Fragment de vie

La photo découverte entre les pages du livre avait glissé pour tomber sur le tapis. Curieux, je l’avais saisie. Le cliché pris avec un Polaroid n’était pas de bonne qualité, mais ton regard tourné vers moi et ton éclat de rire me souvinrent de toi.
Je venais d’arriver en vacances chez un ami commun. Je ne te connaissais pas encore. Lorsque je t’ai vue cette première fois, l’été de nos seize ans, tu creusais une tranchée avec tes mains pour y faire venir l’eau tout autour de ton château de sable. Tu m’avais demandé mon aide, d’un air espiègle, te moquant gentiment du groupe d’amis qui, plus loin, te snobait un peu. Tu t’inventais une histoire de sombre magie, envoûtant les habitants du château avec tes mots. Des brindilles de bois, ramassées en haut de la dune, faisaient office de personnages que tu déplaçais au gré de ton imaginaire. Je t’avais regardée un peu surpris et tes yeux m’avaient souri. Des yeux noirs étonnamment lumineux, et je n’avais pas tardé à penser que la sorcière c’était toi. Je m’étais assis tout près pour t’écouter raconter.
Le brin de folie qui te caractérisait animait les heures passées tous ensemble. J’enviais ton aisance, le naturel qui te portait. Tu complimentais souvent chacun de nous, tu t’enthousiasmais d’un rien, pensais que la vie était belle mais c’était toi qui l’étais. Tu balançais des phrases comme ça, défiant notre pessimisme en des jours meilleurs avec ce sourire extraordinaire qui illuminait tes yeux. Je ne voyais qu’eux pour tout dire. De grandes billes noires, pétillantes et malicieuses. Lorsque tu apparaissais, je n’entendais plus les sons, ni les voix autour de moi. Mon cœur battait fort, j’essuyais la moiteur de mes mains sur mon jean 501, mon préféré, depuis le jour où tu m’avais dit qu’il m’allait bien. Ton regard alimentait les heures de la nuit. Je rêvais, éveillé. Les mots se bousculaient pour te dire combien je t’aimais. J’écrivais des poèmes que jamais tu ne lirais tout en maudissant un peu ce romantisme qui me venait à te fréquenter.
Au matin, j’arpentais la plage espérant te croiser seule. Tes pieds nus caressaient le sable, tu t’aventurais dans l’eau ta jupe relevée jusqu’à mi-cuisse. Parfois il te prenait l’envie de courir et ton rire éclatait dans la fraîcheur de l’air. Tes longues foulées éclaboussaient le littoral mais je ne regardais que tes cheveux bruns voler, indisciplinés, s’emmêler au vent et aux embruns. Oui j’ai ce souvenir là de toi : ta peau, ta chevelure, imprégnées des senteurs de la mer.
Et celui si doux de ce soir où je t’ai enlacée. Dans la nuit je n’apercevais que ta silhouette qui scrutait le ciel dans l’attente du départ des feux d’artifice. C’est, je crois, ce qui m’a aidé à franchir le pas. Je n’envisageais pas de m’aventurer au-delà de l’instant, du moins pas de suite, mais tu t’es retournée vivement pour prendre mes lèvres et l’explosion de ton souffle m’enhardit pour donner à ce baiser toute l’intensité que je ressentais à vivre à tes côtés. Ta saveur, ta candeur, ton abandon se mêlaient à nos caresses malhabiles. Je savourais le temps et l’été renaissait à chaque fois.
Il y avait ta voix qui me chamboulait quand tu racontais les histoires qui te passaient par la tête, tes gestes qui suivaient, tes mains qui racontaient aussi. Parfois tu t’arrêtais, plissais les yeux et souriais avant d’effleurer mes lèvres, de m’enivrer de tes baisers. Je te retenais et puis tu t’échappais dans un éclat de rire.
Lorsque nous nous revîmes l’été suivant il y avait comme une évidence à se retrouver. Douze mois avaient passé, loin l’un de l’autre. Douze mois à vivre nos vies, sans se donner de nouvelles. Nos baisers retrouvèrent la fraîcheur oubliée des premiers, une certitude dans le chaos de notre adolescence. Pourtant ta main se perdait rarement dans la mienne, tu restais indépendante, un peu sauvage. Tu paraissais plus âgée, ta maturité m’effrayait. Je ne savais pas toujours comment réagir face à tes lubies, ta spontanéité à suivre tes envies me déstabilisait un peu. J’étais dépassé, certainement perdu devant l‘assurance qui t’animait. Sensiblement différente.
Je n’ai pas su m’adapter, je crois que j’ai eu peur de toi, de tes désirs, de ces moments que tu t’accordais sans moi, de cette liberté que tu dégageais.
Tu m’as dit que tu comprenais, mais j’ai vu tes yeux bordés de larmes. J’ai regretté mes mots, je t’ai demandée de me reprendre, t’ai suppliée, je crois, de revenir.
Je me souviens des chaleurs écrasantes qui sévirent dans la région cette année là et j’ai pensé un peu tard que l’été sans toi, c’était l’hiver qui s’installait déjà.

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4 réflexions sur “Fragment de vie

    • A l’âge des premiers amours on change vite… difficile de faire face à toutes les différences, qui soudain nous heurtent. La chute est parfois rude… Merci de ton com La Harpie.

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