De villes visibles en villes invisibles

Nous sommes partis un matin avec pour seule boussole l’équilibre précaire des chemins à venir. De villes visibles en villes invisibles la route serpente sans fin – et nous calmons la nôtre avec la saveur de mets locaux. Chaque halte nous éloigne des habitudes, on glisse sur les jours paisibles dans la caresse des nuits ouatées. A entendre le jaquemart frapper le heurt de l’impatience, nous ralentissons encore notre allure. C’est décidé, rien ne presse.

 L’horizon – ample – garde les champs ouverts à la découverte. On peut voir la sève des paysages en courbure nourrir les cités végétales et lorsque nous levons la tête, la canopée devient ciel d’architecture. On devine alors sans peine tous les ponts levés vers les cimes des arbres.

Sur le quai, où poussent les dents-de-lion sauvages, nous attend le dernier bateau volant en partance pour les villes flottantes. A peine embarqués, le vent emplit toutes voilures et vogue au fil des courants ascendants. On s’agrippe fort aux rampes pour éviter la chute et, par-dessus le vide, le chassé-croisé de l’agitation urbaine nous parait dérisoire. Peu à peu, les bonds et les entrechats impatients de la population se perdent dans les circonvolutions anonymes.

 Le ciel est vaste et joueur hasardeux. On cherche toutes formes improbables de nuages. Dindons dodus et poissons-chats s’y vautrent pêle-mêle au gré des vents. On scrute longuement le ciel pour y trouver quelques topinambaulx, mais sans résultat probant. « Peu importe, te dis-je, à défaut d’en voir, c’est déjà bien d’avoir réussi à caser le mot dans ce récit.

Oui, acquiesces-tu. De toute façon, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

Pour l’agenda ironique de janvier chez Vérojardine où il est question d’un « road trip », dans une ville, connue, inconnue, imaginaire, terrestre, maritime, céleste… et où doivent figurer les mots, entrechat, rampe, jaquemart, topinambaulx, dents, dindon et terminer le texte par la célèbre phrase du petit prince « L’essentiel est invisible pour les yeux »

Infinis fragiles

Faut-il atteindre l’indigo
Des jours de pluie
Et la lumière des nuits sans étoiles
Pour parler de mémoire
Ces infinis fragiles
Des hommes qui affrontent le noir
Et se retiennent de tomber
Là où la mer tresse les souvenirs
 
Comme on s’amarrer malgré la rouille
Aux vagues bleues du souffle majeur
J’entends battre en nous
Le bruit sourd
Du manque et de la douleur

Jeu 53 chez La Licorne. Deux contraintes : quatre couleurs plus quatre mots tirés d’un poème d’Arthur Rimbaud : étoile, infini, mer, homme pour une poésie entre quatre et seize vers.

Martha

Je suis debout avant le lever du jour et Martha me sert mon café. Ni l’un ni l’autre ne sommes très bavards, surtout le matin alors on boit le café en silence. Aujourd’hui c’est jour de marché pour Martha. Je l’aide à charger les conserves de légumes et les confitures dans la camionnette et puis je vais m’occuper de ma terre. Si on veut qu’elle soit généreuse faut la travailler lentement, faut l’écouter aussi. Et compter sur le soleil et la pluie. Y a encore beaucoup à faire avant l’automne.

A la fin de la journée, je retrouve Martha devant la maison. Elle est en train d’écrire. Martha, elle peut écrire n’importe où, ça ne la dérange pas. C’est elle qui s’occupe des comptes et de toute la paperasserie. Elle lit bien aussi. L’hiver, certains soirs, elle me fait la lecture. Elle m’a fait découvrir la poésie. J’aime bien les sonorités des rimes entre elles. Alors quelques fois elle en lit à voix haute et si je m’endors dans le fauteuil pendant la lecture, elle ne m’en veut pas parce sa voix m’accompagne même dans mon sommeil.
Au fond, moi ça me suffit. Ma terre qui nous nourrit et Martha. J’ai pas besoin de plus pour être bien.

