Un paradoxe difficile à atteindre

Pierre regarde Noémie endormie. Noémie au tempérament lunatique, à l’intelligence vive, au rire grave. Noémie et tous les silences qu’elle ne livre pas. Un paradoxe à elle seule, parfois difficile à atteindre.

Pierre va à la fenêtre. Pendant un long moment il fixe son reflet et les arbres ; la rue déserte, mal éclairée. Par intermittence, l’obscurité s’illumine pour mieux retourner à la nébulosité. Les éclairs zèbrent un ciel empli de confusion. Au delà de la rue, Pierre devine l’océan déchaîné. Le vent souffle fort, la grêle qui tombe est assourdissante. La météo avait annoncé des orages, et depuis plusieurs heures maintenant, la tempête fait rage.

Pierre pense au hasard de la rencontre et à l’occasion extravagante qui l’a poussé à parler à Noémie quelques mois plus tôt. Il s’était arrêté à la terrasse d’une brasserie et avait commandé un café. Il avait regardé et écouté les vagues lécher le sable jusqu’au moment où la voix de Noémie avait attiré son attention. Il se souvient de la quantité de boules de glace qu’elle avait commandé ‒ autant que les couleurs de l’arc-en-ciel, avait-elle demandé au serveur ‒ Il se souvient de la question qu’il n’avait pas pu retenir de poser. Et de la réponse espiègle, de Noémie. Deux petites phrases anodines à l’effet colossal.

Pierre entend Noémie se lever. Il ne bouge pas. Pas encore. Il a parfois du mal à se situer dans son histoire avec elle. La fragilité de Noémie et, tout autant sa force, lui donnent le vertige. Son inconstance déstabilise sa propre constance. Un paradoxe de plus.

Le jour se lève et révèle les dommages de la nuit d’orages. La rue, envahie de débris de toutes sortes, détritus, branches cassées, jusqu’au sable venu de la plage, a des allures de fin du monde.  

Pierre voit la silhouette de Noémie se dessiner et s’approcher de lui. Il devine son sourire. Et Noémie, aussi aérienne qu’un papillon, lui souffle un bon jour en disant « On va voir la mer ? » Il la regarde enfin, si différente des filles qu’il a fréquenté auparavant. Il la regarde et son tourment s’apaise. Peut-être est-elle difficile à atteindre mais pas inaccessible, se dit-il.

Nul ne sait ce que l’avenir nous destine et cette pensée galvanise Pierre. D’un mouvement désinvolte, il saisit la main de Noémie, l’entraîne dehors et se met à courir dans la rue encore déserte.

Et le rire soudain qui l’accompagne suffit à sa raison.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Avec le thème Imprévisible, Quatorze mots à placer : Hasard Lunatique Intelligence Météo Confusion Soudain Papillon Effet Extravagant Zut Boule Destiner Dommage Désinvolte. (Une fois encore je n’ai pas réussi à caser l’un d’entre eux).

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Visuel peinture : M.C Escher

Et tout mon univers a frémi

Je suis conteur d’histoires. Je vais par les sentiers, jusqu’aux villages les plus reculés pour un soir ou deux, narrer des récits imaginaires. Par principe je ne raconte jamais mes histoires vécues. Mais il y a des exceptions incontournables. Et celle que je vais te dévoiler l’est assurément. Je ne trahis aucun secret, ou peut-être le plus grand que je n’ai jamais osé rêver.

Le jour dont je te parle, la vallée se diluait déjà dans une atmosphère hivernale et sur les hauteurs le bleu s’ourlait de blanc. J’y habitais depuis des années et j’aimais bien m’y poser lorsque je revenais de mes voyages. Bien sûr j’avais une raison plus secrète de me réjouir de rentrer, mais je n’en parlais guère. A l’époque je taisais mes escapades chez Sara.

