Silence

Si je n’ouvre pas les yeux, rien n’existera, surtout pas ma nouvelle réalité, je pourrais alors imaginer que rien de tout cela n’est arrivé, imaginer le monde comme j’aurais aimé qu’il soit, sans les disputes incessantes ; les cris le matin, les cris le soir, les objets qui valsent avant de se fracasser sur les murs, parce que, hein, si c’est moi qui fait le plus de bruit, c’est moi le plus fort, c’est comme ça à la maison, pas de répit dans l’affrontement, même la nuit ça gueule encore, à croire qu’ils ne savent pas comment faire autrement pour retenir la rage et le manque d’un truc que je ne comprends pas, sans doute parce que je ne l’ai jamais connu moi non plus, alors bien sûr je rêvais de silence, d’un silence empli de toutes ces choses que j’entendais chez les autres, un silence bordé de murmures d’affection, je rêvais, oui surtout depuis que j’avais trouvé mon propre silence, celui qui se frayait une place de choix dans les cris, il suffisait que je mette le casque pour écouter la musique, et là, y avait plus rien qui m’atteignait, les notes se mêlaient aux chants, c’était comme des voix qui venaient du ciel, ça me transportait loin, ça m’aidait à faire abstraction, oui ça m’aidait à tenir, j’avais même l’idée qu’un jour quand je serai grand, je pourrais moi aussi apprendre, et pourquoi pas créer un air qui rendrait les gens plus heureux, il y avait des trucs comme ça qui me passait par la tête quand je mettais le casque sur mes oreilles, tout à coup, je n’étais plus réellement dans la maison, j’étais dans un lieu unique avec la musique qui masquait les cris et j’oubliais où j’étais et je me faisais oublier ; pas que je prenais beaucoup de place, hein, j’étais un gamin qui comprenait vite qu’y avait intérêt à ne pas rester à côté d’eux parce que sinon c’était moi qui recevait la fureur, celle qui s’accompagne de coups, des coups soudains solidaires, mes parents ils avaient cette idée en même temps, c’était seulement dans ces moments-là qu’ils s’entendaient, alors des fois, oui des fois, je m’inventais une autre famille comme celles des copains quand, à la sortie de l’école, leur mère se penchait pour les embrasser, je mettais le casque sur les oreilles, je fermais les yeux et la mélodie amplifiait l’idée qu’un jour je connaîtrai ça moi aussi et si je n’y croyais pas tout à fait, la musique que j’écoutais me donnait l’illusion, ça me suffisait et puis je me disais que moi aussi un jour je serai capable d’inventer du rêve, ça créait de l’espoir, oui comme un fou qui ne saisit pas la laideur du monde, j’imaginais le parfum léger de l’amour dans des bras qui ne me prenaient jamais, des fois j’y croyais si fort que lorsque mes parents cessaient de hurler, je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer de me faire une place à côté d’eux mais c’était comme s’ils ne me voyaient pas, ou plus probablement qu’ils ne voulaient pas me voir, alors un jour j’ai pensé à un truc pas très intelligent, j’ai pensé que si moi aussi je me mettais à crier, j’existerai enfin à leur yeux, c’était pas très intelligent, c’est vrai, c’était pas malin, mais j’avais à peine dix ans, on fait quoi pour exister aux yeux de ses parents à cet âge-là, j’en savais rien, moi je voulais juste qu’ils me regardent vraiment, alors oui, j’ai crié pour exister un moment, et quand à leur tour ils se sont mis à hurler et à frapper j’ai pas pu faire autrement que laisser faire ce qu’ils savaient si bien faire jusqu’à ce que je n’entende plus leur cris, non, plus aucun bruit, ils y ont tellement été fort que maintenant c’est le silence tout le temps autour de moi, mais pas en moi, non pas en moi, parce que, si à présent je n’entends plus leurs cris, c’est pareil avec la musique, et croyez-moi y a pas plus violent que ce silence-là car j’ai perdu la seule chose qui me tenait debout et depuis, y a pas moyen de l’empêcher, maintenant c’est les larmes à l’intérieur de moi que j’entends tout le temps. Tout le temps.

Ce texte traînait dans un tiroir depuis plus de trois ans. C’est en lisant le très bel article de fond « Hey Jo » Ou l’histoire de la violence conjugale chez Pigraï Flair / La culture a du sens que j’ai eu envie de le partager. Merci Alan.

Crédit photo : by mechtaniya

23 réflexions sur “Silence

  1. Merci Laurence à la fois pour ton texte et le lien vers mon post. Mais c’est surtout tes mots qui me parlent. J’imagine à quel point cela doit être incompréhensible pour un enfant tout ce vacarme et toute cette violence de ceux que l’on ose appeler des adultes. La non-violence et l’accueil des émotions est l’avenir de notre société. il y a tout à gagner c ar la performance de l’égo nous mène dans le mur et le chaos. Je t’embrasse.

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  2. Et bien, il en traîne des belles choses dans tes tiroirs. La beauté d’un texte n’est pas dans la gaité des faits, mais bien dans la façon dont elle touche. Ton texte est très touchant.
    Combien entende les larmes au fond d’eux et surtout combien ne veulent pas entendre ce que d’autres entendent?!
    Ouvrons nos oreilles pour que d’autres puissent entendre de belles choses.
    Bises

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  3. Ton texte fait écho à 2 histoires de femmes que je reçois actuellement à l atelier, dont l’une d’une cinquantaine d’années qui m’a dit tout doucement qu’elle s’était toujours demandée pourquoi elle était née. Merci pour ce partage.

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  4. Hé ben, c’est pas gai !
    Merci de nous avoir plombé le moral, Laurence…

    Mais tu as raison, il ne faut pas faire l’autruche face à ces graves problèmes. Il faut en parler et agir.
    La bise (c’est mieux qu’un coup de boule).

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  5. Ces univers là, malheureusement, beaucoup trop d’enfants les connaissent et j’avoue ne pas comprendre ces couples qui ont besoin de se crier dessus ou de se filer des coups pour vivre. Moi qui suis une forcenée du silence, je ne pourrais pas vivre ça. Le divorce n’est pas fait pour les chiens – qui eux ont le mérite d’être moins compliqués en amour que les 2 pattes – LOL! Quand rien ne va plus on se sépare mais on ne fait pas vivre l’enfer à ses enfants et on ne frappe pas non plus sa femme ou son mari. Et il y a pourtant de plus en plus de cas révélés de ces climats horribles…. Jolie plume Laurence, comme toujours.

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