Concentrée comme elle est à écrire, elle ne m’a pas entendu venir. Je suis assez près pour une vue en contre-plongée sur ce qu’elle note et tout ce que je distingue clairement ce sont des chiffres et parfois un mot s’il n’y a pas trop de lettres. Sinon je suis perdu. C’est sûr, elle sait y faire Martha. Moi, j’ai jamais eu le temps d’apprendre, y avait toujours à faire dans la ferme de mon père et ensuite quand Martha m’a dit oui, on est parti pour Le Nouveau Monde. Bien sûr il a fallu apprendre de l’autre, mais entre taiseux la compréhension elle vient facilement, c’est un peu comme la terre qui nous a accueilli, faut rester à l’écoute. Un soir, j’ai compté les années. Toutes les années passées à ses côtés. Je n’étais pas très sûr de moi, alors j’ai demandé à Martha. Elle m’a souri comme la première fois qu’on s’est vu.
C’était il y a quarante trois ans et je suis heureux qu’elle m’ait dit oui.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 355

Ma révolution

J’ai attendu la sortie du lycée pour prendre ta main. J’ai le cœur qui bat si fort que j’ai cru que j’allais tourner de l’œil. J’arrive à peine à discerner le tapage habituel qui sonne la fin des cours ‒ les bousculades, les cris, les rires des autres élèves ‒, du trouble provoqué par tes doigts enlacés aux miens.

Et puis, j’ai entendu mon pote Bastien m’appeler alors j’ai très vite lâché ta main et tu t’es éloigné sans m’attendre. Faut pas être devin pour comprendre combien mon manque de courage te déçoit. Je ne me suis pas attardé avec Bastien, j’avais le stupide espoir que j’allais finir par te rattraper mais non, t’avais déjà fichu le camp. Alors j’ai fait seul le chemin que l’on fait habituellement tous les deux. J’ai longé le boulevard des arts puis tourné dans la rue des manufactures. L’industrie de textiles est encore en grève. Les murs extérieurs affichent toujours la même banderole « Sans culottes, sans pantalons, pas de pognons pour les patrons » La première fois qu’on l’a lu ça nous a fait rire. Les jours suivants beaucoup moins. L’inquiétude dominait parmi les grévistes. Je me souviens du jour où tu as été parler avec eux et du discours que tu m’as tenu après ça. On marchait l’un à côté de l’autre d’un bon pas égal. Tes propos frisaient l’exagération, tu parlais de révolte et de mutinerie, exalté par l’idée de changer le monde et moi j’observais tes mains qui s’agitaient en tous sens comme pour donner plus de poids à tes idées révolutionnaires. Je lorgnais aussi ton profil et la ligne de tes lèvres. Trop souvent. Trop insistant le regard, c’est sûr, mais rien à faire, je n’arrivais pas à me détourner de ton visage. Alors, d’un coup, tu t’es arrêté et j’ai vu le pétillement de tes yeux et ton audace lorsque tu m’as poussé du plat de ta main jusqu’à ce que mon dos heurte le mur. Sous le choc, tétanisé par ta détermination j’ai lâché mon sac à dos. Alors ta bouche. Ta bouche sur la mienne. C’est fou comme à ce moment précis – dans la brusquerie du geste et la douceur qui a suivi – j’ai enfin trouvé un sens à ma vie. J’y ai cru. J’ai réellement cru que j’allais assumer mes sentiments à la vue de tous. Pourtant je me revois, dans un flash, en train de te repousser brutalement, ramasser mon sac et m’enfuir loin de toi.

Je me sens comme figé sans parvenir à traverser la toile qui me retient de t’aimer. Parce que le jugement de mon père. Aussi intransigeant qu’intolérant et ses paroles blessantes qu’il me crache à la figure dès que je suis devant lui. Parce qu’en écho, le silence de ma mère comme un reproche retentissant.

Je traverse la route en biais pour rejoindre le parc. Ça rallonge mon temps du retour chez moi mais je ne suis pas pressé de rentrer. Dans le parc, il y a cet endroit où on aime se retrouver, près de la grande sculpture de bois et de métal. Elle me fait penser à l’affiche du tableau «  »L’oiseau bleu et gris » de Georges Braque que tu as punaisé sur le mur de ta chambre. T’es tout le temps dans mes pensées, tu le sais ça ?

Je vais t’attendre ici et tant pis si la pluie commence à tomber. Je vais attendre et espérer ta venue. Je pense que si j’avais une utopie à défendre ce serait nous et tous ceux qui subissent la discrimination d’aimer. Et cet oiseau serait mon étendard. Je crois qu’il est temps que je trouve ma résistance et ose affronter les changements à venir.

