Voyage XV

Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses.

Milan Kundera

Format 30 x 40

Peinture acrylique sur carton, encres couleur, Posca

Le monde d’Alice

Sous ses longs cils graciles, l’air espiègle d’Alice illustrait fort bien les gravures du livre de conte. Lorsque nous étions enfants, nous parcourions à loisir les pages comme terrain de jeu. Je tendais la main et, comme une invite, il suffisait d’un frôlement pour qu’elle apparaisse devant moi. La première fois, son assurance m’avait à la fois subjugué et intimidé. Elle m’avait entraîné dans une course folle à la poursuite d’un concombre masqué. Rien d’étrange à cela me direz-vous, le masque a pris tant de valeur de nos jours qu’on oublie pourtant la rareté de la chose à ce moment-là. Le concombre donc, brandissait un étendard à l’effigie d’un bretzel géant. C’est à cette époque que j’ai réalisé la vacuité de notre réalité. Dans le monde d’Alice, peu importait le sens des choses, tout prenait sens quand chaque pas parcouru nous rapprochait. Bien qu’Alice prétendît le contraire, c’était un monde à l’envers du monde. Elle disait que prendre le temps avait la saveur de l’évasion lointaine et qu’à l’intérieur de celui-ci il y avait un temps pour chercher et un temps pour se perdre. Ça sonnait comme une idée philosophique sans en être une parce qu’effectivement on passait du temps à se chercher avant de se perdre dans la contemplation de l’autre. Comme une offrande, elle me livrait les secrets de son monde et sa voix rythmait les chapitres contés.

En grandissant, alors que la distance entre les pages se creusait peu à peu, Alice devint rebelle et sauvage. Elle m’attirait mais par petites touches espacées comme si le temps effaçait les plis de l’enfance au profit de l’adolescence. Il y avait tant à découvrir et à vivre de l’autre côté que faute d’existence, les pages jaunirent. Je lisais peu, tout occupé à des préoccupations sérieuses. Et la consistance d’Alice se perdit, les images en deuil. Je me perdis aussi pendant des années. Alice, remisée entre deux livres de ma bibliothèque s’était faite silencieuse et à l’image des roses du jardin qui restaient closes, les pages refusaient de s’ouvrir.

J’écrivais des nouvelles pour le journal local. De petites histoires ennuyeuses où il était question d’un temps pour jouer et d’un temps pour travailler. J’avais malgré moi d’autres histoires à l’influence occulte que je n’osais révéler. Des histoires qui prenaient racines dans des rêveries familières. Les vagues naissaient du ciel et le ciel de la mer. Le monde à l’envers avait le débit d’un slam poétique et les bretzels, le goût de concombre.

Lors de soirées arrosées, je m’entendais crier « bretzel liquide ! » comme pour asseoir une réalité qui n’en était pas une. J’usais de boissons pour oublier l’oubli. J’avais le vin triste et la nostalgie de toutes les occasions manquées. Celles des courses folles et de fous rires heureux. Ce fut d’ailleurs au cours d’une de ces soirées que je pris ma décision. Qu’avais-je à perdre que je n’avais déjà perdu ?

Je suis rentré chez moi. J’ai saisi le livre, l’ai serré à l’intérieur de mes bras et à la virgule près, j’ai fait un pas sur le côté. Tout le monde sait que le temps n’a pas de prises sur les rêves. Il se déplie même à l’infini jusqu’au pays où Alice m’attendait.

Pour l’agenda ironique de novembre chez tout l’opéra ou presque où il est question de temps, d’anapodoton et de bretzel liquide et pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie dont le thème « Lecture » a été décliné en 13 mots. Bibliothèque, page, virgule, rose, conte, autodafé, évasion, use, lire, livrer, loisir occasion occuper, occulte. (j’ai fait l’impasse sur autodafé.)

Crédit photo Pinterest

A distance

Toutes ces heures immobiles

sans se serrer dans les bras

et toutes les fois où ta main ne se pose plus sur ma joue

je rêve du geste prenant le pas sur le verbe

la chaleur de ton regard ne suffit pas

je crève de tous les manques

je meurs de t’aimer à distance .

Crédit photo : source inconnue

Jongler avec le vent

 Faut-il grimper haut pour donner corps 
 à tous nos choix
 Répandre le blanc des cimes 
 Et l’or dans le ciel à venir ?
  
 Je veux jongler avec le vent 
 dire le courage d’avancer
 malgré le brouillard et les ombres
 et m’armer de lumière 
 pour lever la main en résistance
 braver le déséquilibre et l’agitation
 les secousses persistantes
  
 Je veux jongler avec le vent
 Jusqu’à enlacer l’envol léger de nos libertés 

Une photo, quelques mots Brick à Book 384

Petites graines de bonheur (suite)

Les petites graines de bonheur reviennent avec une nouvelle série. Et qui dit nouvelle série, dit nouveaux lieux. C’est le premier dimanche de ce second confinement, il fait presque chaud sous le soleil de novembre. Lucile et Lïam m’accompagnent. Je passe par la route en direction du centre ville pour rejoindre la Garonne. Le début de la ballade n’a d’autre intérêt que celui d’atteindre le fleuve. Pourtant au fil de mes pas, il me parait évident que les galets ont leur place partout où on ne les attend pas. Poteaux électriques ou bien le trottoir devant le collège deviennent des endroits propices où en déposer.

