Le dernier été

Ce dernier été passé ensemble, selon le temps qu’il faisait on se retrouvait soit chez Paul qui habitait un grand appartement sous les toits, soit sous le tilleul au fond du jardin de Clément et c’était celui qui aurait le privilège d’être assis à côté d’Hélène. Moi, je préférais lui faire face. Dans la pénombre, on allumait des bougies et les ombres sur les murs prenaient vie au fil des histoires que racontait Hélène. Elle-même avait le visage brouillé de mille signes, des rides apparaissaient sur son front lisse, ses yeux devenaient démesurés, sa bouche s’agrandissait, je pouvais voir ses dents, sa langue et toutes les moues tordues qu’elle affichait au changement de sa voix, à chaque mimique.

Les ambiances sinistres avaient sa préférence et si nous évoquions l’idée de changer de registre – par exemple regarder des séries glauques sur Netflix – , elle se levait d’un bond, et sa démarche, ses gestes – surtout quand elle allumait sa cigarette et la portait à sa bouche – , étaient joués avec emphase. Elle avait le sens du drame, aimait s’y complaire, surjouait avec un plaisir évident. Et le nôtre était celui de l’écouter et pour celui qui se trouvait à côté d’elle, la perspective de l’effleurer amplifiait la satisfaction.

Moi, je la dessinais. Avec tous ses petits défauts et ses grandes qualités. J’aurais pu croquer la malice de ses yeux, l’expressivité de ses yeux, sa gestuelle autant de fois que nécessaire, j’avais le sentiment qu’elle m’échappait toujours.

La seule fois où j’étais parvenu à saisir l’expression de son regard, elle racontait le rêve qu’elle avait fait la nuit précédente. Je me souviens du vent qui soufflait fort à travers les interstices des volets et la pluie d’orage qui battait tout aussi fort. L’air sentait le tabac froid et le joint que nous venions de partager. Hélène parlait bas, moins expansive qu’à l’accoutumée, comme encore imprégnée du rêve qui, la veille, l’avait maintenue éveillée de longues heures. Ses bras encerclaient ses jambes relevées. De sa voix perlait l’inquiétude. Elle disait que son rêve n’avait rien d’un rêve, c’était comme si elle avait su avant même de voir. Voir quoi, avait demandé Clément. Et Hélène avait répondu dans un souffle ténu, la route, celle qui mène au funiculaire. Puis, après une pause qui l’avait faite frémir, elle avait ajouté y avoir vu une fillette. Et sa voix avait l’intonation montante dénotant l’affolement. La fillette sur la route, disait-elle, la fillette c’était ma sœur. Ma sœur dans sa petite robe d’été. Elle courait, comme elle le fait souvent, avec ses bras qui deviennent balancier, comme pour l’aider à maintenir son équilibre. Elle courait au milieu de la route et j’avais beau lui dire de s’arrêter elle ne m’entendait pas.

A ce moment-là, Hélène m’avait regardé et j’avais saisi au fusain et d’un trait fiévreux, la lueur inquiète de son regard, le pli soucieux entre ses yeux, la ligne mince de ses lèvres affaissées. Et comme elle mettait du temps à poursuivre, on l’avait pressée de questions, puis on avait plaisanté et tenté de dérider son visage soucieux avec quelques bières et on avait de nouveau fumé. Et lorsqu’elle s’était endormie on s’était un peu battus pour savoir qui dormirait contre elle. Allongés sur les matelas, rassurés par la chaleur des uns et des autres, on avait dormi jusqu’au début de l’après-midi.

C’est la sonnerie de son téléphone qui nous avait réveillés. Le fait même que le père d’Hélène l’appelle nous avait surpris, puis au son de sa voix, en écho au rêve qu’elle avait fait, on avait saisi le drame nous percuter comme un présage négligé.  

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 347 avec comme thématique interdite : l’enfance

20 réflexions sur “Le dernier été

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