Et la ville avance

J’ai hérité du bateau de mon père. C’est une embarcation légère qui a fait ses preuves, nous assurant un retour chez nous, même après l’affront des tempêtes et des courants capricieux.

Je suis né sur ce bateau, un mois avant la date prévue, un jour de mer paisible où rien ne laissait présager ma venue. Les premières années, ma mère m’emmenait avec elle sur le marché pour vendre la production du jour. Sur les étals, les odeurs se disputaient les couleurs ; les cris des chalands, ceux de la foule bigarrée.  Bercé par les sons et les parfums, je dormais, blotti contre la chaleur de son dos. Puis j’ai grandi et mon père m’a appris à repriser les filets, à entretenir le moteur et m’a enseigné l’art et les secrets de la pêche. Il m’a légué la vigilance et la patience.

À mon tour, j’ai transmis mon savoir-faire à mon fils. Je vous avoue cependant, tout est sensiblement différent.

De bâtisses en bâtisses la ville ronge la terre. C’est dire si l’homme sait s’imposer, s’élever, accroitre. Moi, je n’ai pas l’ambition de mon fils qui regarde les hauts bateaux de pêche comme moyen de se hisser au-dessus de notre condition. Avide de consommer, avide de paraître et d’exister sans trop d’efforts. Je sais qu’il va partir. Tout son corps, tout son esprit tendent vers l’urgence de vivre. Je n’aime pas voir la peine dans le regard de sa mère mais elle le sait, le retenir ne le fera pas revenir. Alors nous le laissons partir.

Peut-être plus tard, après avoir joui des lumières factices, aura-t-il goût à retrouver la vie simple des gens simples.

Une photo, quelques mots. Atelier bric à book 342

15 réflexions sur “Et la ville avance

  1. Bonjour Laurence,
    Que de sujets traités dans ton texte qui reflète mes pensées et ce que je peux respecter comme la transmission du travail, les valeurs, comme l’amour d’une mère et comme l’essentiel à la vie. Avant, j’aurais dit « laissons le temps faire son travail » afin que ce fils trouve ce qui compte vraiment, aujourd’hui, je pense que l’on a plus le temps d’attendre… Nous devons aider le temps mais il n’est pas simple d’ouvrir les yeux à certaines personnes. Aider les autres à prendre conscience, c’est s’aider soi même.
    Belle journée à toi et à bientôt avec plaisir.
    Je pense avoir retrouver le chemin de la facilité et revenir régulièrement par ici.
    Encore faut-il que le temps soit mon allié. Ahhhhh ce temps, il est encore plus sauvage que l’air …..

    J'aime

    1. Bonsoir Val,
      Quelquefois seule l’expérience nous permet d’ouvrir les yeux. 🙂
      Cela dit, je rejoins ton propos et je pense aussi que par nos petits pas personnels nous ouvrons la route aux autres…

      Merci de ta venue par ici, ça me fait très plaisir. Et si le temps prend des chemins détournés, les rencontres n’en restent pas moins riches et heureuses. J’ai été très touchée par le partage de ton dernier article et tes superbes photos.
      A bientôt, Val. Je t’embrasse.

      Aimé par 1 personne

  2. La vie simple, il y reviendra, quand les gros bateaux auront vidé les mers de toutes vies et qu’il ne pêchera plus que du plastique. Parce que de nos jours on veut tout, tout de suite et sans effort. Mais il sera trop tard…
    Triste constat, tout est dit dans ton texte.

    Aimé par 1 personne

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