Le rocher marque le début du sentier qui descend vers le fleuve. J’y place un galet comme une invite à en découvrir d’autres. Pourtant si tous les endroits où je dépose les suivants me semblent couler de source, ce n’est pas forcément le cas pour les promeneurs que je croise… qui ne les voient pas. Alors que je cherche où placer les derniers galets, un curieux s’approche de l’un d’eux mais n’ose pas le prendre. Quoique éloignés, je suppose que notre présence (Lucile photographie et Lïam cherche avec moi des emplacements) y est pour beaucoup.

Effectivement, alors que nous sommes sur le retour, nous remarquons que certains galets ont déjà disparus… et ça se poursuit le lendemain quand en rentrant du collège, Lïam, un grand sourire lui mangeant le visage, me dit que ceux déposés sur les poteaux électriques ont été trouvés.

J’ai au moins fait un heureux 🙂

Photos : Lucile Duneau-Délis

« Un temps pour chaque chose »(Agenda ironique)

L’agenda ironique en co-animation ce mois-ci, prend ses quartiers chez Tout l’opéra (ou presque). Jean-Louis nous propose de s’inspirer du thème « Un temps pour chaque chose », comme il est dit dans l’Ecclésiaste III.

Quelques exemples, où vous pouvez piocher, en retirer, en rajouter (surtout).

« Un temps pour naître et un temps pour mourir. » « Un temps pour pleurer et un temps pour rire. »

Comme contrainte, il faudra faire un anapodoton (ou plusieurs), et employer l’expression « Bretzel liquide ! »

Le lien de votre texte pourra être déposé en commentaire chez Jean-Louis ou ci-dessous jusqu’au 26 novembre. Ensuite, lecture et votes jusqu’au 30 novembre.

Bonne inspiration à tous !

Comme une renaissance

Le patron m’avait dit, tu files à la plage, il s’y passe un truc bizarre. Fais vite, si on est les premiers sur place on aura l’exclusivité.

J’ai pris un taxi-parapluie pour m’y rendre. De nos jours il est le moyen le plus fiable de se déplacer. La ville était étonnamment silencieuse. La brise soufflait une odeur que je n’arrivais pas à identifier. Une odeur à la fois étrange et familière, qui prenait de l’ampleur au fil des kilomètres.

Je survolais les toits de tuiles ocre et rouges et effleurais les nuages d’une main distraite, si bien que sous la caresse, les cumulus s’étendaient dans le ciel jusqu’à se prendre pour des cirrus. On filait vite, prenant les courants de dérive pour mieux traverser les mouvements d’air et moins d’une heure plus tard le taxi-parapluie stoppait déjà au-dessus de la station des marées. Bien sûr, celle-ci n’en avait plus que le nom depuis longtemps. La majorité d’entre nous avions oublié comment se dessinait le rivage avant le grand changement.

Il y avait foule. Une multitude de pépins de toutes couleurs avec passagers plus ou moins impatients attendaient leur tour pour débarquer. La file était si longue qu’on se serait cru en pleine saison estivale. Pour sûr, nous étions nombreux, comme attirés par un parfum étrange sur lequel nous n’arrivions pas à mettre un nom. Sur l’esplanade des vents passagers, outre les gens, je devinais la silhouette d’el catrin qui se faufilait déjà vers la plage. Si je ne réagissais pas rapidement, j’allais me faire voler mon scoop par cet énergumène. Lui et moi avions quelques divergences de travail et de style depuis l’affaire de l’œuf et la poule. Si j’avais un moment, je vous raconterais cette histoire, mais là franchement le temps me manquait.

J’ai brandi ma carte de presse comme passe-droit et j’ai pris la première échelle qui se présentait pour descendre sur la terre ferme. Je tanguais un peu, ivre de vent et d’effluve odorant. Plus j’avançais plus l’odeur était palpable. Des souvenirs lointains revenaient avec fulgurance.

Le littoral s’étendait devant moi, immense langue de sable sauvage. Je humais l’air et le moindre courant me renvoyait une bouffée d’iode et de varech mêlés. C’était à la fois incongru et familier. Une résurgence à laquelle personne ne s’attendait et pourtant elle retrouvait sa place légitime. Au loin, on entendait la musique d’un orchestre et le son du tambour vibrait comme en écho avec celui qui venait de la plage. Les vagues. Les vagues léchaient à nouveau le sable.

Sous le choc, la foule se taisait. Il y eut alors comme un temps extensible, une infinité de temps étirable où chacun d’entre nous, le regard porté vers l’horizon contemplait abasourdi, la mer autrefois disparue. Elle s’étendait à perte de vue, aussi loin que la terre pouvait la porter.

On hésitait encore, entre rêve et réalité, respirant l’empreinte de toutes les senteurs maritimes. Dans le ciel, les oiseaux plongeaient dans la mer comme une renaissance acquise.

