A la recherche (des mots perdus)

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L’infidèle, la traîtresse. Toujours volage, aussi peu fiable que le souffle du vent. C’était ainsi depuis des jours. Un soubresaut d’espoir qui finissait par se déliter dans l’encre asséchée de son stylo. Refermant d’un geste agacé le cahier posé sur le bureau, David se leva, franchit en toute hâte le seuil de chez lui, fuyant le lieu comme la peste. Il erra à travers les rues se soûlant du bruit environnant, des rares voitures, du brouhaha de voix des passants, des cris d’enfants dans la cour d’une école maternelle, se grisant des odeurs de l’air chargée de pluie et du sourire de la boulangère, anticipant le plaisir de mordre dans la part de tarte aux mirabelles qu’il acheta pour son déjeuner. Tout était bon pour oublier l’absence d’inspiration.

Il fit un détour par le cimetière. Aussi étrange que cela paraisse, l’endroit absorbait fréquemment son humeur maussade. Dans le silence recueilli, il s’autorisait à réinventer le passé. Ses yeux parcouraient les noms gravés sur les stèles. Ici une jeune fille, la mine pensive, allongée sur une balancelle, là, une riche famille en vacances à la campagne, le père debout devant la propriété, les pouces crochetés à ses bretelles, la posture droite et fière, la mère assise sur une chaise, habillée de sa robe en dentelle, son plus jeune fils installé sur ses genoux, ses autres enfants placés autour d’elle. David imaginait ainsi des scènes couleur sépia qui parfois se teintaient de touches d’aquarelles. Et, les bons jours, oui, les bons jours, les scènes renaissaient sous sa plume.

David soupira, peu convaincu, ce jour-là, de l’utilité de sa balade. Il faisait face à un vide abyssal des plus sombres. La créativité l’avait déserté, la page blanche s’affichait de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Le néant n’était pas loin de l’absorber tout entier. Il frissonna d’inquiétude à cette idée, l’angoisse vrillée au corps, si bien qu’il ne prêtât pas de suite attention à la ribambelle de mots qui s’invitaient dans sa tête sans y avoir été conviés. Devait-il les retenir, y chercher un sens ? Tout allait si vite, les mots voyageaient loin de lui, déjà hors de portée. Il en restait cependant quelques-uns qui s’accrochaient à la passerelle de phrases à venir. Dans le flot, il distinguait certaines voyelles s’entremêler aux consonnes et des idées lui venaient, des pensées absurdes et tout autant extraordinaires, ça enclenchait des bouts d’histoires insolites, loin de celles qu’il avait l’habitude de fréquenter. Il entrevoyait aussi des personnages qui s’entêtaient à vouloir exister, comme s’ils voulaient à tout prix demeurer éternels. Pour autant, rien de bon n’en émergeait. D’un mouvement de la tête et sans trop de peine, David chassa le débit superficiel. Reprit le chemin de sa maison et, comme une compagne, les bruits de la rue et les effluves l’accompagnaient encore.

Au bout d’un moment il prit conscience de quelques mots qui s’ancraient fermement dans sa mémoire. Comme une ritournelle à l’ampleur nouvelle, elle perdurait depuis son passage à la boulangerie, si bien que sur le retour, David décida de s’y arrêter de nouveau. Lorsqu’il entra dans la boutique, l’attention en éveil, il parcourut l’ensemble du lieu, puis son regard s’immobilisa sur la femme derrière son comptoir. Elle avait les rondeurs et le teint d’un pain au miel et un sourire à éclairer les jours pluvieux. Un furtif instant David ferma les yeux et la présence de la jolie boulangère lui parut soudain plus réelle. Il flottait dans la boutique un parfum de cannelle, un parfum chargé d’épices et d’aventure. Il n’eut alors plus le moindre doute, plus le moindre conflit. Terminés les mots, les phrases et les personnages volages. Ici, dans les senteurs parfumées d’un commerce gourmand débutait sa nouvelle histoire.

Sur une idée de Mind the Gap : Les plumes d’Asphodèle : le retour !

Vous pouvez lire les textes des autres participants en suivant ce lien

Je remercie ma fille Lucile pour le temps consacré à la recherche de la photo et du titre de cette histoire.

