Ma révolution

J’ai attendu la sortie du lycée pour prendre ta main. J’ai le cœur qui bat si fort que j’ai cru que j’allais tourner de l’œil. J’arrive à peine à discerner le tapage habituel qui sonne la fin des cours ‒ les bousculades, les cris, les rires des autres élèves ‒, du trouble provoqué par tes doigts enlacés aux miens.

Et puis, j’ai entendu mon pote Bastien m’appeler alors j’ai très vite lâché ta main et tu t’es éloigné sans m’attendre. Faut pas être devin pour comprendre combien mon manque de courage te déçoit. Je ne me suis pas attardé avec Bastien, j’avais le stupide espoir que j’allais finir par te rattraper mais non, t’avais déjà fichu le camp. Alors j’ai fait seul le chemin que l’on fait habituellement tous les deux. J’ai longé le boulevard des arts puis tourné dans la rue des manufactures. L’industrie de textiles est encore en grève. Les murs extérieurs affichent toujours la même banderole « Sans culottes, sans pantalons, pas de pognons pour les patrons » La première fois qu’on l’a lu ça nous a fait rire. Les jours suivants beaucoup moins. L’inquiétude dominait parmi les grévistes. Je me souviens du jour où tu as été parler avec eux et du discours que tu m’as tenu après ça. On marchait l’un à côté de l’autre d’un bon pas égal. Tes propos frisaient l’exagération, tu parlais de révolte et de mutinerie, exalté par l’idée de changer le monde et moi j’observais tes mains qui s’agitaient en tous sens comme pour donner plus de poids à tes idées révolutionnaires. Je lorgnais aussi ton profil et la ligne de tes lèvres. Trop souvent. Trop insistant le regard, c’est sûr, mais rien à faire, je n’arrivais pas à me détourner de ton visage. Alors, d’un coup, tu t’es arrêté et j’ai vu le pétillement de tes yeux et ton audace lorsque tu m’as poussé du plat de ta main jusqu’à ce que mon dos heurte le mur. Sous le choc, tétanisé par ta détermination j’ai lâché mon sac à dos. Alors ta bouche. Ta bouche sur la mienne. C’est fou comme à ce moment précis – dans la brusquerie du geste et la douceur qui a suivi – j’ai enfin trouvé un sens à ma vie. J’y ai cru. J’ai réellement cru que j’allais assumer mes sentiments à la vue de tous. Pourtant je me revois, dans un flash, en train de te repousser brutalement, ramasser mon sac et m’enfuir loin de toi.

Je me sens comme figé sans parvenir à traverser la toile qui me retient de t’aimer. Parce que le jugement de mon père. Aussi intransigeant qu’intolérant et ses paroles blessantes qu’il me crache à la figure dès que je suis devant lui. Parce qu’en écho, le silence de ma mère comme un reproche retentissant.

Je traverse la route en biais pour rejoindre le parc. Ça rallonge mon temps du retour chez moi mais je ne suis pas pressé de rentrer. Dans le parc, il y a cet endroit où on aime se retrouver, près de la grande sculpture de bois et de métal. Elle me fait penser à l’affiche du tableau «  »L’oiseau bleu et gris » de Georges Braque que tu as punaisé sur le mur de ta chambre. T’es tout le temps dans mes pensées, tu le sais ça ?

Je vais t’attendre ici et tant pis si la pluie commence à tomber. Je vais attendre et espérer ta venue. Je pense que si j’avais une utopie à défendre ce serait nous et tous ceux qui subissent la discrimination d’aimer. Et cet oiseau serait mon étendard. Je crois qu’il est temps que je trouve ma résistance et ose affronter les changements à venir.

On peut recommencer. Je te prendrai la main et la lèverai haut vers le ciel, comme un poing dressé à la face de toutes les intolérances.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie : douze mots à placer mutinerie-trouble-manque-culotte-bois-changement-utopie-industrie-recommencer-tourner-tableau-tapage. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : L’oiseau bleu et gris.
Georges Braque

35 réflexions sur “Ma révolution

  1. Cette histoire d’un premier amour est bêle et attendrissante. Tout d’abord, il y a vous, seuls au monde malgré le bruit environnant et les autres.
    Puis, c’est ton ami qui rejoint un de ses copains et ta solitude, lors du retour, qui te font te remémorer votre rencontre, vos premiers émois. On s’aperçoit que l’admiration et l’amour rendent aveugle la jeune fille que tu es : tu ne regardes que ses lèvres, sa bouche et écoute peu son discours et ses grandes ides.
    Tu décris avec tendresse ce premier baiser, un baiser attendu, espéré, qui arrive par surprise. S’en suit ta réaction de jeune fille heureuse mais encore prisonnière d’une éducation. On ressent l’écartèlement entre ton attirance pour ce garçon qui te plaît et les réactions parentales qui seront celles de parents qui n’approuvent pas cette conduite inqualifiable d’une jeune fille dans la rue.
    S’en suit une fin dans le parc, une fin d’où il ressort un mélange de regrets et de tristesse d’avoir été laissée par ton petit ami pour un de ses potes et le fait de ne pas l’avoir retrouvé là.

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    1. Yann, si tu as le temps de relire ce texte, imagine que le narrateur est masculin. C’est ainsi que j’ai conçu cette histoire. Comme la plupart de mes récit d’ailleurs, le narrateur est un garçon. Là, en l’occurence, je voulais mettre en avant l’intolérance que subissent encore et toujours les homosexuels et par ricochet, la peur qui les empêchent de s’aimer.
      Cela dit, j’aime bien aussi le regard que tu portes à ce texte. Parce que finalement peu importe qui nous sommes, quand on aime 🙂

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      1. En effet je n’avais pas remarqué des participes passés mis au masculin car j’ai surtout fait attention à l’histoire et à la façon dont c’était écrit.
        A la relecture, je comprends mieux et constate qu’il y a une sensation de courage dès le début du texte.

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    1. Malgré certaines avancées, certaines ouvertures à la tolérance et au respect de l’autre, il reste encore tant à faire, à dire, à apprendre pour que nos regards changent. J’ai parfois le sentiment que l’on avance d’un pas et recule de trois.

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      1. ah au fait, j’ai acheté LILA. Format numérique, je peux ainsi le lire sur l’ordi. Je viens d’en commencer la lecture, il va pourtant falloir aller au dodo, j’aurais dû attendre demain matin ! 😀 Bravo et bonne soirée.

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  2. C’est un texte magnifique, superbe qui touche le cœur.
    On peut s’y reconnaître alors que l’on était encore bien jeune. Il est difficile de s’émanciper de ses parents qui bien que sévères parfois n’ont fait que ce qu’ils pouvaient.
    Amitiés
    John

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  3. Que faire de ses émois… Entre l’approbation des uns et l’interdiction des autres… Arriver à se positionner, à se faire confiance… Que tout cela est compliqué… mais peu importe, ton texte est superbement bien écrit et agréable à lire !

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  4. Assumer ses choix quand on est jeune et qu’on a encore besoin de l’assentiment de ses parents et de la société. Une liberté particulièrement difficile à prendre dans ce cas précis. La route sera longue et rude.
    Beau texte très émouvant Laurence.

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