On peut recommencer. Je te prendrai la main et la lèverai haut vers le ciel, comme un poing dressé à la face de toutes les intolérances.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie : douze mots à placer mutinerie-trouble-manque-culotte-bois-changement-utopie-industrie-recommencer-tourner-tableau-tapage. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : L’oiseau bleu et gris.
Georges Braque

La cinquième saison

Acrylique, encres, feutres Posca

Format 30 x 40 cm

En attendant « Hiver » quatrième tableau sur les saisons, voici « La cinquième saison » idée qui me trottait dans la tête depuis un petit moment et que j’ai enfin concrétisé. Avec un petit hommage à l’album musical les cinq saisons du groupe québécois Harmonium qui a souvent accompagné cette peinture.

évolution

La première fois que je suis (re)venu, le fleuve scintillait sous la lune et les rives étaient aussi éloignées qu’elles le paraissent. Nulle ville n’avait encore fait son apparition, les terres étaient vastes et riches, à peine foulées par les premiers peuples.

Au fil du temps les avancées sur ce monde ont été spectaculaires. Et pourtant, à chaque fois que je reviens je constate combien l’évolution est lente, semée d’embûches, emplie de retours en arrière et de grands bonds vers l’avenir. Nous sommes petits, malhabiles, à peine nés dans l’immensité de l’univers. On s’élève, on chute, on s’élève à nouveau.

Sous couvert de progrès, les siècles des hommes érigent de larges barrières et brûlent les étapes à grand renforts de ruptures. Il n’est plus question de construction – d’évolution ? – mais de dislocation. J’entends, comme un battement qui s’épuise, l’érosion des âmes et des corps. Aujourd’hui le monde s’essouffle et je suis impuissant à y changer quoi que ce soit. Je reste simple spectateur.

Je reviendrai. Je reviendrai un jour sans artifice, ni illusion. Peut-être alors mes semblables verront-ils autre chose que la lumière jaillissante de mon mouvement de rotation. Peut-être verront-ils enfin la percée vers d’autres mondes qui s’ouvrent sans cesse à nous. Peut-être prendront-ils enfin conscience de l’infinitude des choses.

Après tout, moi aussi j’ai connu le même cheminement.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 354

Exposition collective Cent Centimètres Carrés

Petit retour sur l’exposition collective à laquelle j’ai participé à Carla Bayle, village d’art situé en Ariège. Pour la saison 2019 nous étions 160 artistes amateurs ou professionnels à participer et à exposer entre 7 et 15 formats 10x10cm, soit plus de 2000 oeuvres exposées sur les murs de la galerie Le Philosophe.

Le vernissage a eu lieu le 7 décembre à 18 heures. Comme beaucoup de galeries et autres ateliers d’artistes, la galerie Le Philophe donne sur la place du village. J’y suis arrivée avec un bon quart d’heure de retard (la gestion du temps et moi c’est toute une histoire) et l’espace public était bondé de monde. En dépit du froid et de la nuit tombée, l’ambiance était très conviviale, festive même. Des musiciens jouaient près d’un grand buffet dressé sous une tente ouverte, dans le brouhaha incessant des enfants qui se couraient après et des gens qui entraient et sortaient de la galerie. Pour tout dire c’est la première exposition à laquelle j’assiste qui a généré autant de curieux en une soirée. Il a d’ailleurs été difficile de se frayer un chemin parmi la foule à la recherche de mes tableaux situés tout au fond de la galerie. J’ai pris le temps de découvrir chaque série exposée et la diversité des oeuvres proposées a conforté ma pensée de la richesse imaginative que nous déployons dans la création. On peut ne pas aimer certains styles, pourtant il y a souvent quelque chose qui m’émeut dans la recherche créative que je perçois dans les tableaux que je regarde.

En revanche, difficile de connaître le ressenti du public face à mes toiles, mais le temps que j’atteigne leur emplacement, deux d’entre elles avaient été vendues. Aussi sur la seule photo que j’ai, ne figurent que 13 tableaux sur les 15 exposés.

La grande surprise (et la joie tout aussi grande) fut de recevoir un mail le 20 décembre m’informant que j’avais vendu 8 tableaux et que si je le souhaitais je pouvais en réexpédier autant afin de compléter la colonne. A moins de pas avoir le choix (si tout est vendu il est convenu d’en exposer de nouveau jusqu’à la fin de l’exposition) je ne vais pas me lancer dans la réalisation de ces petits formats. Déjà, d’autres projets occupent ma tête… 🙂

L’exposition, toujours en cours, perdure jusqu’à la fin du mois de janvier.

