Grain de café

caféverlaine

L’air sentait l’humidité, les feuilles mouillées, la terre en repos. L’aube d’un matin d’octobre pointait à peine son nez, l’horizon nimbé de lumière pâle, les arbres floutés dans un halo de brume. Le café, l’unique café du village, m’accueillait généralement à chacun de mes retours. Dès que j’ouvrais la porte, le tintement de la cloche tintinnabulait joyeusement comme en réponse à mon bonjour lancé à la cantonade, même si, à cette heure-ci, personne n’était encore accoudé au comptoir. Sur les murs, de hautes étagères supportaient une impressionnante collection de moulins à café ancien. Lors de mes voyages je tentais de dénicher la perle rare, mais pour Marie chaque moulin avait son attrait. Peu importait les tailles, les formes, les couleurs, elle était séduite par chaque histoire qui émanait de l’objet en question. Près du radiateur, le chat lové dans le fauteuil au cuir usé, — fauteuil que je lui disputais régulièrement —, levait un œil endormi vers moi mais ne manifestait guère encore de vivacité. Les arômes des cafés flottaient dans la pièce aux poutres noircis par le temps. Autour des tables, les chaises étaient encore sur les tables, dans l’attente. C’était une heure suspendue au temps. De celles qui demeurent secrètes. Marie le voulait ainsi et je m’accommodais de son caprice. Marie qui appréciait plonger ses doigts dans les grains de café, en prendre une poignée qu’elle amenait tout près de son nez et aimait respirer l’effluve odorant en fermant ses yeux avec une impudeur ensorcelante. Je la contemplais, attiré dans ce rituel matinal qui nous réunissait souvent. Elle était derrière son comptoir à disposer les premiers croissants dans une panière d’osier, nos deux tasses déjà remplies d’un café du Costa Rica corsé que je lui avais offert au retour d’un précédent périple. Elle savait toujours quand je revenais, même lorsque moi-même l’ignorais encore. Marie et le café c’était une histoire d’amour de toujours. Elle était née dans l’arrière boutique de son père torréfacteur et les odeurs s’étaient liées à elle à défaut d’avoir la peau couleur café comme elle l’aurait souhaitée. La sienne était d’albâtre, satinée, son corps rond et ferme, au charme exquis. J’étais celui qui s’aventurait dans ses courbes, le seul à connaître son secret. Dans le village on disait que Marie aimait les rimes et les poètes, on racontait qu’elle appréciait particulièrement Verlaine. Elle les laissait dire avec un sourire mutin affiché sur ses lèvres et moi je n’allais sûrement pas les démentir. J’étais le seul à être dans la confidence, le seul à savoir que lorsque je remontais ma main le long de sa cuisse, puis, vers l’aine de Marie, se cachait là, un grain de beauté singulier, à la forme légèrement circulaire, ovale comme un grain de café et le seul à être autoriser à y poser mes lèvres.

Ce mois-ci l’agenda ironique c’est chez Carnets paresseux Une image… et puis vogue la galère (oui un peu quand même, parce que j’avais beau regarder la photo ça ne m’inspirait pas trop) et puis, et puis… voilà où mène l’ironie après avoir relu le nom de l’enseigne du café 🙂

16 réflexions sur “Grain de café

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