Dans l’obscurité

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C’est ton regard qui m’a réveillé. J’étais assis par terre, adossé contre le mur et tu me faisais face. T’avais les cheveux si courts qu’on distinguait sans mal la forme ovale de ton crane. Mon cœur battait fort, ma méfiance était aussi forte. Je m’étais demandé si je devais braquer sur toi l’arme que je tenais dans ma main. J’ai jeté un œil à mes jeunes frères, tous deux étendus sur l’unique matelas. Ils sommeillaient encore. Les nombreuses dégradations des murs, du plafond, les gravats qui jonchaient le sol, justifiaient l’abandon du lieu et les odeurs d’urine et de déchets ne parvenaient pas à masquer celle de la mort, stigmates des ravages d’une guerre qui n’en finissait pas.

On s’est regardé pendant un long moment. Malgré la distance éloignée de la zone de conflit, la violence des déflagrations nous parvenait retentissante. Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.

Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais. Tu semblais même épouser l’espace comme pour le rendre invincible. Tu as tendu ta main vers nous. Le mouvement de ton bras qui se lève, de ta main qui se tend, donnait une telle ampleur au geste que, malgré le clair-obscur dans lequel tu restais, il augmentait son impact. C’était un geste ouvert comme nous n’en avions jamais connu.

Pendant un instant j’ai oublié la peur. J’ai fait le choix de me lever, puis celui de ranger mon arme. Lentement. On ne se quittait pas des yeux. Nulle hostilité, nulle rivalité. De part et d’autre, la curiosité. On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité. J’ai fait le choix de réveiller mes frères. J’en ai pris un dans mes bras, tu as pris le second dans les tiens. On a quitté le bâtiment. Le crépuscule tombait. Au loin les détonations d’un conflit interminable m’ont rappelé que nous étions ennemis.

Pourtant, en dépit de tout, nous avons fait le choix de nous faire confiance.

 

Une photo, quelques mots pour l’atelier 308 de Bric à Book

Crédit photo : lalesh aldarwish ©

 

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27 réflexions sur “Dans l’obscurité

  1. J’aime bien le côté « magique » de la personne, un peu comme un personnage issu d’un conte, puis le côté bien ancré dans la situation assez atroce … Le tout pour aller vers un ailleurs plus apaisant. Oui, c’est très bon.

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  2. Un texte puissant où l’horreur de la guerre ressort très bien. De très belles phrases et malgré tout un peu d’espoir. Pris dans des combats qu’ils n’ont souvent pas choisi, certains arrivent à faire d’autres choix que celui de donner la mort. Quel sera l’avenir de ces 4 personnages? Une suite nous le dirait peut être… Bel été à toi.

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  3. WOW !!! comme le dit si justement l’atelier sous les feuilles.
    Tes descriptions du lieu, du mouvement de cette main tendue, et du ressenti de ton personnage sont bouleversantes ! Dès les premiers mots « C’est ton regard qui m’a réveillé » j’ai été happée par la lecture. Quant à la chute ! Elle me ravie. Franchement, pour moi il n’y a rien à ajouter, les mots sont justes et la progression jusqu’à la chute est claire et efficace. Un vrai grand bravo !

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      • « Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.  » et « Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais ».
        Voilà le je-ne-sais-quoi. Est-il possible de ne pas se mettre à l’abri et vouloir « prendre » un éclat dans le « dos à la seule fenêtre encore intacte » alors que « d’éclat des bombes, le sol vibrait » …

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      • C’est vrai que ce « je-ne-sais-quoi » est trop précis. 🙂
        En fait, il y a autre chose d’indéfinissable dans ce texte qui pourrait vraiment le faire émerger … il « manque » une atmosphère de préméditation pour arriver à l’action finale, même s’il y a déjà tous les ingrédients … bref, j’ai un peu de mal à l’expliquer par des mots ce ressenti …

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  4. Un texte très fort, une phrase aussi, bouleversante, faut-il avoir vécu le pire pour savoir que l’odeur d’urine peut signifier la vie lorsque celle de la mort est omniprésente! Et une autre que je trouve très belle: On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité.
    Ce ne sont pas les hommes qui veulent la guerre, ce sont les puissants, gouvernants et financiers. C’est très beau, on voudrait qu’ils s’en sortent…
    Ton récit est si poignant qu’on se demande si tu as vécu ce genre de scène.

    Aimé par 2 personnes

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