En cliquant ICI vous accedez à la page FB de l’association Cent Centimètres Carrés. Les photos que vous y trouverez vous donneront une vision plus précise de cette exposition collective.

Comme une promesse de renouveau, un voyage musical pour débuter cette année 2020.

A vous, amis de la toile, je souhaite tous ces petits bonheurs, parfois discrets mais néanmoins présents qui embellissent le quotidien.

Avec toute mon amitié.

Au bord de la lumière

Acrylique, collage papier, feutres Posca

50 x 70

Pour mieux voir les détails cliquez dessus

« Peindre c’est écrire avec la lumière, affirmait Salva. Tu dois d’abord apprendre son alphabet puis sa grammaire. Alors seulement tu pourras maîtriser le style et la magie. » Carlos Ruiz Zafón. Mathilda

Street art

La nuit dernière les flics m’ont coursé jusqu’au pont. J’ai cru que je n’arriverais pas à les semer. Heureusement le squat n’est pas visible de la route. Ni du pont. Et la rivière est un barrage naturel qu’aucun flic ne veut franchir. C’est sûr qu’avec tout ce qui se déverse dedans ça en fait fuir plus d’un. Tant mieux pour moi. Par prudence j’ai quand même dormi sous le pont au cas où l’un d’eux deviendrait téméraire de ce côté de la ville.

Ça devient de plus en plus difficile de déjouer leur vigilance. Faut dire qu’avec les caméras à chaque coin de rue, dans tous les endroits publics, on est sans cesse sous surveillance. Discrète bien sûr, la surveillance. C’est avant tout pour notre sécurité, on nous le répète bien assez. Pourtant sous les lumières factices et la facilité avec laquelle nous pouvons communiquer, travailler, jouer, penser, on a oublié de vivre. Ça s’est fait sans heurt, on a trouvé plus simple qu’internet et les réseaux sociaux deviennent le lieu où il fait bon vivre. La famille ? les amis ? C’est plus économique et moins compliqué derrière son écran. On évite les conflits, on efface le moindre mal que l’on pourrait nous faire. Et si l’on persiste à nous critiquer, à nous pourrir l’existence virtuelle, il est facile de changer de réseau social, de compte, de nom. On recommence ailleurs. Sans bouger de chez soi, sans avoir conscience de ce qui se vit dans sa propre maison.

Le jour où j’ai pris la décision de partir, ma petite sœur Léa, pleurait. Je crois qu’elle avait faim ou bien était-elle fatiguée, les deux sans doute et j’avais gueulé contre mes parents qu’il fallait qu’ils se bougent, que ce n’était pas à moi de m’en occuper tout le temps. C’est à peine s’ils m’ont écouté, ils n’ont même pas sorti la tête de leur écran pour me dire que ma crise d’ado il était temps qu’elle cesse. Ma mère a cependant réagi. Elle a quitté l’écran de son téléphone et s’est saisie de sa tablette. Elle l’a allumée pour faire patienter ma sœur. Ma sœur de quatre ans qui n’avait rien connu d’autre que ces foutus écrans depuis qu’elle était en âge de tenir un objet. Dans le squat où je vis, on est des dizaines à avoir vécu le même genre d’indifférence de la part des nôtres.

Je me souviens pourtant d’un truc important que Léa tenait quelquefois dans sa main. C’était ma main lorsqu’on allait au parc de la ville. On aimait bien passer du temps devant l’étang où nageaient les canards et les cygnes et puis courir après les pigeons. C’était le plus grand parc de la ville et il n’y avait jamais personne. Juste Léa qui me tenait fort la main.

Je l’ai aperçue la semaine dernière devant l’arrêt de bus. Elle a drôlement changé. C’est presque une jeune fille à présent. Je l’ai longtemps observée avant de l’appeler, de faire un signe de ma main et j’ai espéré. Espéré comme un con qu’elle lève les yeux de son fichu téléphone pour me regarder. Mais non, bien sûr que non. Elle n’a rien entendu, n’a rien vu d’autre que ce qui se passait sur son écran. Elle est montée dans le bus, et tout comme les autres passagers, elle s’est assise à la première place libre. Peu importe qui se trouve à côté d’elle, chacun muré dans son monde virtuel, n’existe plus en dehors de la toile.

Depuis je fais un rêve. Celui de croire qu’elle ne m’a pas oublié. Je rêve que chaque dessin que que je peins sur un trottoir ou sur un mur lui rappelle ce grand frère qui prenait le temps de l’aimer différemment.

