A supposer que

A supposer que l’on me demande ici de te raconter comment nous avons traversé les âges, je peux évoquer le moment où on a vu derrière la dune, le soleil embraser l’horizon et, cet instant où, face au vent, on s’est saoulé de l’air avant de boire le souffle de l’autre puis, allongés sur le sable, il nous a traversé l’idée de se bercer d’étoiles et de caresser le possible comme se traverse la jeunesse, et se réinventer jusqu’à voir les fleuves se nourrir des rivières et entendre les montagnes témoigner de la constance, tandis qu’en apesanteur, nous apprenions à tisser les bords du monde sans faillir face à l’instabilité et puis te dire tout ce temps passé à étudier comment colmater le déséquilibre inhérent à l’équilibre, élargir l’anse de la baie avec l’amplitude du vécu et comme l’amour se réinvente au fil des sillons et des rides ; il se peut même qu’après, je projette, dès le retour de la marée, de t’inviter à dîner dans ce petit resto de bord de mer pour te dire tout ce que c’est de t’aimer aujourd’hui alors que la Terre chancelle du manque d’arbres ; j’imagine déjà te rejoindre, toi attablé avec un verre de vin, dans l’attente paisible de ceux qui savent, et entre tes mains, ce livre que tu aimes relire de temps à autre, Manon Lescaut ; alors qu’en sourdine se joue quelques morceaux de Bill Evans, toi, tu liras quelques lignes à voix haute, pour le plaisir, une phrase au hasard, diras-tu d’un air mutin, comme si nous jouions une partition pour le moins inconnue alors qu’elle relève davantage de la complicité ; tu m’écoutes, insisteras-tu, alors je fermerai les yeux et j’écouterai le son de ta voix et ce sera cela que je retiendrai bien plus que la phrase lue, je penserai même que dans l’idéal, elle s’accolera sans mal avec le reste de ce récit, et si rien n’est moins sûr, on fera comme ci car l’essentiel est qu’elle existe au moment où : « après  avoir soupé avec plus de satisfaction que je n’en avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. » 

Pour l’agenda ironique de Juillet hébergé ce mois-ci par Emmanuel Glais. Il fallait choisir une contrainte à piocher du côté de l’Oulipo : À supposer… est un texte en prose composé d’une phrase unique très développée, initiée par la formule : « À supposer qu’on me demande ici de… » illustrer le récit avec une peinture de Zach Mendoza et y ajouter une contrainte supplémentaire, réécrire cette phrase de l’Abbé Prévost dans Manon Lescaut en début ou fin de récit.

Peinture « Bill Evans » par Zach Mendoza

13 réflexions sur “A supposer que

  1. Bon jour Laurence,
    Je retiens : « … nous avons traversé les âges,… » … ce texte, sans un seul point comme un long fil d’Ariane qui traverse les âges mais aussi les siècles, en ce couple, en ce tableau, possède une certaine éternité … c’est unique comme un Amour qui tient ses promesses à travers les âges …
    Max-Louis

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  2. Epoustouflé devant ces mots et ce texte ! Un texte fort romantique qui pourrait s’appliquer à toutes les époques car l’amour est et fut toujours ressenti de la même façon quand il était profond et fort. Un texte qui montre une complicité entre deux êtres, une complicité entre l’être humain et la nature, une symbiose entre deux personnes, la littérature et la nature.Un beau texte qui laisse rêveur.

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  3. Au delà de l’exercice très réussi, je me suis laissé embarquer dans ce moment romantique au delà des âges et du temps. Une osmose entre l’humain et la nature si grandiose. Cet été j’ai redécouvre un vrai ciel plein d’etoiles en bord de mer loin des lueurs de la ville et du bruit des hommes et ça fait un bien fou de se sentir reconnecté à l’essentiel. Quand en plus l’amour est là, c’est encore mieux. Merci Laurence. Alan

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