Le peintre, l’écrevisse et une histoire de premier jour

La victoire – René Magritte

Le jour dont je vous parle est né dans la lumière d’octobre à l’heure où l’aube se lève sur l’étale d’un littoral tranquille. Les vagues rondes s’épanouissaient sous le ciel moutonneux dévoilant un nuancier rosé. L’heure était solitaire, choisie en conséquence car je n’étais pas d’humeur à quelque rencontre. Cela faisait des années que l’inspiration m’avait déserté et j’errai à la croisée de chemins dans une confusion pétrie d’espoir de retrouver l’élan artistique qui manquait à mon existence. Je marchais donc, sans réellement regarder le sentier, l’allure de mon pas et mon regard influencés par l’angoisse et ce vide désespérant qui m’habillait comme une seconde peau. Ce fut sans doute pour cela que je ne vis pas la porte. Elle se fondait dans le paysage avec une grande aisance, comme un caméléon. Son aspect était pourtant ordinaire, en pin massif, patiné par le temps et les embruns et flanquée d’une poignée et d’un châssis de même teinte. Comme un appel à entrer, le seuil laissait filtrer un mince trait de lumière. La porte était lourde mais ma main sur la poignée ne manquait pas d’assurance et j’entrai comme l’on entre dans un lieu inconnu : avec une curiosité teintée de timidité. De l’autre côté, le paysage s’ouvrait sur les couleurs des matins à venir. Les nuages berçaient la mer, l’horizon éclairé d’éclats d’argent et l’océan bordait une frange de sable blond. Le rêve était-il réel ou la réalité soudaine était-elle un rêve ? J’étais en voyage sans même bouger, le corps parcouru de brise et de parfums maritimes. J’inspirai l’air iodé et la fraîcheur de l’aube, soudain animé d’une furieuse envie d’explorer les lieux, d’embraser le paysage et d’engranger le plus petit détail pour l’exploiter sur une toile. A présent, toute l’étendue du panorama me traversait avec une certaine familiarité, on aurait cru que ça faisait des heures que j’étais arrivé. Je sentais au bout de mes doigts, dans ma tête et la fébrilité de mes pensées l’inspiration revenir. J’avais envie d’embraser le monde, lui donner les couleurs de multiples créations. Un goût de liberté inattendu me galvanisait. J’avançai donc, fébrile, un premier pas déjà estampillé dans le sable lorsqu’on m’interpella. « Holà mon garçon où crois-tu donc pouvoir aller ainsi ? »

Je baissai mon regard vers la voix. Sur la terrasse d’une cabane, une écrevisse assise dans un rocking-chair me dévisageait avec méfiance. J’étais tout aussi méfiant — j’étais certain que l’écrevisse n’était pas là quelques minutes auparavant. Elle arborait un insigne de shérif à son poitrail et des bottes à éperons. Ne manquait que le chapeau pour parfaire l’image du cow-boy mais je m’abstins de toute remarque. Il est de notoriété publique que les écrevisses se vexent pour un rien.

– Bonjour, je ne fais que passer, lui assurai-je.

– Ah non, non. Impossible.

– Comment ça impossible ?

– Tu ne peux pas quitter un lieu pour aller dans un autre sans savoir où aller.

– Ah ça, pourquoi donc ?

– Parce que la loi.

– Encore un décret ? dis-je retenant un soupir.

– Eh oui. Dans un sens comme dans l’autre il est impossible de ne faire que passer. Ça va à l’encontre de toute cohérence. Il faut donner du sens à toute direction et à cette histoire de premier jour aussi, il va sans dire.

– Quelle ineptie ! Où dénicher la fantaisie si l’on donne du sens à tout ?

– Ecoute mon garçon je ne suis pas là pour philosopher, encore moins pour rêver. Alors décides-toi.

L’écrevisse se balançait nonchalamment dans son rocking-chair mais je n’étais pas dupe. Elle m’observait de ces petits yeux globuleux, ses pinces prêtent à dégainer si je ne donnais pas un sens à cette aventure. Je n’avais cependant pas envie de me plier à quelques règles et autres lois pesantes et bien-pensantes. On croulait déjà dessous à chaque heure de la journée et de la nuit. Je pris alors la seule décision qui me sembla crédible sur le moment. Je fis un pas sur le côté. Il y avait ce petit nuage qui flottait entre deux mondes. Il semblait m’attendre, peut-être me dire d’oser. Je plongeai à l’intérieur comme un désir de libération. Et tant pis si l’écrevisse pointait vers moi son ultimatum, j’entrevoyais déjà l’ouverture à de multiples possibles dans les mondes à venir. Je devinais ma délivrance dans ce premier jour, comme une renaissance, à l’image de mes prochains tableaux.

Je peindrai tous les univers et ils seront tels que je les vois, baignés d’imaginaire et peu importe le sens qu’on leur donnera, leur histoire sera source inépuisable de poésie et de rêve.

Pour l’agenda ironique d’octobre chez Carnets Paresseux, où il est question de premier jour, de deux vers empruntés à Norge et d’écrevisse.

29 réflexions sur “Le peintre, l’écrevisse et une histoire de premier jour

  1. J’aime l’idée du « pas de côté » qui permet de ne pas se faire « pincer »…! 😉

    Faudrait quand même pas que l’on nous écrivisse des décrets et des lois qui nous vissent par simple goût du vice, nom d’une écrevisse !
    Alors qu’on a tant à vivre et à créer…n’est-ce pas ?

    Merci, Laurence, pour ce texte qui résonne comme une invitation à libérer notre inspiration et notre pouvoir imaginatif, aussi délirants soient-ils ! 🙂

    Bises poétiques.

    Aimé par 3 personnes

      1. Bonjour Laurence ! Oui, j’essaie de revenir doucement après la folie estivale où je me suis consacrée uniquement au jardin et aux enfants… Je serai probablement plus souvent lectrice qu’auteur, mais c’est aussi bien. J’ai beaucoup à lire sur vos blogs respectifs ! Bisous

        Aimé par 1 personne

  2. Mais oui, le petit pas de côté, le petit chemin de traverse pour fuir la route monotone et voilà le poète heureux.
    Très beau texte, j’ai adoré l’apparition fantaisiste de cette écrevisse étoilée qui n’a aucun pouvoir sur le rêve 🙂

    Aimé par 2 personnes

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