Mathilde

Photo Jacqueline Roberts

Eclairé par le soleil d’une fin d’après-midi de mai le salon vibre de lumière. Il y flotte un parfum douçâtre de roses fanées. Dans l’appartement que nous habitons — quatrième étage sans ascenseur —, le bureau se trouve proche de la fenêtre qui donne sur le jardin public. J’y fais mes devoirs depuis mes premières années scolaires car j’aime laisser mon regard se perdre vers les grands arbres et les taches de couleur qu’offrent les fleurs des massifs. Dans les grandes allées, la course-poursuite des touts petits enfants sont comme des ombres mouvantes. Sur le bureau se trouve une photo encadrée sur laquelle je tiens contre moi un ballon trop grand et toi qui me tiens dans tes bras. Ce jour-là, outre le cadre photo, il y a une feuille posée bien en évidence. Une feuille blanche sur laquelle tu as écrit trois phrases à l’intention de maman. Anna, je pars. Je te quitte. Je repasserai chercher mes affaires.

Trois lignes d’une écriture ferme et sèche qui prennent une large place sur le format A4. Je peine à croire que tu aies oublié que je fais mes devoirs sur ce bureau. J’y goûte aussi, même si maman et toi l’avez interdit. Mais vous n’êtes pas là lorsque je reviens de l’école et je prends soin de bien enlever les miettes que les BN à la fraise ne manquent pas de tomber sur le bois sombre. De toute façon depuis ce jour, ça n’a plus la même importance. Je continus à faire mes devoirs sur le bureau et à y goûter et maman pleure dans sa chambre.

Trois phrases c’est peu et pourtant celles-ci ont façonné le devenir de mon existence. Elles m’ont accompagné tant de fois. Elles ont tourné en vrac dans ma tête. Dans un sens puis dans un autre, peu importe au fond laquelle prend le pas sur les autres, elles me défient d’y trouver autre chose que ce qu’elles signifient.

J’ai grandi papa. Le bureau n’a pas changé de place. La photo a été enlevée par maman. Je l’ai rangée dans le livre sur les dauphins que tu m’avais offert pour mes sept ans et que je n’ai plus ouvert après ça.

Parce que tu n’es jamais revenu ni n’as plus donné de nouvelles, j’ai longtemps cherché à comprendre ton abandon. Je me suis construite autour de ton silence et de ton absence. Autour de ces trois phrases où visiblement je n’avais aucune place.

J’ai grandi papa. Prisonnière du doute, je subsiste au milieu des autres comme on tombe dans l’oubli. Je suis un grain de sable, perdue dans le flot du courant.

12 réflexions sur “Mathilde

  1. Le récit est émouvant, car il est lié à un évènement familial aussi douloureux qu’imprévu. Ce texte décrit très bien l’atmosphère de l’appartement, et le profond désarroi de Mathilde.

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