Et tout mon univers a frémi

Je suis conteur d’histoires. Je vais par les sentiers, jusqu’aux villages les plus reculés pour un soir ou deux, narrer des récits imaginaires. Par principe je ne raconte jamais mes histoires vécues. Mais il y a des exceptions incontournables. Et celle que je vais te dévoiler l’est assurément. Je ne trahis aucun secret, ou peut-être le plus grand que je n’ai jamais osé rêver.

Le jour dont je te parle, la vallée se diluait déjà dans une atmosphère hivernale et sur les hauteurs le bleu s’ourlait de blanc. J’y habitais depuis des années et j’aimais bien m’y poser lorsque je revenais de mes voyages. Bien sûr j’avais une raison plus secrète de me réjouir de rentrer, mais je n’en parlais guère. A l’époque je taisais mes escapades chez Sara.

Au fond du vallon, il y a une colline qui côtoie presque le ciel.  A son sommet, se niche une bourgade où ne vivent que des femmes. Les habitants de la plaine évitent le lieu comme si toutes les conspirations du monde y trouvent naissance. L’affranchissement des habitantes ne plait pas beaucoup aux hommes des villages alentours. Ils médisent, affirment que seules des sorcières peuvent habiter tout là-haut, où rien ne pousse. C’est en partie vrai. Le sol est aride. Un vent sauvage souffle plusieurs heures le jour, s’assoupit en fin de journée pour reprendre de plus belle, la nuit, sans jamais se taire. Il y pleut rarement. Et les étés sont écrasants. Mais nulle magie en ces lieux, nul secret d’initié. Les femmes y travaillent dur et y gagnent le droit d’y vivre libres.

A chaque fois que j’ai franchi les derniers dénivelés j’ai toujours eu l’impression de me trouver à l’abri du monde. La maison de Sara est faite de pierres et de terre, emplie de dizaines de trucs utiles et inutiles qu’elle aime que je lui rapporte. A l’intérieur, la chaleur y est belle. Les heures heureuses. J’y reste quelques jours puis reprends la route dans tout le pays.

Sara, je l’ai rencontrée par un de ces hasards qui changent le regard sur le but de notre existence. Les premiers mois on se voyait en cachette. Puis, vinrent tous les autres, ceux où je vins conter mes histoires au rythme du vent. C’est un moment de repos, une pause bienvenue dans la journée des habitantes. Où que j’aille, où que je me pose, dès que je prends la parole, la magie opère. Ça me fait toujours l’effet d’ouvrir un coffret aux mille secrets. En un clin d’œil, les visages perdent leur austérité, les yeux s’illuminent.

Le jour dont je te parle, j’étais arrivé plus tard que les autres fois. La nuit tombait déjà. La montée avait été ardue, le sentier glissant et le vent annonçait une tempête. Près de six mois avaient passé sans que je ne rende visite à Sara. Six mois à traverser le pays pour raconter mille et une histoires. J’avais hâte de la revoir. Six mois, c’est long quand on aime. J’ai frappé à la porte de sa maison. Habituellement elle sait quand j’arrive et en cela peut-être est-elle un peu sorcière. Comme elle ne répondait pas, je suis entré et je l’ai appelée. La pièce à vivre baignait dans la pénombre. Je me suis inquiété de trouver le feu éteint, de ne pas la voir m’accueillir comme toutes les autres fois. Mais de la porte de la chambre la lumière filtrait. J’y ai entendu un pleur. Troublé, je me suis avancé. C’était un pleur un peu étrange, qui, me suis-je dit, n’avait pas lieu d’être. Pourtant il était ouvertement présent et assez fort, crois-moi. Ça m’a fait un drôle d’effet de l’entendre. Je n’arrivais pas à savoir s’il fallait que je franchisse le seuil de la chambre ou si je devais rebrousser chemin. J’ai néanmoins poussé la porte. Sara était allongée dans le lit et te tenait dans ses bras.

Chut, écoute, te dit-elle. Et après une respiration, elle a ajouté, Écoute la voix de ton père, et tu t’es aussitôt apaisé contre son sein. Sara a levé les yeux vers moi, ainsi que son sourire.

Et tout mon univers a frémi, mon tout petit.  

Pour les plumes d’Asphodèle quinze mots sur le thème du secret. COFFRET CACHETTE CONSPIRATION DEVOILER PRINCIPE CHUT CLIN D’OEIl INITIE VENT TRAHIR TAIRE TRUC POLICHINELLE PERCER PROTEGER. Quatorze d’entre eux m’ont inspiré.

Crédit photo Pinterest

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33 réflexions sur “Et tout mon univers a frémi

  1. j’avais deviné pour l’enfant ……et je crois que j’aurais été déçue qu’il ne fut pas né sous ta plume 🙂
    encore une histoire qui me ravit! merci pour ce doux moment, laurence
    bises

    J'aime

    1. Je découvre le mot « gynécée »
      Bon ce n’est pas exactement cela dont il est question, et les femmes ne sont pas hostiles aux hommes… mais ton commentaire m’a bien fait rire ! 🙂
      Allez, je peux bien le dire. L’enfant ne restera que le temps de quelques années…
      Bonne fin de dimanche, Max-Louis

      Aimé par 1 personne

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