Le monde d’Alice

Sous ses longs cils graciles, l’air espiègle d’Alice illustrait fort bien les gravures du livre de conte. Lorsque nous étions enfants, nous parcourions à loisir les pages comme terrain de jeu. Je tendais la main et, comme une invite, il suffisait d’un frôlement pour qu’elle apparaisse devant moi. La première fois, son assurance m’avait à la fois subjugué et intimidé. Elle m’avait entraîné dans une course folle à la poursuite d’un concombre masqué. Rien d’étrange à cela me direz-vous, le masque a pris tant de valeur de nos jours qu’on oublie pourtant la rareté de la chose à ce moment-là. Le concombre donc, brandissait un étendard à l’effigie d’un bretzel géant. C’est à cette époque que j’ai réalisé la vacuité de notre réalité. Dans le monde d’Alice, peu importait le sens des choses, tout prenait sens quand chaque pas parcouru nous rapprochait. Bien qu’Alice prétendît le contraire, c’était un monde à l’envers du monde. Elle disait que prendre le temps avait la saveur de l’évasion lointaine et qu’à l’intérieur de celui-ci il y avait un temps pour chercher et un temps pour se perdre. Ça sonnait comme une idée philosophique sans en être une parce qu’effectivement on passait du temps à se chercher avant de se perdre dans la contemplation de l’autre. Comme une offrande, elle me livrait les secrets de son monde et sa voix rythmait les chapitres contés.

En grandissant, alors que la distance entre les pages se creusait peu à peu, Alice devint rebelle et sauvage. Elle m’attirait mais par petites touches espacées comme si le temps effaçait les plis de l’enfance au profit de l’adolescence. Il y avait tant à découvrir et à vivre de l’autre côté que faute d’existence, les pages jaunirent. Je lisais peu, tout occupé à des préoccupations sérieuses. Et la consistance d’Alice se perdit, les images en deuil. Je me perdis aussi pendant des années. Alice, remisée entre deux livres de ma bibliothèque s’était faite silencieuse et à l’image des roses du jardin qui restaient closes, les pages refusaient de s’ouvrir.

J’écrivais des nouvelles pour le journal local. De petites histoires ennuyeuses où il était question d’un temps pour jouer et d’un temps pour travailler. J’avais malgré moi d’autres histoires à l’influence occulte que je n’osais révéler. Des histoires qui prenaient racines dans des rêveries familières. Les vagues naissaient du ciel et le ciel de la mer. Le monde à l’envers avait le débit d’un slam poétique et les bretzels, le goût de concombre.

Lors de soirées arrosées, je m’entendais crier « bretzel liquide ! » comme pour asseoir une réalité qui n’en était pas une. J’usais de boissons pour oublier l’oubli. J’avais le vin triste et la nostalgie de toutes les occasions manquées. Celles des courses folles et de fous rires heureux. Ce fut d’ailleurs au cours d’une de ces soirées que je pris ma décision. Qu’avais-je à perdre que je n’avais déjà perdu ?

Je suis rentré chez moi. J’ai saisi le livre, l’ai serré à l’intérieur de mes bras et à la virgule près, j’ai fait un pas sur le côté. Tout le monde sait que le temps n’a pas de prises sur les rêves. Il se déplie même à l’infini jusqu’au pays où Alice m’attendait.

Pour l’agenda ironique de novembre chez tout l’opéra ou presque où il est question de temps, d’anapodoton et de bretzel liquide et pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie dont le thème « Lecture » a été décliné en 13 mots. Bibliothèque, page, virgule, rose, conte, autodafé, évasion, use, lire, livrer, loisir occasion occuper, occulte. (j’ai fait l’impasse sur autodafé.)

Crédit photo Pinterest

22 réflexions sur “Le monde d’Alice

  1. Lequel d’entre nous ne s’est pas glissé entre les mots pour participer à ce voyage presque initiatique.
    A cet âge, nous ne lavions pas mais nous lisions une sorte de conte fantastique qui nous emmenait très loin de notre quotidien et nous faisait nous évader de la prison de nos chagrins quand ceux-ci étaient présents ?
    Lesquels ? Les gens qui n’aimaient pas lire, ceux qui ne savaient pas rêver et ignoraient que ce livre était notre première évasion.
    Broutchlag mordoré ! Que de superbes voyages nous avons fait entre les lignes ! Schmoulbuge gras ! Que c’était bon de se glisser et de voyager à dos de mots à suivre le lapin blanc avec son nœud papillon et cette grosse montre qu’il ne quitte jamais des yeux, le chapelier haï par la reine, le chat philosophe du Cheshire et cette Reine de cœur qu’on se met à détester tant elle apparait rapidement comme acariâtre et tyrannique.
    Heureusement, pour qui le veut. Ce live est un peu comme le Livre du Grand Tout, on peut y voyager à regarder agir Alice en compagnie du Concombre masqué et de Chourave en espérant ne pas être poursuivi par l’infâme Grand Patatoseur.
    Maintenant que je te t’ai écrit ce que je pensais de ce livre et des ces héros, je m’empresse de retourner dans mon cactus-blockhaus car j’ai oublié de mettre mon masque !
    https://trigwen.wordpress.com/2020/11/18/lindelebile-cicatrice-vers-une-terre-inconnue-chapitre-5-bienvenue-a-sainte-marthe/

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      1. Il faut reconnaitre que j’ai vraiment apprécié le côté « fantastique du livre de Lewis Caroll qui est une invitation au voyage dans l’imaginaire et à la création en rêvant.
        D’un autre côté, je fus et reste un de cet humour absurde de Mandryka et du côté philosophe très particulier qu’est le Concombre masqué.’
        Parler à propos de ces livres ne peut me rendre que plus disert, tu t’en es rendue compte. …

        Aimé par 1 personne

  2. J’ai adoré ce texte qui m’a vraiment embarqué dans une sorte de rêverie teintée de vécu. Je n’ai qu’un regret : ne jamais avoir goûté de Bretzel liquide. Il n’est jamais trop tard et comme les bars sont fermés je propose cette recette pour le fabriquer soi même. Bon il faut 200g de Bretzel broyés finement. On rajoute pour rester local 1/3 de riesling et 1/3 de crémant d’alsace. Un peu de canelle de cardamone et une touche de gingembre et très important 1 1/2 concombre. Le tout passé au checker. Laisser reposer 1 heure au frigo et servir bien frais.
    Voilà Alice la proposition
    Alan

    Aimé par 1 personne

  3. Bon jour Laurence,
    Alice est une référence. D’ailleurs, je me demande si on a fait mieux.
    En tout cas un beau texte qui nous fait comprendre qu’il faut garder notre âme d’enfant … 🙂
    Bonne journée à toi Laurence.
    Max-Louis

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  4. Trop top ! Un petit bonheur de lecture pour bien commencer le week-end. Je viens de passer chez Victorhugotte. Apres Gibulene petit escargot ( mon ami Hélène) et Max Louis. Aussi je sens d’ores et déjà comme il va m’etre difficile de faire un choix entre ces textes dans lesquels j’ai trouvé ce que j’aime, l’originalité, une atmosphère et ce qui n’est pas des moindres: des qualités d’écriture indéniables. En tout cas, bravo 👏👏👏
    Bon week-end Laurence. A bientôt !
    Et merci 🙏

    Aimé par 3 personnes

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