Le goût de son souffle

Dans la maison, l’air exhale une légère senteur acidulée, une odeur de bergamote et de citron vert. Julien hume le parfum qui imprègne le lieu et ferme ses yeux. Il se souvient des soirées à l’abri des ombres, du feu dans le poêle à bois, de la chaleur qui caressait les corps, le sien et surtout celui de Maud, tendre et animé d’une fièvre palpable qui faisait battre son cœur plus fort et plus vite, de ces instants où il épousait sa chair comme un endroit empli d’exaltation, un lieu où les hésitations se teintaient de possibles.

Maud parfumait l’existence de touches perceptibles. La cannelle odorante dans la pâte des sablés qu’elle préparait se mêlait à la puissante odeur du thé à la menthe. Très souvent de la cuisine les effluves d’ail et de basilic, de curcuma et de coriandre titillaient les papilles de Julien, l’invitaient à venir la regarder œuvrer des plats aux saveurs subtiles ou franches. Étonne-moi disait-il, subjuguée par l’aisance remarquable  qu’elle affichait chez lui, comme si elle y vivait depuis longtemps. Il se souvient du balancement de ses hanches, de ses seins qui ressemblaient à deux îlots gonflés de générosité qu’il aimait garder dans ses mains. Elle paraissait toujours un peu ailleurs et pourtant infiniment présente. Il la voyait semblable à la musique des sens et des émotions. Ceux qui s’impriment tout autant dans l’atmosphère et au creux de la mémoire.

Les souvenirs s’égrènent ainsi dans l’air des arômes qu’évoque Julien. Dans la chambre il flotte encore le parfum de la pomme d’ambre* qu’elle avait posée sur la commode dans une coupelle en verre. Ici sa présence est presque palpable. Aussi, comme un dessinateur sûr de son geste, dans l’abstraction qui matérialise l’imaginaire, il dessine Maud. Le visage ovale et la longue chevelure, les courbes du corps, l’arrondi du ventre, les cuisses et les fesses pleines. Et puis ses bras qui le retenaient, dans lesquels il s’abandonnait sans réfléchir. Il se souvient de la légèreté de son être qui s’enracinait près d’elle.

Julien a gardé une photo, un portrait de Maud où, quand il l’observe avec attention, il se surprend à entendre  son rire et le son de sa voix. Il n’a connu d’elle qu’un hiver et un long printemps et pourtant sa présence marque son existence encore aujourd’hui. Lorsqu’elle est partie les cigales chantaient déjà dans la chaleur montante des prémices de l’été et il ignorait comment la retenir, se demande encore s’il aurait dû. Sans doute que oui, pense-t-il parce qu’il demeure sur sa langue le lien singulier d’une intimité troublante. Un goût d’épice, une saveur qui perdure, un truc unique qui le captive toujours en dépit du temps qui passe.

Comme un murmure, avec lenteur, en bordure de mémoire, il savoure encore le goût de son souffle.

 

Texte écrit pour l’agenda ironique de septembre sur le thème des épices cuisiné avec goût ce mois-ci par Frog.

*Pomme d’ambre : orange piquée de girofle

 

 

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16 réflexions sur “Le goût de son souffle

  1. C’est magnifique et doux. Un chanteur dit avoir le coeur de son aimée « sur le bout de la langue ». Oui, sentir le goût de l’autre, et le garder. Et bien sûr, la cuisine est le lieu de l’amour (oh je sens que certains liront ça de travers, mais tant pis, et pourquoi pas!)
    Merci pour tant de douceur.

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  2. Ah là, là… mais que c’est beau. Intimiste, parfumé, vibrant de chaleur et de sensations… Aujourd’hui, le ciel est triste et gris chez moi, alors lire ces phrases pleines de chaleur, ça fait du bien, merci !
    PS :
    Comme Frog, je connais l’orange piquée de clous de girofle, mais ce nom… il est tellement poétique que je l’adopte d’emblée 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Merci Laurence pour cette participation tendre et sensuelle ! Cela confirmerait que le chemin menant au cœur d’un homme passe par son ventre, comme disait je ne sais plus qui. J’aime comme à la chaleur du poêle se mêle celle des épices. Je ne savais pas qu’on appelait pomme d’ambre l’orange piquée de girofle, c’est très joli !

    Aimé par 2 people

    • ah, ah, c’est vrai pour le chemin que tu évoques, je n’y ai pourtant pas pensé en écrivant ce texte, mais cela dit, j’ai toujours été fascinée par la corrélation qui existe entre le désir de la chair et celui de la chère… Il y aurait beaucoup à écrire…
      Pour la pomme d’ambre, c’est aussi une découverte pour moi, je l’ai trouvée très à propos 🙂
      Merci de ton ressenti sur ce texte, Frog et de ce thème aux couleurs d’épices. Hâte de te lire !

      Aimé par 1 personne

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