Au fond du vallon, il y a une colline qui côtoie presque le ciel.  A son sommet, se niche une bourgade où ne vivent que des femmes. Les habitants de la plaine évitent le lieu comme si toutes les conspirations du monde y trouvent naissance. L’affranchissement des habitantes ne plait pas beaucoup aux hommes des villages alentours. Ils médisent, affirment que seules des sorcières peuvent habiter tout là-haut, où rien ne pousse. C’est en partie vrai. Le sol est aride. Un vent sauvage souffle plusieurs heures le jour, s’assoupit en fin de journée pour reprendre de plus belle, la nuit, sans jamais se taire. Il y pleut rarement. Et les étés sont écrasants. Mais nulle magie en ces lieux, nul secret d’initié. Les femmes y travaillent dur et y gagnent le droit d’y vivre libres.

A chaque fois que j’ai franchi les derniers dénivelés j’ai toujours eu l’impression de me trouver à l’abri du monde. La maison de Sara est faite de pierres et de terre, emplie de dizaines de trucs utiles et inutiles qu’elle aime que je lui rapporte. A l’intérieur, la chaleur y est belle. Les heures heureuses. J’y reste quelques jours puis reprends la route dans tout le pays.

Sara, je l’ai rencontrée par un de ces hasards qui changent le regard sur le but de notre existence. Les premiers mois on se voyait en cachette. Puis, vinrent tous les autres, ceux où je vins conter mes histoires au rythme du vent. C’est un moment de repos, une pause bienvenue dans la journée des habitantes. Où que j’aille, où que je me pose, dès que je prends la parole, la magie opère. Ça me fait toujours l’effet d’ouvrir un coffret aux mille secrets. En un clin d’œil, les visages perdent leur austérité, les yeux s’illuminent.

Le jour dont je te parle, j’étais arrivé plus tard que les autres fois. La nuit tombait déjà. La montée avait été ardue, le sentier glissant et le vent annonçait une tempête. Près de six mois avaient passé sans que je ne rende visite à Sara. Six mois à traverser le pays pour raconter mille et une histoires. J’avais hâte de la revoir. Six mois, c’est long quand on aime. J’ai frappé à la porte de sa maison. Habituellement elle sait quand j’arrive et en cela peut-être est-elle un peu sorcière. Comme elle ne répondait pas, je suis entré et je l’ai appelée. La pièce à vivre baignait dans la pénombre. Je me suis inquiété de trouver le feu éteint, de ne pas la voir m’accueillir comme toutes les autres fois. Mais de la porte de la chambre la lumière filtrait. J’y ai entendu un pleur. Troublé, je me suis avancé. C’était un pleur un peu étrange, qui, me suis-je dit, n’avait pas lieu d’être. Pourtant il était ouvertement présent et assez fort, crois-moi. Ça m’a fait un drôle d’effet de l’entendre. Je n’arrivais pas à savoir s’il fallait que je franchisse le seuil de la chambre ou si je devais rebrousser chemin. J’ai néanmoins poussé la porte. Sara était allongée dans le lit et te tenait dans ses bras.

Chut, écoute, te dit-elle. Et après une respiration, elle a ajouté, Écoute la voix de ton père, et tu t’es aussitôt apaisé contre son sein. Sara a levé les yeux vers moi, ainsi que son sourire.

Et tout mon univers a frémi, mon tout petit.  

Pour les plumes d’Asphodèle quinze mots sur le thème du secret. COFFRET CACHETTE CONSPIRATION DEVOILER PRINCIPE CHUT CLIN D’OEIl INITIE VENT TRAHIR TAIRE TRUC POLICHINELLE PERCER PROTEGER. Quatorze d’entre eux m’ont inspiré.

Crédit photo Pinterest

J’avance autre part

Schizophrène surfant sur l’abstraction, jouant de silences, je marche à contre-courant.

Loin.

Loin

du monde extérieur.

Oiseau des airs imaginaires, j’absorbe les pensées discordantes aussi vite que les maringouins avides de peaux palpitantes. Dans l’infini imprécis je réinvente les danses des mots exaltés, les cris muets au plus haut des toits de toi.

