La cabane (3)

La première partie de ce récit est à lire ICI. La deuxième ICI

Au matin, je suis le premier à ouvrir les yeux. Il a cessé de pleuvoir et par intermittence le soleil traverse les nuages. Je sors pour pisser. Le jet d’urine exhale de la vapeur dans l’air froid. Je ramasse du bois mort aux alentours. J’envisage déjà de stocker près de la cheminée les branches entassées pour tenir le feu allumé la nuit prochaine et les soirs suivants.

J’ai senti ta présence avant même de me retourner. Tu te tiens sur le seuil de la cabane, le poids de ton corps reposant sur ton pied valide. On se regarde, sans rien se dire. Y a tellement de trucs qu’on ne se dit plus. Depuis notre départ toutes les sensations, la perception des choses sont exacerbés. Celle des sentiments aussi. On se dévisage, on retient avec peine nos jugements, on mesure notre degré de patience vis-à-vis de l’autre. On frôle la rupture. Putain, je déteste nos disputes. 

Voilà quatre jours que nous squattons la cabane. Le propriétaire du lieu, féru de pêche, a laissé son matériel. Des cannes, des leurres, un bouquin sur la pêche en rivière. Il a aussi été prévoyant. Les placards regorgent de conserves dans lesquelles nous puisons sans scrupules. On apprend vite à ne plus culpabiliser lorsqu’on est chassés comme des bêtes. Nous attendons la nuit pour allumer un feu dans la cheminée. C’est un moment apprécié, un moment qui s’ouvre sur un éventuel rapprochement, mais il ne dure pas. On se retient de s’aimer comme si l’exprimer ou le formuler rendrait plus tangible encore la précarité de notre situation. C’est comme si nous donnions raison aux autres, comme si nous attestions le crime de notre union.

Depuis que nous avons été réveillés par une brève détonation lointaine, la peur est revenue. Ça fait deux jours et deux nuits que nous n’osons pas sortir. A peine bouger. Deux jours à se demander si nous devons repartir. Deux jours à imaginer le pire s’ils nous retrouvent. Le moindre bruit devient source d’angoisse. Le froid est partout. A l’extérieur et l’intérieur de la cabane, sur nos corps, dans nos cœurs. Pourtant les jours passent et la méfiance diminue. Un jour c’est toi qui freine notre départ, le lendemain c’est moi. Nous commençons à envisager l’idée que nous avons suffisamment avancé pour les lasser. Comme toi, j’aspire à une trêve, au désir d’un retour à une vie moins dissolue. La cabane comble peu à peu notre manque d’assurance. On s’imagine être arrivés quelque part, avoir été invités à nous installer. On se dit qu’il nous faudrait peu pour fonder les prémices d’une nouvelle existence commune.

Il y a longtemps j’ai rêvé d’un enfant. J’ai rêvé d’une famille. Avec toi. On avait effleuré le sujet, l’idée nous plaisait. On avait envie de construire un truc durable, une prolongation des sentiments que nous nous portons. Peut-être cela sera-t-il réalisable ailleurs. Toi, tu as envie d’y croire. Alors parfois j’y crois aussi.

Ta cheville est en bonne voie de guérison. Nous nous répartissons les tâches quotidiennes. Chaque matin je quitte la cabane avant ton réveil. Je surveille et écoute la forêt. Je pose des pièges, cherche des champignons, ramasse le bois mort. J’ai été pêché deux fois, sans grand succès. Depuis quelques jours des averses tombent, ponctuée par des ondées de neige. Nous levons alors les yeux, regardons tomber le flot neigeux. Nous sommes comme des mômes, subjugués par la féerie du moment. Je note des changements perceptibles entre nous. Je réponds plus spontanément à tes sourires. Je ferme les yeux sous la caresse de ta main dans mes cheveux. Tu ne détournes plus la tête lorsque j’effleure tes lèvres.

Cette nuit nous avons fait l’amour. Je crois bien que la dernière fois date d’avant notre départ. Je redécouvre ton corps, j’apprivoise à nouveau tes caresses, les mots que tu murmures au plus fort de la jouissance, mon regard qui ne cesse de revenir vers toi, ton prénom que j’étouffe dans le creux de ton cou. Aujourd’hui je t’aime sans passé, sans futur, dans ce présent qui nous rapproche enfin l’un de l’autre.

La dernière partie à suivre demain.

17 réflexions sur “La cabane (3)

  1. Le rythme devient plus lent et s’accorde aux émotions de chaque membre du couple. La vie semble se poser dans cet endroit, l’homme et la femme se retrouver enfin, loin du chaos de la fuite. Comme une parenthèse qui respire la vie.
    Encore un bien beau texte Laurence.
    Je file donc lire la suite et fin…

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  2. Bon jour,
    J’en reviens à cette question de temps. 🙂
    … « Voilà quatre jours que nous squattons la cabane » et puis : « Ça fait deux jours et deux nuits que nous n’osons pas sortir.  » et pourtant au début du premier matin : « Je ramasse du bois mort aux alentours.  » …
    Je suis assez curieux de connaître la suite, parce que depuis le début je me demande quelle « crime » ont-ils bien pu « réaliser » pour s’enfuir pendant des semaines … et puis, je ne suis pas arrivé à « distinguer » le couple … même si : »Il y a longtemps j’ai rêvé d’un enfant » …
    Max-Louis

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    1. Merci Max-Louis. Chaque commentaire déposé sur les trois parties de « La cabane » est plein de curiosité, avec juste ce qu’il faut de pertinence et cela est très plaisant à lire.
      Je ne suis pas sûre pour autant de bien comprendre cette question de temps, Difficile aussi de bien saisir le sens du mot « distinguer » j’ai un peu de mal à me mettre dans la tête des lecteurs… mais il est très tard ou très tôt c’est selon, ce qui peut expliquer bien des choses 🙂
      Merci beaucoup Max-Louis d’avoir pris le temps de venir lire ce récit. Je suis très touchée…

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  3. Y’a pas à dire ça ressemble à quelque chose que je connais…Etrangement !
    La « résilience et l’amour », ces moments là ou plus rien n’existe,…JUSTE L’ESSENTIEL !
    Tu plairais à Boris Cyrulnik !!!
    Bisous Laurence, bon weekend.
    Tony

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  4. L’écriture reprend son souffle, se dénoue souffle, se détend, elle retrouve une respiration lente, s’attarde sur les détails, sur les sentiments, les émotions, les pensées vagabondes se remettent en rêve, peut-être est-ce encore possible… Superbe Laurence et à nouveau bravo, cette troisième partie ne dément en rien les deux précédentes!

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      1. Merci Laurence, je suis très touchée par ce que tu me dis. J’essaie juste de traduire ce que je ressens au moment où je lis un écrit, Je n’y arrive pas toujours. Et je pense que c’est une brillante idée de l’avoir publié… eh, il reste la partie 4… et elle est attendue… Très belle soirée Laurence

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