Crédit photo : Pinterest

 

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50 réflexions sur “A la recherche (des mots perdus)

  1. Jo Dassin et ses petits pains au chocolat ne sont pas bien loin !
    Il a raison de passer à des choses plus concrètes, le bel écrivain !
    De quoi faire mentir le vieil adage : une nouvelle histoire d’amour,  » ça ne mange pas de pain » !

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  2. « boulangère »… « volage »… moi je m’attendais à voir passer un chat 😆
    Les plumes d’Asphodèle, c’est un peu la cour des grands, pour moi : je suis quand même plus à l’aise avec les images…
    Très joli texte, en tout cas…

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  3. Hello Laurence
    Belle découverte 😉
    Ta plume alerte guidée par ton imagination est optimiste et nous offre une fin heureuse.
    Et le parfum de cannelle a une tout autre tournure que celui d’Aliénor 😆
    J’aime flâner dans les cimetières, ces lieux paisibles et immobiles qui gardent tant de secrets.
    Bien sûr, quand on connaît la chanson de Joe Dassin, ton texte nous remémore les paroles 😉
    Bises d’O.

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  4. Bon jour,
    Passeur de lieux : rues, cimetière,boulangerie … sources de régénération mais surtout d’observation, de ressenti, de résonance … un texte qui nous mène dans les couloirs d’une navigation créatrice d’inspiration …
    Max-Louis

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  5. La panne d’inspiration n’est pas facile à vivre.
    Pour les cimetières, je ne sais pas ce qui est le plus difficile, imaginer ce que les personnes que nous ne connaissons pas ont pu vivre, ou trop bien savoir ce que les personnes que nous avons connu ont vécu.

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  6. Ah c’est beau de tomber amoureux !
    Quelle belle plume! C’est un vrai plaisir de te lire.
    « Elle avait les rondeurs et le teint d’un pain au miel et un sourire à éclairer les jours pluvieux »: j’adore ! 😀👏

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  7. Tiens , un deuxième texte sur la panne d’inspiration artistique…comme quoi.
    Les cimetières sont inspirants, le Père Lachaise, les cimetières marins, les grands caveaux des familles corses…c’est étrange mais c’est vrai.
    Belle photo également !

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  8. Je reconnais que les cimetières m’inspirent des histoires. Surtout les vieilles tombes avec des portraits en médaillons, d’un autre temps.
    Beau texte ! belle histoire… l’odeur de la cannelle permet aussi de faire des voyages.

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    1. Merci pour ce retour, Syl. Puiser dans le passé pour en tirer des histoires à créer, c’est un bon compromis pour jouer avec le temps 🙂
      Je suis particulièrement sensible aux odeurs, mais bizarrement « cannelle » est le mot qui m’a donné le plus de difficulté !
      Au plaisir.

      J'aime

  9. Superbe photo!
    Un thème qui parle à tous les écrivains Laurence. L’inspiration arrive toujours au moment où on s’y attend le moins. La chercher est parfois une quête vaine. C’est elle qui nous trouve.
    Un texte tout en délicatesse et en poésie, comme je les aime. Qu’il est agréable de te lire!

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  10. J’étais tellement sous le charme que je n’avais pas vu les mots en caractères gras. Oui le cimetière est une source d’inspiration infinie, faire revivre ses habitants quelle magnifique entreprise, sans compter qu’ils n’apporteront pas la contradiction! 🙂
    L’illustration est très belle et donne tout de suite envie d’entrer dans l’histoire.

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    1. Merci Maly ! Ma fille est souvent de bons conseils et je lui fait confiance. Elle m’a rendu un fier service parce que ça prend un temps fou la recherche de photo (et j’en ai si peu que je préfère le consacrer à écrire et peindre)
      Contente que tu aies apprécié l’ensemble. Bisous !

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  11. Lire ta prose est toujours un vrai plaisir. Merci Laurence 🙂
    J’ai un point commun avec ton héros, car comme lui, j’aime aussi déambuler dans les cimetières. Ce sont réellement des lieux à part. En ces places de repos et de prières, les hommes y sont devenus bien sages (par la force des choses)

    Aimé par 2 personnes

    1. Lire tes com sont aussi un plaisir, Marguerite ! 🙂
      Ah, les cimetières… sources d’inspiration, oui. Le temps ne s’y écoule pas de la même façon, je trouve. Et tu as bien raison, les hommes y deviennent sages, je n’y avais pas pensé… 🙂
      Merci beaucoup !

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