C’était à Trucmuche, faubourg de Machin-Chose, dans les jardins de l’oncle Untel au fin fond de la campagne anglaise.

Comme un avant-goût estival, (ou pas) un texte fantaisiste à l’image du thème et des photos collages proposé par Anne pour l’agenda ironique du mois de juin.

Au hasard de mon humeur j’ai pioché parmi les deux photos  proposées ci-dessous pour imaginer le récit qui suit et comme les consignes sont aussi faites pour être détournées, les mots imposés (soulignés) ne sont pas repris dans l’ordre demandé. Où serait la fantaisie promise sans cela ? 🙂

C’était à Trucmuche, faubourg de Machin-Chose, dans les jardins de l’oncle Untel au fin fond de la campagne anglaise. Qu’il pleuve, qu’il vente, que le soleil ou la neige se pointe, la famille s’y rendait un dimanche par mois. La table disposée au centre du jardin était recouverte d’une nappe immaculée sur laquelle de nombreux scones et autres petits fours encore chauds attendait les convives. Le thé était servi à dix-sept heures tapantes, quelque soit la saison. Un rituel auquel le maître des lieux tenait. Généralement, l’oncle nous accueillait installé dans un fauteuil voltaire, les jambes croisées, la stature droite, un peu hautaine. Son fils Nicomède collectionnait les nœuds papillons. Il avait le sourire un peu niais, une coupe de cheveux , une coupe insupportable, vous voyez le genre de coupe qui agace ? Eh bien, elle l’était, croyez-moi ! J’attendais que sa mère, — ma tante, pour ceux qui ne suivraient pas —, cesse ses regards accusateurs envers moi pour écheveler la tête de son fils (mon cousin) qui se laissait faire avec bonne humeur. Avec ma sœur, nous le surnommions Niquedouille. Il appréciait son surnom, sur lequel il inventait des chansons en rimes. De la poésie chantante finissant en « ouille » qui nous poursuivait ensuite pendant des jours mais je reconnais que nous apprécions les fredonner avec lui.

Une fois le thé bu et les scones savourés, je m’allongeais sur l’herbe, et je comptais les longues minutes d’ennui qui s’égrainaient en heures. J’entendais le brouhaha des voix qui papillonnaient loin de moi, j’espérais que le temps passe vite mais ce n’était jamais le cas. Niquedouille sautillait un peu trop près de mon corps étendu. Quelquefois, oui quelquefois il s’imaginait être le lapin blanc d’Alice. J’avais suggéré que le rôle du chapelier fou lui siérait davantage mais il avait toujours refusé d’endosser celui-ci. Il gigotait donc en oubliant qu’il avait encore en main sa tasse à demi-pleine. Ainsi, recevais-je comme l’extrême-onction sur mon lit de mort des gouttelettes tiédasses. Même si j’aimais assez jouer les moribondes, je ne savais pas si je devais me réjouir des taches de thé tenaces sur mon chemisier.

Pour passer le temps nous inventions ainsi des jeux qui réjouissaient notre esprit, et invariablement nous finissions par miser sur l’avenir. Lorsque nous étions gamins nous pariions des bonbons pralinés qui collaient aux dents que la tante de Niquedouille nous offrait. Nous détestions cela, Niquedouille le premier, et la plupart du temps nous les balancions discrètement aux crocodiles. En grandissant nos mises avaient pris de la valeur. Nous n’avions aucun scrupule à parier avec les objets qui pullulaient dans le vaste jardin. Nous les dérobions en douce mais le vol était aisé. Il y en avait un nombre considérable si bien que personne n’y faisait attention. Des objets que l’oncle avait ramenés de ses pérégrinations aventureuses dans la ville, des objets soi-disant rentables et érigés dans le jardin, comme un rappel sur l’inutilité des choses, aussi avions-nous un large choix pour nos enjeux. Nos paris visaient toujours des martingales improbables, des moyens à long terme, du genre : quelques évènements qui pourraient changer l’humanité, un sursaut de conscience collective vers un meilleur devenir. Ouais, des trucs auxquels nous étions de moins en moins certains de croire à force d’entendre la folie du monde autour de nous. Mais parfois l’espoir sommeillait encore en toute discrétion.

Je me souviens du dernier dimanche où nous nous sommes tous retrouvés. Un goût de nostalgie imprégnait l’air et je m’étais fait la réflexion que malgré les longues journées d’été monotones, et celles plus courtes froides et humides en hiver, beaucoup de souvenirs y avaient leur place. Des souvenirs un peu hors du temps. J’aimais bien cette idée-là et Niquedouille attestait lui aussi que rien ne serait plus pareil une fois qu’ils auraient déménagé. Le temps risquait d’être tout à coup monochrome, me répétait-il avec un soupir.