Il se peut alors que dans la muraille de ta normalité rassurante, ton refus de m’entendre me blesse. J’ai l’air d’un énergumène. D’un étrange étranger sans passé.

Ni suite. Ni portée.

Pourtant j’avance. J’avance autre part. Imprécis et lucide. Et J’attends. J’attends que l’on se rejoigne quelque part.

Sais-tu que dans la forêt, les lambrusques croulent déjà sous les fruits ? J’en cueille un et le croque. Jus acidulé de mai tout au fond de ma gorge. Là maintenant, ma main en saisit un autre. Tiens, prends. Celui-ci est pour toi.

Ne t’approche pas trop. Ne me touche pas. Mais ne t’éloigne pas.

S’il te plait. Laisse-moi être moi. Au nom de la folie, le droit d’être fou.

Pour l’agenda ironique de mai, chez La plume fragile. Quatre mots
énergumène, schizophrène, maringouin, lambrusque. Je me suis éloignée du thème et de la poésie de printemps… mais comme ce texte trottait dans ma tête depuis un moment, je le livre tel quel.

Crédit photo : Trustinelements via Pinterest

On navigue à vue de rêves

Allongés nus sur un lit d’herbe folles, au milieu des maringouins assoiffés

Le soleil joue d’ombre et de lumière

Sur nos corps impatients.

La tête en friche

Eloignés des normes et des habitudes de ce monde

On navigue à vue de rêves

L’un énergumène

L’autre schizophrène.

On danse l’air de l’autre

Comme nos sourires en vie de nos corps.

Chairs aimées

Assoiffées de baisers

Et de tendresse éternelle

Nos étreintes au goût de folie belle.

On navigue à vue de rêves

Encore.

L’un énergumène

L’autre schizophrène.

Quant à la nuit, peaux rassasiées, âmes nourries, panses comblées de fruits de lambrusque

Le sommeil nous gagne.

Bon

Jour

Dans

Tes

Bras.

Pour l’agenda ironique, le mois de mai chez La plume fragile. Quatre mots
énergumène, schizophrène, maringouin, lambrusque, un zeste de folie amoureuse, un soupçon de poésie.

Peinture : Gustav Klimt.

Danseur de corde

Bruno avait été un enfant téméraire, réfractaire à l’autorité paternelle. Il n’aimait ni l’école, ni travailler la terre de son père. En classe, il trouvait le temps long, ne s’égayait qu’au moment de la récréation. Ce temps-là fut néanmoins vite révolu, le jour où il réussit à grimper au plus haut du seul platane de la cour. Il avait sept ans, et pour seule réponse à son entêtement il avait dit vouloir toucher les nuages. La raclée qu’il reçut de son père le soir-même, le dissuada de réitérer l’exploit en public.

Dans la campagne environnante, il choisissait des arbres aux branches basses afin de faciliter son ascension ; puis le temps passant et l’aisance acquise, il prit des risques calculés. Les réflexes étaient pourtant innés. Saltimbanque dans l’âme avant même de connaître l’art de l’acrobatie.

Les jambes suspendues à la branche, le corps plongé dans le vide, Bruno voyait, comme une métamorphose, l’univers à l’envers. Et en oubliait le poids de la terre.

L’été de ses dix-huit ans, embauché pour toute la saison à l’auberge de la ville voisine pour y faire la plonge, il rencontra Cécile. Elle servait en salle et ne croisait guère Bruno. Pendant ses pauses, elle ignora longtemps qu’il l’observait.

Elle s’adossait au parapet de pierres pour fumer. Bruno, devant ses éviers, attendait toujours le moment où elle écrasait sa cigarette. C’était un moment qui, à ses yeux, s’ouvrait sur un instant saisissant. Cécile jetait un œil autour d’elle, comme pour être certaine de ne pas être vue, puis, avec dextérité, à la seule force de ses bras pour escalader le parapet, elle se hissait sur la bande étroite. Elle se tenait debout, fière et droite. Le regard portait loin. Et, les bras tendus pour maintenir son équilibre, elle avançait.

