De l’autre côté du rideau

Elle n’avait rien demandé. L’idée même ne l’avait jamais effleuré.Pourtant ce soir elle se trouvait là. Vêtue de son costume de soie, aux motifs fleuris, un œillet frais dans ses cheveux relevés, elle attendait. Le cœur battant à tout rompre.Encore à l’abri. Protéger par la lourde teinture rouge qui la dissimulait des autres.

De l’autre côté du rideau se jouait déjà une partie qu’elle connaissait par cœur. Elle entendait les voix, le bruit des pas, le souffle des respirations. Ses mains tremblaient. Elle anticipait l’heure à venir. Imaginait les yeux qui allaient la détailler, la jauger, la juger, peut-être l’apprécier. La détester ?

À présent, ses jambes tremblaient aussi. Je ne vais pas y arriver, je ne vais pas y arriver. Comme un mantra maladroit, un manque de confiance accru, elle songeait qu’ils avaient fait une erreur monumentale quand Mathieu, Lisa et les autres l’avaient interceptée quelques mois auparavant. Elle traversait alors le bâtiment principal, se dirigeait vers la sortie pour déjeuner. Petit être invisible parmi la foule, pensait-elle.

 Elle ferma les yeux. Tomba à genoux. Tenta de faire abstraction de la panique qui la retenait de faire le premier pas. ‒ ou le dernier ?

 Ce jour-là trois grands types et deux filles qu’elle n’avait jamais croisé l’avaient accaparée, avaient quémandé quelques instants qui avaient duré toute l’heure. Ils avaient usé d’éloquence, de sourires. Elle bafouillait. Disait non. Ils avaient supplié. L’un d’eux lui avait même pris la main. Peut-être était-ce Lucas. Craignait-il qu’elle ne s’échappe ? Elle y avait songé, oui. Souvent. Tout le temps. Chaque lundi quand arrivait l’heure. Tout en sachant qu’elle n’en ferait rien. Parce qu’elle avait fini par dire oui.  De toute façon il y avait toujours Lisa, Mona, Mathieu, Lucas ou Adrien qui l’attendaient. Elle s’était demandé s’ils ne tiraient pas au sort. A tour de rôle afin d’être sûrs qu’elle serait bien au rendez-vous.

C’était difficile de leur faire faux bond. Et difficile de ne pas tenir sa parole.

Alors elle avait continué. Elle y avait même pris goût. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant. Elle était là. Derrière le rideau. Pour quelques minutes. Encore un court instant protégée par la tenture. Elle osait à peine respirer. Elle mourrait de peur. Elle allait faire face aux autres. A la foule. A la famille. Aux amis. Elle mourrait de peur, pourtant elle se releva. Lissa du plat de ses mains le kimono fleuri dont elle était revêtue. Inspira profondément puis relâcha l’air. Lentement.

Écarta la tenture d’une main désormais plus assurée et entra sur scène. Sa première réplique déjà sur les lèvres elle fit face au public.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 320 

Photo : Tony Wan

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