Atelier d’écriture Bric à book 353 une photo, quelques mots avec comme thématique interdite l’enfance

Voyage I

« Je voyage silencieux dans un monde sans bruits, et dont je garde en moi les couleurs, depuis ces jours de ma jeunesse. » Adrien Goetz – La dormeuse de Naples

Acrylique, feutres Posca, stylo

30 x 40

Détails du tableau

Merci pour le titre, Alma 🙂

La carte à voyager dans le temps

L’avant-veille de Noël, Joan Martines avait débarqué chez moi sans prévenir. Je débordais de boulot et, depuis des jours, je faisais l’impasse sur le ménage de la maison. Je vivais dans un capharnaüm assumé et mon ami, bien que tatillon, ne m’en tint pas rigueur. Il savait combien cette période de l’année était laborieuse pour moi.

Joan revenait d’un périple autour du vaste monde et chacun de ses retours était significatif. Bien entendu il avait apporté son atlas nautique du monde avec lequel nous avions déjà fait nombres de voyages. Dans son bagage il avait également ramené deux bouteilles de Mouton Rothschild 1973 qui selon lui valait son pesant de périples. Déjà l’étiquette en hommage au grand Pablo nous assurait une flânerie agréable.

Après avoir fait un tour complet de la pièce Joan avait repoussé d’un large geste de la main une multitude d’objets qui encombrait la table pour y déplier son fameux atlas nautique.

Sur celui-ci, cartographié par ses soins, on pouvait y voir répertoriés des contrées et des îles qui croisaient les océans. Des percées de terres qui demandaient à être découvertes et d’autres si anciennes que les représenter aujourd’hui transformeraient le monde. On en avait déjà fait le tour de nombreuses fois et même si je connaissais fort bien l’atlas je me suis penché au-dessus pour mieux le détailler. J’aime le travail bien fait et l’exactitude avec laquelle Joan avait cartographié les terres océaniques m’a rappelé le secret qui nous liait. Si j’en jugeais les bouteilles de vin qu’il venait de m’offrir, il ne m’avait pas attendu pour s’adonner au plaisir d’une escapade. Il m’a regardé d’un air entendu tout en nous servant un verre et effectivement le vin valait bien le détour. J’y goûtais un nombre infini de paysages, succession de coteaux et de crêtes entourés de terres basses et humides. Des saveurs qui roulaient sur ma langue et dans ma bouche comme autant de couleurs d’une terre.

A défaut du passé dont on ne parlait presque jamais on a devisé sur l’avenir. On spéculait sur la bêtise humaine qui au fil des siècles ne variait pas. Forcément, ça nous interrogeait, cette évolution par le bas. Puis, le vin aidant, nous avons fini par nous taire pour savourer l’instant et le millésime. De temps à autre nous jetions un œil sur la carte. On n’avait pas besoin de se dire combien l’attirance du voyage était difficile à contenir. On n’avait pas besoin de se dire tout ce que nous avions déjà vécu pour avoir envie de le vivre encore. Et si le vin nous offrait une étape gustative exaltante, l’atlas océanique de Joan, nous proposait un panel d’aventures autrement plus enivrantes.

Je me suis levé du fauteuil dans lequel je m’étais assis et j’ai glissé mon doigt sur la carte. J’y ai tracé un chemin invisible jusqu’aux montagnes de Patagonie, puis j’ai tourné autour de la rose des vents. Joan m’a rejoint. On a fixé le centre de la rose. Ce petit point discret qui avait le pouvoir de nous projeter dans l’univers et les confins de l’espace et du temps. Je vous assure, c’est comme un grand cru, une fois qu’on y a goûté difficile de s’en passer. Tous ces voyages. Tous ces voyages qui mènent à l’essentiel.

