Street art

La nuit dernière les flics m’ont coursé jusqu’au pont. J’ai cru que je n’arriverais pas à les semer. Heureusement le squat n’est pas visible de la route. Ni du pont. Et la rivière est un barrage naturel qu’aucun flic ne veut franchir. C’est sûr qu’avec tout ce qui se déverse dedans ça en fait fuir plus d’un. Tant mieux pour moi. Par prudence j’ai quand même dormi sous le pont au cas où l’un d’eux deviendrait téméraire de ce côté de la ville.

Ça devient de plus en plus difficile de déjouer leur vigilance. Faut dire qu’avec les caméras à chaque coin de rue, dans tous les endroits publics, on est sans cesse sous surveillance. Discrète bien sûr, la surveillance. C’est avant tout pour notre sécurité, on nous le répète bien assez. Pourtant sous les lumières factices et la facilité avec laquelle nous pouvons communiquer, travailler, jouer, penser, on a oublié de vivre. Ça s’est fait sans heurt, on a trouvé plus simple qu’internet et les réseaux sociaux deviennent le lieu où il fait bon vivre. La famille ? les amis ? C’est plus économique et moins compliqué derrière son écran. On évite les conflits, on efface le moindre mal que l’on pourrait nous faire. Et si l’on persiste à nous critiquer, à nous pourrir l’existence virtuelle, il est facile de changer de réseau social, de compte, de nom. On recommence ailleurs. Sans bouger de chez soi, sans avoir conscience de ce qui se vit dans sa propre maison.

Le jour où j’ai pris la décision de partir, ma petite sœur Léa, pleurait. Je crois qu’elle avait faim ou bien était-elle fatiguée, les deux sans doute et j’avais gueulé contre mes parents qu’il fallait qu’ils se bougent, que ce n’était pas à moi de m’en occuper tout le temps. C’est à peine s’ils m’ont écouté, ils n’ont même pas sorti la tête de leur écran pour me dire que ma crise d’ado il était temps qu’elle cesse. Ma mère a cependant réagi. Elle a quitté l’écran de son téléphone et s’est saisie de sa tablette. Elle l’a allumée pour faire patienter ma sœur. Ma sœur de quatre ans qui n’avait rien connu d’autre que ces foutus écrans depuis qu’elle était en âge de tenir un objet. Dans le squat où je vis, on est des dizaines à avoir vécu le même genre d’indifférence de la part des nôtres.

Je me souviens pourtant d’un truc important que Léa tenait quelquefois dans sa main. C’était ma main lorsqu’on allait au parc de la ville. On aimait bien passer du temps devant l’étang où nageaient les canards et les cygnes et puis courir après les pigeons. C’était le plus grand parc de la ville et il n’y avait jamais personne. Juste Léa qui me tenait fort la main.

Je l’ai aperçue la semaine dernière devant l’arrêt de bus. Elle a drôlement changé. C’est presque une jeune fille à présent. Je l’ai longtemps observée avant de l’appeler, de faire un signe de ma main et j’ai espéré. Espéré comme un con qu’elle lève les yeux de son fichu téléphone pour me regarder. Mais non, bien sûr que non. Elle n’a rien entendu, n’a rien vu d’autre que ce qui se passait sur son écran. Elle est montée dans le bus, et tout comme les autres passagers, elle s’est assise à la première place libre. Peu importe qui se trouve à côté d’elle, chacun muré dans son monde virtuel, n’existe plus en dehors de la toile.

Depuis je fais un rêve. Celui de croire qu’elle ne m’a pas oublié. Je rêve que chaque dessin que que je peins sur un trottoir ou sur un mur lui rappelle ce grand frère qui prenait le temps de l’aimer différemment.

Atelier d’écriture Bric à book 353 une photo, quelques mots avec comme thématique interdite l’enfance

20 réflexions sur “Street art

  1. Bonjour Laurence. c’est un texte très juste et un constat de notre société moderne! L’autre jour, je vais à la cafétéria avec ma femme, on s’assoit, on commence à manger et je vois arriver une maman avec sa fille de 15 ans environ sur une autre table. Avant de manger, elles ont sorti leur mobile toutes les deux pendant 5 bonnes minutes, la tête plongée devant leur minuscule écran! Je ne juge pas mais c’est un constat assez alarmant car un repas, même dans une cafétéria, est un moment ou on peut se parler en dehors de la maison! Enfin c’est ma pensée!

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  2. Une très belle histoire mais si triste en même temps ! Une histoire qui n’est pas de la fiction malheureusement : avec l’arrivée de l’informatique, des écrans de toutes sortes, des nombreux objets connectés et des applications diverses qui sont soit disant là pour nous simplifier la vie, nous avons été envahis par l’informatique sous toutes ses formes.
    Une informatique qui a fini par faire d’une trop grande partie de nous des robots. Des robots incapables de discuter avec son voisin, incapables de savoir que l’amitié réelle est mille fois plus riche que celle qui est virtuelle.
    Des écrans qui nous font oublier que, même si on peut avoir quelques petites discussions orageuses, les réunions de famille sont chaleureuses et nous enrichissent. Cette informatique et cette » vie » connectée empêchent les plus dépendants de réaliser que la beauté et la diversité du monde et de la société se trouve sous leurs ou à côté d’eux.
    C’est aux parents de savoir instaurer des règles dès le départ au sein de la famille et au sujet de l’utilisation de tous ces maudits écrans.
    Pour ma part, mon fils a commencé à recevoir une initiation à l’informatique avec moi mais il n’avait pas accès à mon P.C. en mon absence. Nous lui avons acheté un téléphone portable quand il avait 10 ans avec obligation de nous appeler uniquement en cas d’urgence quand il était hors de l’école. Pour qu’il n’en abuse pas, nous lui avons pris un abonnement avec un nombre limité d’appels.
    Plus tard, il a eu droit d’aller plus souvent un P.C. pour ne pas être lésé par rapport aux autres élèves mais nous l’avons obligé à lire et à sortir avec nous pour découvrir nature, musées et beautés de l’architecture. Une façon de l’élever dont il nous est reconnaissant maintenant.
    Lorsque que nous sommes à table, une interdiction est formelle : celle de n’avoir aucun portable à côté de soi et, même si ça sonne, nous n’intervenons pas et ça, notre fils l’a fort bien compris en constatant que cela permettait les discussions lors des repas.
    Comme quoi, comme tu le racontes, tout part des parents.
    Il est à souhaiter que la jeune fille accrochée à son portable, tombera par hasard sur ce graphe laissé sur le trottoir et que cela lui rappellera les bons moments passés au parc quand elle était enfant ; un graphe qui lui donnera peut être envie de revoir celui qui la tenait par la main et, cette fois ci, pas par téléphone portable interposé !

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    1. Il y aurait beaucoup à dire sur notre rapport aux écrans et autres objets connectés et la dépendance qui en découle mais oui, c’est notre exemple de parents qui fait le devenir de l’enfant.
      Et puis parfois, certains s’éveillent sans eux, comme le narrateur de cette histoire qui choisit de partir et d’exprimer à sa façon ce qui a été oublié…
      Merci beaucoup Yann pour ton témoignage qui découle de ce texte.

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