Parce que la famille allait déménager. L’oncle Untel avait décidé de louer la demeure et de s’éloigner des dangers telluriques des lieux. Depuis plusieurs mois, les crocodiles envahissaient non seulement la piscine mais la propriété tout entière. Les bestioles nous regardaient de leurs yeux globuleux, avec une sorte de considération cannibale un peu dérangeante. Je n’étais pas stupide, j’avais même compris bien avant les autres que fourbir à longueur de temps les sculptures et autres objets triomphants qui abondaient dans le jardin de la propriété finirait par réveiller massivement les alligators. Tout le monde sait bien que trop de décrassage provoque une insurrection des crocodiles. Non ?

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20 réflexions sur “C’était à Trucmuche, faubourg de Machin-Chose, dans les jardins de l’oncle Untel au fin fond de la campagne anglaise.

    • Ah les croco ! Je me demande si à présent ils ne vont pas faire faux bond et quitter la campagne anglaise. Possible que les risques telluriques aient fait plus de dégâts que prévu 😦

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  1. Il est quand même gentil ce cousin Niquedouille, malgré les taches sur le chemisier. Et puis une bonne bouille, même si la coupe de cheveux… Ok, on n’en parle pas… Mais surtout, les paris, sont pas stupides, j’ai bien aimé particulièrement ce passage là.
    ça ne leur donne pas des caries, les pralinés, aux crocos ? J’ai pensé que c’était une stratégie d’édentation. Tu m’étonnes qu’ils regardent toute la famille de travers.

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    • Oui, Niquedouille est sympathique… et fripouille ! (le seul mot en ouille que je viens de trouver)
      Ah, ah, bien vu la stratégie ! Une explication plus plausible que le fait d’astiquer trop souvent les sculptures ! Quoique… 😉
      Merci Jobougon pour le commentaire déposé et pour les paris. J’aime bien l’idée, aussi 🙂

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  2. Ah, ben décidément, avec cet « agenda ironique », tu as trouvé un merveilleux terrain d’expression pour laisser vagabonder ta plume vers d’improbables histoires de famille, parfois grâce aux consignes, parfois malgré elles… Et c’est précisément ce que j’adore dans ton interprétation des contraintes de forme de l’exercice: ta volonté de remodeler l’ordre des mots imposés de manière à stimuler ta créativité, mais sans perdre pour autant les points communs avec les autres contributions au défi:-)

    Et pour ce qui est du fond, je me suis délecté de la description de cet interminable rituel de famille, des personnages, surtout des détails sur ce cher Niquedouille qui acceptait volontiers de sacrifier à la tradition des composition en rimes autour de son surnom ou d’arroser de thé tous ceux qui s’allongent dans l’herbe dans une position un peu trop désirable.
    Par contre, pour ce qui est des raisons du déménagement, il y en a une qui me paraît finalement beaucoup plus évidente que l’abondance des objets « rentables » censés attirer les crocodiles: c’est l’abondance des bombons distribués pendant ces retrouvailles de 17h. Puisque tout le monde ou presque, parmi les convives, semble les détester et les partager allègrement avec les alligators, rien d’étonnant à ce qu’ils viennent toujours plus nombreux pour s’octroyer une part du butin… Toute l’ironie d’un déménagement irréfléchi, ou le fruit de mon esprit parfois trop rationnel, dis-moi ?;-):-)

    Très heureux de te lire, je te souhaite d’entrer joyeusement dans l’été désormais tout proche, t’embrasse bien fort depuis les Açores où il fait exceptionnellement beau et chaud (si, si, vraiment!), et te dis « à tout bientôt, au plaisir des mots »:-)

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  3. L’Insurrection des Crocodiles…Ça ferait un bon titre de roman !
    En tous cas, parfait pour ta petite chronique britannico-familiale.
    Bravo !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  4. Chère Laurence, je n’avais point encore lu votre compte-rendu détaillé, minutieux de votre soirée chez l’oncle Untel et je m’en suis tout à fait délectée. Il y a dans votre souvenir ce petit sentiment de nostalgie qui prend aux tripes : nous avons tous connu des déménagements crocodileux qui nous laissent comme des arrière-gouts proustiens sur la langue. Aussi vais-je de ce pas vous amener à rejoindre gentiment mais fermement notre groupe afin que nous puissions de concert nous remonter le moral et les bretelles qui vont avec. Saluez, je vous prie, votre oncle et Nico Niquedouille et sachez qu’il ne fallait en aucun cas respecter l’ordre des consignes ! Bien à vous.

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    • Ah ben j’ai lu de travers sans doute. L’ordre alphabétique m’a sans doute induite en erreur 🙂
      Un arrière-goût proustien ? Le côté suranné du premier collage s’y prête bien, je trouve. Ah, nostalgie quand tu nous tiens ! Merci Anne, je me suis régalée à laisser parler les photos et les mots (ah les mots ! ) si évidents à placer dans cette histoire !! 😉

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