Dans le silence, la lumière.

La cachette était idéale. J’étais quasi certain que Max et Denis n’oseraient pas mettre les pieds à l’église en dehors du dimanche à l’heure de la messe. Ils avaient beau jouer les durs et me harceler souvent, ils pétaient de trouille devant les châtiments divins. Moi, c’était la première fois que j’y entrais et ça m’a fait marrer d’imaginer les deux caïds du village fuir le lieu comme la peste. A cette heure, le calme régnant comblait étrangement le silence. Je crois en avoir été surpris, si bien que je suis resté un long moment sans bouger, sans songer à m’asseoir, même si j’avais le choix de la place, vu qu’il n’y avait personne. Bref, j’ai pas bougé. Après coup je me demande si je n’ai pas été attiré par la lumière, mais sans réellement la percevoir. Faut dire que j’avais encore le cœur qui battait à cent à l’heure et je peinais à reprendre ma respiration après cette course poursuite. J’ai fini par me débarrasser de mon cartable pour attraper ma bouteille d’eau. J’ai également sorti mon carnet de croquis. Après tout, autant profiter d’être là pour dessiner ce que je voyais pour la première fois, et pour cause : la religion, Dieu, les sermons et les paraboles, ça foutait en rogne mon père. Fallait pas chercher bien loin pour savoir pourquoi. Faut dire que ma mère avait fichu le camp avec le diacre alors que j’avais à peine deux ans, pfuit, envolés les tourtereaux et à mon avis ils ont bien fait de pas revenir. Parce que ça jase encore dans le village. Ouais, pour sûr, ça alimente les soirées d’hiver.
Bref. Malgré l’humidité ambiante j’étais plutôt bien dans l’église. Alors j’ai fini par m’installer pour dessiner. J’ai feuilleté mon carnet pour trouver une feuille vierge, passant rapidement sur toutes les caricatures que je m’amusais à faire pendant la récréation – celles de Max et Denis étaient de loin les meilleures mais ils étaient trop cons pour l’admettre –, et j’ai commencé par esquisser la poutre centrale et l’allée encadrée de dizaine de bancs, puis le bénitier et le pupitre. Les luminaires suspendus qui n’éclairaient pas grand chose. Ensuite, j’ai pris du recul pour les vitraux. C’est à ce moment-là que j’ai estimé le silence. Le silence dans la lumière. Ça m’a porté si loin que je me suis demandé comment il était possible à travers du verre et des couleurs d’illuminer non seulement un lieu mais ce que j’avais à l’intérieur de moi. J’étais captivé – ensorcelé, ai-je même pensé -, par les nuances franches qui s’affichaient devant moi, et tentais, un peu désespéré par l’ampleur de la tâche, de retranscrire à l’infini ce que mes yeux percevaient de la lumière. J’ai usé mes derniers pastels et puis j’ai remballé mon matériel et je suis sorti de l’église. C’est à ce moment-là que j’ai su. Oui, je n’ai pas eu de doute sur ce vers quoi irait mon avenir.
Un jour, je serai maitre verrier.

Une photo, quelques mots Bric à book 359

20 réflexions sur “Dans le silence, la lumière.

  1. Un très beau texte qui nous permet de découvrir la naissance d’une vocation. Les maitres verriers doivent avoir une relation particulière avec la lumière. Dans ce lieu sacré où l’on vénère l’irréelle sainte lumière, eux rendent irréelle de beauté une lumière bien réelle. Je trouve que c’est un beau paradoxe où chacun y trouve sa vérité.

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