Le drapeau de la victoire

vincent-hequet

A perte de vue, le champ en friche du père Marcel. On se serait presque cru en plein désert. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences. On savait que les autres nous observaient, les jumelles vissées devant les yeux, les plis du front accentués par la concentration. Il allait falloir ruser, déjouer leur vigilance. Je n’étais pas trop inquiet, non plus. La veille, on avait réussi le tour de force de leur chouraver leurs bécanes. Cinq vélos qu’on avait planqués dans la grange en ruine à la sortie du village. C’est moi qui avait eu l’idée. J’étais le plus âgé. J’avais onze ans depuis quatre mois et chaque jour, depuis septembre, tandis que les autres allaient encore à l’école communale, je prenais le bus pour me rendre au collège. Ça assoie l’autorité. Forcément. Les autres gamins me regardaient avec considération. Ça me plaisait bien. Je me sentais l’âme d’un chef, je décidais, j’ordonnais et le groupe acquiesçait, me suivait sans jamais remettre en cause mon pouvoir. La seule rébellion, c’était Nico —dix ans et demi — qui l’avait décidé tout seul, il en avait marre de mes idées à la con, il disait qu’on finirait par se faire prendre par le père Marcel ou par nos parents, qu’on risquait gros pour rien. Ça m’avait mis en colère. Je lui avais dit soit tu te calmes, soit tu rejoins le camp adverse. Évidemment il était resté. Ça rigolait beaucoup moins dans l’autre camp, ça cherchait la bagarre tout le temps, même entre eux.

Le brouillard se dissipait, l’aube se levait, grise et frisquette dans l’hiver finissant. On avait juste le temps d’agir avant que le père Marcel ne rapplique sur son vieux tracteur. On avait vérifié l’état de nos vélos, j’avais lancé le signal et on avait roulé comme des dingues dans le petit matin. On lançait nos cris de guerre, avec le sentiment d’être les plus intrépides, les plus malins aussi. Cette fois nous serions les premiers. Les autres n’auraient pas le temps de traverser le terrain qu’on aurait déjà planté le premier drapeau de la victoire.

Texte écrit pour l’atelier Bric à book. une photo, quelques mots

crédit photo : Vincent Hequet

 

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29 réflexions sur “Le drapeau de la victoire

  1. Un retour sur l’importance des « combats et victoires » de notre enfance, bien loin des victoires menées sur jeux devant un écran que beaucoup mènent de nos jours.
    Un très beau texte qui nous dépose devant ce champ, qui nous ramènent à ces importances qui construisent l’adulte futur.
    Merci pour la balade pleine de fraicheur.
    Belle journée à toi.

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    • Un brin de nostalgie 🙂
      Aujourd’hui effectivement les jeux passent surtout par écran interposé… Difficile de savoir ce que pourront en retenir les gamins, une fois grands…
      Merci Val. Bonne fin de journée à toi. Ici sous la pluie et le froid. Je me demande s’il neige à nouveau chez toi.

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  2. Bonjour Laurence,
    Terrain de jeu ici aussi …
    J’ai entrevu moi aussi « la guerre des boutons »
    Bel hommage à l’enfance qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, les jeux sont toujours un peu les mêmes …
    Bonne journée

    Aimé par 1 personne

  3. Bon jour,
    On est embarqué par le récit dès les premières lignes … c’est frais, c’est fort, c’est l’origine d’un monde à l’état brute, c’est beau et j’aime et comme nous dit Flaubert : « Et quel style! simple, franc, pas poseur. De la vraie littérature, c’est tout dire. »
    Bravo et j’attends une suite de chapitres comme l’écrit CarnetParesseux … diantre 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

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