui rentre, va donc l’accueillir.
Oui, se dit Anna, sa mère entendrait sûrement. Malgré le regard sévère et la lassitude des traits, malgré la pesanteur qu’elle entrevoyait dans le corps et dans les gestes, sa mère ne pourrait rester insensible à la disparition soudaine. Louise était sa fille aussi. Elles étaient deux. Identiques et si proches l’une de l’autre que beaucoup se méprenait sur l’identité de l’autre. Elles en jouaient souvent. C’était si drôle de constater qu’elles pouvaient être deux et une tout à la fois. Même leur mère se trompait souvent. Elle n’appréciait guère la supercherie mais c’était le risque lorsque l’on avait des filles si semblables. Anna avait remarqué qu’elle se trompait moins souvent depuis quelque temps, mais c’était normal, elles changeaient un peu en grandissant. Louise voulait même s’affranchir davantage, se différencier de sa sœur. Malgré la réprobation de leur mère, elle s’était fait poser un piercing à l’arcade sourcilière défiant sa jumelle d’en faire autant. Mais non, Anna ne s’y était pas résolu. Pas encore.
— Maman, s’il te plait, toi écoute-moi.
— Oh Anna ça ne peut pas attendre ? La journée a été difficile !
— Mais c’est à propos de Louise !
Anna entendit le soupir et vit la crispation des traits sur le visage de sa mère mais elle n’en tint pas compte. Il fallait qu’elle raconte
— Quoi Louise ? fit sa mère d’une voix plus dure.
— Elle a disparu. Elle était là, si près de moi et l’instant d’après elle n’était plus là ! Je l’ai vu maman ! Une voiture l’attendait. Louise est montée dedans, sans un regard, sans un mot pour moi ! Elle est partie maman !
Sous les traits sévères et les rides que les soucis creusaient, Anna vit la douleur et la peine de sa mère. Cela la rassura un peu. Mais si peu, si peu.
Elle eut le désir soudain de courir. De chausser ses baskets et de tracer les kilomètres, dans le rythme effréné de la course. Que chaque foulée martèle la terre, s’imprègne de son allure régulière. Louise suivrait. La soutiendrait. Elle l’avait toujours fait.
Où qu’elle soit, où qu’elle soit.
Louise sera là.

Elle pleurait maintenant, silencieusement, face à sa mère qui paraissait aussi démunie qu’elle.
Pourquoi tout devenait-il si sombre tout à coup ? Pourquoi, le monde s’arrêtait-il de tourner brusquement ? Elle se sentait perdue et abandonnée. Sans le soleil qui brillait dans les yeux de Louise, elle n’était plus qu’une coquille vide. Louise qui illuminait la nuit la plus noire par ses sourires et sa voix. Louise qui avait pris son envol, définitivement.
Un jour de l’été dernier, fauchée par une voiture qui ne s’était jamais arrêtée.

Laurence Délis ©

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