La cabane (2)

Pour ceux qui le souhaitent, la première partie de ce récit est à lire ICI

J’ai quitté la piste depuis dix minutes lorsqu’au détour d’un sentier escarpé se dresse une cabane devant moi. L’endroit ne paye pas de mine et parait ancien et inhabité. Je scrute les alentours, écoute la forêt, cherche des traces éventuelles de vie. Je ne veux rien précipiter. Jusqu’à présent la prudence nous a été bénéfique.

La porte est fermée. À travers la seule fenêtre en façade, je jette un regard à l’intérieur. Distingue vaguement une table, des chaises, une cheminée, un bahut imposant, des étagères. À nouveau j’inspecte les environs, observe avec attention les fourrés, concentré sur chaque son que me renvoie la montagne et la forêt. Seule la pluie de novembre, froide et insistante depuis la veille a le courage de traverser l’épaisseur des frondaisons. Elle se répand dans les moindres creux et fossés. Je poursuis mon inspection. La fenêtre latérale sur le côté gauche de l’habitation laisse deviner un lit, une table de chevet, une des chaises qui entoure la table. À l’arrière de la cabane se dresse un chêne, sans doute centenaire. Les racines sont larges, épaisses, tortueuses. Les branches frôlent la façade extérieure. J’imagine que l’été, son feuillage doit offrir une ombre bienvenue. C’est peut-être cette pensée qui m’incite à m’introduire à l’intérieur de la cahute. Cette idée d’été.

Comme un appel à entrer, crocheter la serrure est aisé. J’y vois un signe, une pause accordée dans notre fuite. Une forte odeur de renfermé me saisit la gorge. Le plancher est vermoulu, la charpente rongée par les termites. La toiture tient par un de ces miracles qu’on ne s’explique pas. Un vieux tapis piqueté de moisissures recouvre une partie du sol. Nulle trace de cendres dans la cheminée. Seules les toiles d’araignées attestent le temps écoulé depuis la dernière fois qu’elle a dû servir. Après des semaines de marche à travers la montagne et la forêt, à dormir dans des cavités humides, le lieu se présente comme un luxe. Je fais un tour sur moi-même, les bras légèrement écartés, comme pour cueillir l’espace, me l’approprier. J’évalue le silence à travers les gouttes de pluie qui heurtent le toit. Je pense à toi qui dois m’attendre, je pense que cet endroit te plaira. Bien sûr tu ne m’as pas attendu, bien entendu tu es là, alors que je franchis le seuil. Tu avances sur le sentier, ton pas claudiquant, le souffle épuisé. Je retiens mon exaspération. Je t’avais dit, repose-toi. Attends-moi.

Crois-tu que je pourrais t’abandonner ?

Le bâton dont tu te sers pour avancer ne soulage en rien ta douleur. Sous tes yeux l’ombre des cernes se creuse davantage. J’examine ta cheville. L’effort que tu viens de faire n’a pas arrangé l’état de ton entorse. Tu me regardes et je dis, D’accord, on reste. Ton soulagement est manifeste, le mien l’est tout autant.

Je considère la bicoque de bois. Malgré son apparente fragilité, rien n’enlève l’impression de réconfort que j’éprouve. Il y a des moments dans la vie où le besoin de croire à la providence nourrit l’espoir. Tous ces longs jours et toutes ces nuits passées aboutissent à cet instant où j’ai choisi de gravir ce sentier escarpé. Où mon regard a croisé cette habitation, comme surgi de nulle part. Elle représente le soutien qui nous manque. J’entrevois l’occasion de relâcher la tension perpétuelle qui nous habite depuis notre départ.

Nous nous allongeons sur le matelas, emmitouflés dans nos sacs de couchage. Tous deux trop fatigués pour dîner, trop las pour tenter de faire un feu dans la cheminée, trop épuisés pour parler. Ta main cherche la mienne. Mes doigts enlacent les tiens.

A suivre

25 réflexions sur “La cabane (2)

  1. Bon jour,
    Le second épisode par endroits (description détaillée…) me rappelle Balzac. En fait, ce chapitre apporte une notion de temps : « Après des semaines de marche… » et je me demande de l’utilité. En effet, poser le temps avec ce pluriel s’est donner une « identité » à l’action … alors qu’elle me paraissait intemporelle et plus forte …
    Max-Louis

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  2. Que dire, mis à part que j’attends la suite. Je n’imagine rien, ça serait un peu fouler sur ton terrain, alors je te laisse simplement me nourrir de cette histoire qui attise l’envie d’en savoir plus…
    Ces petites cabanes, je les adore.
    Bon week-end à toi Laurence et merci.

    Aimé par 1 personne

  3. Très captivant ; un millier ( j’exagère un peu ) d’occurrences traversent mon esprit . J’aime beaucoup l’adresse à ce tu indéfini ; cela rend le lecture tendue, sibylline, chargée d’affectivité

    Aimé par 1 personne

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