Un peu contrarié j’ai regardé Joan et j’ai dit : « T’a pas choisi ton meilleur jour pour venir. J’ai dû boulot par-dessus la tête ». Avisant le bazar qui jonchait le sol et la moindre surface de la pièce, il a souri, a replié la carte et l’a rangé dans le livre Les Voyages Extraordinaires de Jules Verne que ce dernier lui avait offert en souvenir d’une rencontre mémorable. Puis il m’a proposé son aide. « Ce n’est pas de refus, ai-je répondu en songeant à tous ce qui me restait encore à faire. Ma tournée commence demain et je n’ai toujours pas mis la main sur mon échelle. Toi, tu la cherches pendant que je charge le traineau. Je veux bien que tu le conduises aussi. J’ai du sommeil en retard. Et le 25 décembre, une fois la tournée finie, on déplie la carte et on part pour une virée aussi loin que possible ! »

Pour l’agenda ironique de décembre chez Carnets paresseux où l’on part en voyage à partir d’un détail de l’Atlas Nautique du Monde composé en 1582 par mon vieux pote Joan Martines. Il fallait y ajouter deux dates et six mots : Noël, échelle, demain, livre, gouffre et tatillon. (comme souvent j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux.)

La porte

Soucieux de ne pas déranger les habitants, j’étais entré sans bruit dans la maison. Elle avait vieilli, les parements avaient perdu leur faste et elle portait nombre traces du temps qui passe. Avant d’en faire le tour, je voulais prendre le temps de me remémorer l’ambiance particulière dans laquelle nous avions baigné Jeanne et moi. On se retrouvait souvent les jours de pluie dans le large couloir qui menait au jardin et qui avait vu beaucoup de nos glissades finir en éclats de rire. Ce passage avait été un de nos terrains de jeu de prédilection et si je fermais les yeux, je pouvais encore entendre ces éclats emplis de gaité comme si la maison avait absorbé chacun d’entre eux. Bien sûr on ne s’approchait pas de la porte, Jeanne paniquait dès que je m’y aventurais trop près.

Le lieu sentait toujours les essences d’arbres, les feuillages et la terre humide. Les plantes avaient considérablement poussé depuis mon départ car il se formait comme un toit végétal au-dessus de ma tête. Je crois que cela aurait plu à Jeanne. Elle rêvait de voyages dans des contrés sauvages, dans la jungle africaine ou dans les forêts amazoniennes. Elle devenait guerrière, chasseuse, exploratrice, découvreuse de terre nouvelle et m’entraînait sans trop de mal dans ces voyages au long cours. Quelquefois, à sa demande, on s’asseyait côte à côte sur le carrelage froid et, le dos appuyé contre le mur, je lisais à voix haute un roman pioché au hasard dans la grande bibliothèque. Les livres jaunis par le temps et imprégnés d’humidité exhalaient le parfum de ces vieux objets figés dans le temps et j’associe toujours cette odeur à ces moments de lecture. Assoiffée d’aventure Jeanne se projetait dès les premières lignes dans ces récits de voyages. Elle me disait, « Tu verras, un jour, je partirais d’ici, je ferais le tour du monde et toi tu écriras mes mémoires ». Elle disait aussi, comme un avertissement « Ne cherche pas à ouvrir la porte qui mène au jardin, il faut préserver le mystère, refuser ce que l’on veut nous faire croire. Promets-le-moi, insistait-elle et j’acquiesçais d’un hochement de tête. J’étais prêt à beaucoup lui promettre pour ne pas voir l’inquiétude et la peine envahir ses traits.

Jeanne n’est plus là à présent, elle est partie dès que je lui ai annoncé que je quittais la région pour poursuivre mes études. Ce jour-là elle n’a pas flanché, elle ne s’est pas retournée. « Ne regarde pas », m’a-t-elle dit. Mais je ne l’ai pas écoutée. Je l’ai vue ouvrir la porte et franchir le seuil qui menait au jardin. Il y avait foule et une sorte de banquet avait été installé. J’entendais comme des rires et des voix lui souhaiter la bienvenue. Le soleil paraissait se refléter de partout. J’avais du mal à garder les yeux ouverts tant la lumière absorbait tout, même la silhouette de Jeanne perdait consistance. Elle disparaissait de ma vue même si je devinais encore sa présence. La porte s’est refermée. Je me suis alors détourné et j’ai poursuivi ma propre route.

Toutefois je n’oublie pas, et comme un souvenir que l’on chérit, je reviens chaque année à cette date anniversaire où elle a franchi la porte. Je ne sais pas si elle me voit, si elle sait qu’aujourd’hui elle hante les romans que j’écris. Je l’espère un peu. C’est une sorte d’hommage que je lui rends, en souvenir de tous ces jours partagés où elle m’apparaissait, esprit à l’aspect réel, auréolée de mystère.

Une photo, quelques mots. Bric à book 352 les autres textes à lire ICI

Confidence en cuisine

C’était un jour de fin d’été, en fin de matinée. L’air était déjà lourd, sans souffle.

