La cabane

Nous marchons depuis l’aube et la pluie soudaine venue s’abattre sur nous ne nous a pas arrêtés. Continuons, as-tu dit. Aussi malgré la fatigue, nous avons encore grimpé. Le chemin est de plus en plus ardu. Par endroits, lorsque le sentier bifurque, que la forêt disparait au profit du relief montagneux, nous nous trouvons à découvert et l’absence de végétation nous rend nerveux. En dépit des jours qui passent, nous restons sur le qui-vive. Ne pas relâcher notre vigilance. Garder le contrôle, se concentrer sur notre avancée, sur chaque foulée. Plus loin, toujours plus loin. Mon sac à dos pèse sur mes épaules. Je mène la marche, attentif à chaque pas, soutenant toutefois une allure rapide malgré les cailloux renflés et les racines qui rendent instable le rythme adopté. Au fil du temps le découragement et l’épuisement menacent de nous faire cesser toute progression. Jusqu’à quand devrons-nous avancer ainsi ?

Quelques semaines auparavant à cette heure-ci je sortais du boulot et je rentrais chez nous. L’appartement n’était pas aussi grand que je l’aurais souhaité mais la vue sur le fleuve compensait le manque d’espace. On s’y était installés cinq ans plus tôt et on y était bien. C’est dingue comme la vie peut basculer en quelques minutes, combien elle peut devenir violente et tout autant fondamentale. Pendant un instant j’ai pensé à mes parents, à mes sœurs. J’ai pensé à des trucs sur lesquels je n’aurais dû pas m’arrêter et sur lesquels je me suis arrêté. Les soirées avec nos amis et les dîners improvisés. Les nuits paisibles et nos corps mêlés. Les projets de vacances à l’étranger que nous repoussions sans cesse, parce que le boulot, parce que ta mère malade, parce que la voiture à faire réparer, parce que le crédit de l’appartement. J’ai pensé à tous ces trucs ordinaires qui, au fil du temps, deviennent extraordinaires.

En entendant tes pas et ta respiration, ta voix me demander, ça va ? je réalise que j’ai ralenti l’allure sans m’en rendre compte. Je me tourne vers toi et mon mouvement brusque te heurte et te bouscule. Ton corps déséquilibré, dégringole le sentier de plusieurs dénivelés. Pendant un instant la frayeur et la stupéfaction me fige sur place puis je descends jusqu’à toi avec prudence. La caillasse humide glisse sous mes chaussures. Ton silence augmente mon anxiété et paradoxalement me rassure aussi. Plus nous montons, plus les sons s’amplifient autour de nous, aussi redoublons nous de prudence. Le silence est notre meilleur allié. Pour autant je ne suis pas certain que l’on nous suive. Pas depuis quelques jours. Quand bien même, inutile d’attirer l’attention. Parce qu’ils reviendront. Ils nous traqueront encore. Nous ou d’autres.

Tu peines à te remettre debout. Serre les dents. Ma cheville, grimaces-tu.

Je veux t’aider mais tu me repousses. Tu me regardes avec cette détermination qui me laisse souvent muet : Ça va aller, m’assures-tu, trouve-moi un bâton, un truc solide pour que je puisse m’appuyer et on continue.  

Suite à cet incident notre progression ralentit. Il ne pleut plus mais le crépuscule s’annonce déjà. Il nous faut trouver un abri sûr, soigner ta cheville, nous reposer. Malgré ton refus, ta peur aussi sans doute, je poursuis seul la route. Je n’aime pas le regard que tu me lances, cette impression récurrente que tu doutes de moi. Depuis notre départ, des émotions contradictoires altèrent l’amour que nous nous portons. Elles arrivent par vagues, nous opposent, découragent nos gestes tendres et nous éloignent plus sûrement que la distance parcourue. Parfois je me demande si cette fuite que nous nous imposons vaut le coup. Elle a comme un goût de renoncement déplaisant. La finalité de cette expédition est aussi confuse que le chaos dans lequel nous avons vécu ces derniers temps. Jusqu’où aurons-nous la force de poursuivre ? Et à quoi bon. J’ai la conviction qu’à présent, où que nous allions, nous ne trouverons rien d’autre que l’exclusion. C’est ridicule, bien entendu. Il existe forcément par le monde des endroits sûrs où nous ne serons pas jugés. Forcément. Mais je suis fatigué. J’ai cessé de chercher à comprendre comment nous en avons été réduits à devoir nous cacher, puis à devoir fuir. J’ai cessé de croire en un monde de tolérance et d’acceptation. Face aux brimades, aux propos malveillants, l’amertume a bien œuvré, rongé de l’intérieur, mon âme, mes sentiments.

A suivre…

La cabane (2) La cabane (3)

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28 réflexions sur “La cabane

  1. Bon jour,
    Comment dire ? C’est Beau … il y a une consistance dans cet exil forcé (mais tout exil n’est-il pas forcé ? est-ce pléonasme ?), une respiration du tout lâcher pour une direction inconnue avec comme seule boussole l’Amour ? Et puis noyé dans le texte : « Je me tourne vers toi et mon mouvement brusque te heurte et te bouscule. Ton corps déséquilibré … » Un refus d’instinct de fuir, une conséquence d’une erreur au déni ? et ainsi alerter l’autre ?
    Je vais lire la suite, parce que peut-être que je m’égare (comme les protagonistes) ? 🙂
    Max-Louis

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  2. Une excursion qui prend vite la forme d’une fuite à deux, en pleine nature. Un couple, les émotions de l’une par rapport à l’autre affleurent dans un contexte angoissant.
    On est rapidement pris par cette atmosphère pesante de traque.
    Alors, la suite, pour quand ?

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  3. Lecture dense, serrée, drue, atmosphère tendue, éperdue, haletante où le doute, la peur s’immiscent, creusent les esprits, les cœurs, contaminent tout. Qui ou que fuient-ils? Des gens malveillants? Eux-mêmes? Les deux à la fois? Un début d’histoire très prenant, le style fluide, le suspens, les personnages, le décor, l’intrigue habilement menés au fil de la progression du récit… Cela pourrait être un bon début de scénario de thriller! Merci Laurence et bravo pour cet avant goût captivant! On attend la suite…

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