Pour l’agenda ironique d’octobre, hébergé ce mois-ci par Victor Hugotte. Il fallait raconter en huit différentes étapes une histoire où un personnage se dirige vers la source d’une forte odeur. Les détails sont à lire ICI

Avec un petit clin d’oeil à Carnets Paresseux qui au mois d’août avait fait disparaître la plage 🙂

Terre infinie

je ne veux pas de maladie
sur la Terre infinie

ma fierté n'est pas refroidie
ni les esprits qui sans bruit
sèment les graines sous la pluie

j’entends la jeune mélodie
vivifier la terre ancienne du peuple maori
et réveiller les sourires assoupis
dans les arbres prospères et le vent épanoui

j’entends le bruit de l’eau qui court
le refrain des galets dans le chant du troubadour

j’entends gronder l’orage lourd
le son de la pluie dans l’éclat du jour
les enfants plonger dans les rivières alentour

l’art est long et le temps est court
pour peindre le monde au pourtour
les oiseaux du ciel et les grandes tours
toute trace d’hommes sur la ligne ample du jour

Jeu 61 chez Filigrane. Créer un poème sandwich à partir d’un extrait poétique de Charles Cros :

Je ne veux pas de maladie,
Ma fierté n’est pas refroidie,
J’entends la jeune mélodie.

J’entends le bruit de l’eau qui court,
J’entends gronder l’orage lourd,
L’art est long et le temps est court.

« Insoumission » – Charles Cros

Travail en cours

Entre deux peintures de la série « Voyage » ce tableau en devenir est né d’une inspiration subite. Je n’ai pas eu à chercher longtemps pour trouver le tableau qui me servira de nouvelle toile. Les dimensions sont idéales pour ce que j’ai en tête. J’ai badigeonné de noir le fond du tableau existant, tracé l’esquisse de l’arbre, commencé à travailler la couleur. Cette toile voit un nouveau jour et ça me fait un bien fou.

A suivre…

Je me souviens, les vagues naissent d’embruns

Quand l’aube se dérobe et que dans la lumière le jour enfle

je vois du haut de nos évasions flottantes

la mouvance stabiliser le temps héroïque

Et dans le bercement maternel de la terre en éveil

on modère toute embrouille

on s’arme d’amour pour chasser ce qui reste de la pesanteur

Tout contre toi, comme soutien inébranlable

je me souviens, les vagues naissent d’embruns

et le fruit de nos méditations calme tous vents contraires

Il est alors facile de lier le monde à la lisière de l’horizon paisible

dans la douceur ample du devenir

t’aimer n’a jamais été aussi libre.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème RASSERENER 13 mots à placer : Calmer, soutien, douceur, héroïque, patient, cool, grrr, méditation, maternel, modérer, embrouille, évasion, éveil. (j’ai fait l’impasse pour deux d’entre eux, je vous laisse deviner lesquels) 🙂

1989

Le jour s’est figé un matin.
Depuis, l’épaisseur sans lumière est telle que la nuit paraît presque plus claire. Nul éclairage dans les appartements ni dans les rues.
Du haut du toit-terrasse, c’est à peine si l’on devine les silhouettes dans le mouvement dense de ceux qui fuient. Une marée affolée qui ne cesse de courir pour échapper à l’obscurité. L’opacité tend pourtant ses bras au-delà des mers.

Nous voici sur une terre sombre ; hommes fragiles en quête de racines oubliées.
Parfois, il nous arrive encore d’imaginer le soleil. C’est alors qu’on lève la tête et dans un sursaut de mémoire, on se souvient.
Année 1989. Et ce premier jour où nous avons récolté ce que nous avons semé.

Ne lâche pas ma main. Je veux croire en nous. Nous comblerons l’abîme qui s’ouvre devant nous, et de nos forteresses désertées, nous rebâtirons l’avenir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 379

Cinq ans

Voilà cinq ans paraissait mon premier roman Lila. De nos jours, cinq ans pour un livre c’est pour ainsi dire l’oubli. Pourtant les lecteurs sont là. Moins nombreux certes, mais tout aussi présents. Et leurs retours me touchent chaque fois, comme si c’était le premier reçu. Merci à vous qui poussez la curiosité de lire une auteure inconnue. A vous qui m’offrez la joie de retours émouvants, de retours qui parfois font échos à votre histoire personnelle. A vous qui prenez parti pour Lila ou Gabriel (les deux, souvent) et me dites tout ce que vous pensez d’eux.

Le personnage de Lila et celui de Gabriel ont vu le jour alors que j’étais encore adolescente. J’ai attendu plus de trente ans avant de m’autoriser à écrire leur histoire. La première mouture a été écrite en deux mois, dans la frénésie de l’inspiration. Et durant toute cette période intense, la musique a fait partie intégrante du processus de création. En particulier « Le vent nous portera » de Noir Désir. Désormais cette chanson est liée à ce roman et à chaque écoute, Lila et Gabriel sont là aussi. Notamment avec cette belle interprétation du groupe québécois Mea Culpa Jazz que je viens de découvrir.

Après de longs mois de réécriture et de relecture, avec l’aide et le soutien des éditions iPagination, Lila a vu le jour le 2 octobre 2015.