Au dehors, sous les pins parasol, le son de la radio se mêlait aux jeux des enfants. Les voix et les rires des gamins ne parvenaient pas à couvrir la musique que diffusait la radio. Et, avais-je constaté, le contraste était distinctif. Le requiem de Mozart prenait toute sa puissance dans l’intensité dramatique et j’avais retenu un tremblement à son écoute. Les voix du chœur enflaient, prenaient corps avec une amplitude tragique. J’aurais dû y voir un signe. Une trace de ce qui m’attendait. Mais non, j’étais jeune et tendre, gorgé de fraîcheur et truffé de petites graines, comme des pépites d’espoir que l’on retient au creux de soi. On me disait rêveur.

Ah, le spleen m’emplit et je ne sais comment l’endiguer. On n’a pas eu le temps de réaliser le drame que déjà l’absence se faisait ressentir C’est arrivé si vite. D’un coup tranchant, sans prévenir.

Depuis, je suis dans l’attente. Je ne sais à quelle sauce je vais finir. Mais, n’en déplaise à vos papilles, depuis que l’on m’a séparé de ma moitié, l’amertume sature la moindre de mes cellules.

Automne

La réalisation de ce tableau a suscité beaucoup de questionnements de ma part. Passer d’un format très petit comme les 10×10 travaillés précédemment à un format 50×100 a été à la fois libérateur et perturbateur. Si, au moment où je peins, des évidences voient le jour dans les couleurs placées à tel endroit ou dans les traits que je donne aux formes qui se dessinent, il y a quelquefois au fil des lignes que je trace, des hésitations ; cette idée de peu ou de trop qui me demande du recul et des pauses pour mieux saisir quand poursuivre ou quand m’arrêter. Cette assonance est fragile, à l’image de nos vies en mouvement, c’est une écoute particulière afin de trouver le bon équilibre entre ce que je tente d’exprimer sur la toile et ce que je suis. J’ai beaucoup pensé à l’écriture, à cet équilibre des mots auquel j’attache une grande importance et qui nécessite en permanence de la constance et une nouvelle fois la similitude avec mon travail sur toile m’a frappée.

Acrylique, encres de couleur, collage papiers, feutres Posca, stylo encre gel

50 x 100

En attendant Hiver, vous pouvez découvrir les saisons précédentes Printemps et Été

De l’autre côté du monde

On ne peut pas parler de rendez-vous, enfin peut-être. Qui sait ? Il en faudrait peu pour que cette heure change le cours des choses. C’est ce que je me dis à chaque fois que je viens m’asseoir ici.

Malgré le vent, je suis calé confortablement et mes yeux et mon souffle se calquent à la vue qui me fait face. S’il y a une chose qui ne change pas, c’est bien celle-ci. Cet espace ample, immuable.  Évidemment ça confirme l’insignifiance de nos vies, quelques grains de poussière se frottant les uns aux autres dans l’immensité de l’univers. Je suis sûr que tu aimerais m’entendre te dire ça, alors je le pense maintenant comme si tu étais là. Et puis je te dis combien la lumière est belle, d’une couleur automnale aux reflets d’opale. Les effluves aussi rivalisent de densité pour raconter le lieu. Ça me rappelle le parfum de tes cheveux, cette note iodée mêlée à celle des herbacés qui longent le sentier. Alors je pense aux kilomètres qui nous séparent, à ce face à face trop éloigné, ce rendez-vous que l’on prolonge l’un et l’autre chacun de l’autre côté du monde.

Les jours n’ont pas la même saveur depuis ton départ. Si peu d’heures vécues ensemble, des heures qui ont secoué nos univers, ‒ c’est toi qui le dis et je te crois ‒ jusqu’à rendre tangible un lien ténu. Je scrute la distance, le temps qui s’étire loin l’un de l’autre.

Au-delà de l’horizon, je te vois, je te respire comme si tu étais là.

Une photo, quelques mots Bric à book 350 avec comme thématique interdite : la mer.

Immobile

A la verticale du temps

j’ai cessé de courir

et sous l’impulsion de l’inspiration

j’ai respiré la terre mouillée

les feuilles mortes sous mes pieds et la pluie en haut des cimes

J’avance immobile

C’est je crois

dans le mouvement lent de l’équilibre

Que s’affermit l’invisible

Et rend tangible

L’éveil de nos sens

Photo : Détail de « Automne » (tableau en cours de réalisation)