le souffle fragile de la liberté

Aujourd’hui on m’a affecté à la tour 15. C’est la tour la plus haute, celle qui offre l’illusion d’être mieux loti que les autres. Tout le monde en parle ainsi, tout le monde veut y croire. C’est la tour à l’allure de pouvoir. J’ai un box pour moi tout seul. On m’a dit, tu vas voir, ça va te plaire. Le job est aisé, il suffit de regarder les écrans et de faire en sorte que tout le monde reste dans le rang. Que rien, ni personne ne déborde de la surface des jours. J’ai pensé, ce n’est pas bien difficile, personne ne sort jamais du rang. Ni des lignes. A chaque delta que l’on croise, on le contourne sans jamais le franchir. Le moindre pas en dehors des marques, ça fait mauvais genre. Rebelle imbécile qui s’imagine intouchable. On nous a bien dressé à rester à notre place. C’est certain, la peur est un puissant stimulant.

C’est vrai que c’est haut. Si je me penche, ça me donne un peu le vertige.

Je me demande. Je me demande si de si haut, la chute a l’intensité d’un envol. Non pas que je tienne à essayer. Mais bon, je me demande. C’est que les heures sont longues à regarder le vide sidéral de nos existences. Ces petits tracés bien alignés comme autant de petits soldats. Je ne sais pas bien en quoi ça rassure, mais ça rassure. C’est dans toutes les bouches, dans toutes les voix et tous les gestes.

C’est sûr, au début je n’ai pas compris. Faut dire que j’ai souvent la tête ailleurs et on me le reproche souvent. Tu rêves Léo, disent-ils et les rêves tu sais c’est pas avec ça que tourne notre monde. Qu’est-ce qu’ils en savent, je me demande, parce que personne ne sort, ni ne rentre ; personne de va jamais nulle part. L’immobilisme est notre moteur.

Alors voilà, on m’a expliqué quelle visée prendre pour ne pas rater le tir, on m’a dit, si quelqu’un franchit la ligne tu tires. T’inquiète pas, la désintégration est immédiate, la poussière à peine détectable, le temps d’un battement de cil et après tout est nickel. Tu verras, c’est facile.  Tu exécutes Léo, on m’a dit. Tu exécutes, c’est tout.

J’ai hoché la tête. J’ai pensé que la tour avait bien l’illusion du pouvoir. J’ai pensé que la promotion avait le goût de la sanction. Mes mains ont tremblé, puis c’est tout le corps qui a été pris de tremblements. J’ai voulu me rassurer, me dire que personne n’allait chercher à quitter le rang, mais non bien sûr, non ils ne me laissent même pas le choix, c’est à se demander s’ils n’ont pas poussé quelqu’un à se rebeller, histoire que je fasse bien mon boulot. Faut pas réfléchir, faut pas réfléchir, faut juste viser, tirer et tout oublier. Tu exécutes.

J’ai pas réfléchi. J’ai pas visé. J’ai pas tiré. Je suis sorti de la tour et personne ne m’a retenu. Ce n’était plus la peur qui me guidait mais bien le souffle fragile de la liberté. J’ai marché comme si demain existait déjà. Sans précipitation. J’ai traversé la place sans tenir compte des lignes, j’ai banni les rangs et la servitude. J’avais un goût d’évidence au bout de la langue, avec une petite férocité de l’envie de vivre qui s’est vite estompée dès que le tir du haut de la tour 15 a atteint sa cible.

Une photo, quelques mots. Bric à book 344 avec comme thématiques interdites : la ville et l’écologie.

11 réflexions sur “le souffle fragile de la liberté

  1. Glaçant. Ton récit fait écho à un reportage que j’ai vu hier sur « le crédit social » en Chine. Ce qui nous semblait de la science fiction hier est en train d’arriver et prend le chemin de s’étendre plus ou moins visiblement et à divers degrés partout. Tes mots et l’atmosphère que tu as créés vont me rester longtemps en tête, quand le choix de la liberté parfois signifie la mort.

    Aimé par 3 personnes

    1. J’ai écrit ce texte vendredi dernier, en me disant que j’aurais le temps de le retravailler avant de le poster parce que je mets rarement en avant un genre de chute aussi sombre. Et puis, non je n’ai pas eu le temps pour ça et à la relire avant de mettre l’article en ligne, je n’ai rien vu qui puisse être changé… Un constat terrible, oui Alma… Je crois que les gouvernements de part le monde touchent de plus en plus à tout ce qui le plus précieux en ce monde, notre liberté, et nous en avons à peine conscience.

      Aimé par 1 personne

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