Du haut du muret elle paraissait aérienne, comme en lévitation. Nulle peur dans ses yeux, nul vertige annonciateur de chute. Elle marchait avec grâce, comme un funambule sur son fil.

L’hiver qui suivit, Bruno et Cécile réinventèrent le monde. Tous deux sous le duvet, à l’écoute du feu froufroutant dans l’âtre, les nuits froides se teintaient de projets d’avenir. Ils se nourrissaient des crêpes au sirop d’érable et regardaient des films qui racontaient des histoires de voltiges et d’acrobaties. Parfois le tragique dérivait vers l’horreur quand l’un des circassiens tombait de si haut qu’il ne s’en relevait pas. Bruno, conscient des dangers, ne pouvait cependant envisager l’avenir que dans les airs.

Ils prirent la route. Nomades des temps modernes, saltimbanques passionnés, les numéros répétés et présentés entretenaient la passion.

Bruno, au-dessus du monde, libre de tanguer sur l’air, loin de la terre, frôlait enfin chaque jour les nuages.

Les plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Onze mots à placer : DUVET HORREUR AIMER TEMPS FEU FROUFROUTER VERTIGE SIROP FROID FRÔLER FILM ROULETTE RISQUE REFLEXE

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Crédit photo : source inconnue

La route

Tu m’as demandé de t’attendre. J’ai du mal à estimer le temps passé. Quelques minutes, quelques heures ? Dans l’habitacle, l’heure ne s’affiche plus sur le tableau de bord mais le moteur tourne encore. Il y a des arbres autour de moi. Et leurs grandes branches.

Ça me rappelle la série SF qu’on a regardé la semaine dernière. Dans un épisode, il n’y avait plus aucun appareil électronique qui fonctionnait. L’atmosphère était oppressante, la forêt constamment dans le brouillard, avec l’ombres des arbres envahissante. T’étais blottie contre moi, tu disais, ça va mal finir, je ne veux pas voir ça. Moi, dans ces moments-là j’ai l’impression d’être un héros parce que dès que tu viens contre moi, tu glisses dans un sommeil paisible. Et te regarder dormir, ça m’apaise à mon tour.

Dans l’attente, j’y pense. C’est dingue comme je pense à toi. Ça occupe tout l’espace. Il y a ta voix, ton sourire et tes larmes tout ça à la fois. Les souvenirs affluent à une allure folle. Je saisis chaque moment vécu. Je baigne à l’intérieur puis je m’échappe.

Je crois qu’il va falloir que je poursuive sans toi maintenant. Ne m’en veux pas. Il y a cette route qui m’attend. Je ne sais pas trop ce qu’il y a au bout, et pour tout te dire ça n’a pas beaucoup d’importance.

Je sais juste qu’il faut que j’y aille.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 326. les autres textes à lire ici

Au regard de nos manques

Du haut des ponts suspendus

On voit les hommes bouleverser le monde.

Alors on bascule.

La tête à l’envers, on s’imagine frôler l’herbe, fouler le sol, plonger dans la glaise.

Être sève dans la chair ou fourmis tambocha à la recherche des trésors de la terre.

Aussi fragiles et forts que le peuplier dans le vent.

On peut plier sans céder.

 Chuter et se relever.

Être de terre et d’éther, d’or des blés et d’azur du ciel.

Parfum de pluie, bruit de feuilles dans les branches, mouvance dans les épis de pereskia.

Au cœur des corps, la constance des architectes frappe les océans du monde.

Effleure l’horizon des événements,

Chuchote l’avenir.

Au regard de nos manques

Ne pas oublier d’y rester attentifs.

Pour l’agenda ironique d’avril hébergé par Anna Coquelicot de Bizarreries & Co . Cherchez, imaginez, inventez, détournez à partir des épis de pereskia et des fourmis tambocha.

épis de pereskia et fourmis tambocha, nés sous la plume et l’imaginaire d’Aimé Césaire dans le poème Insolite bâtisseurs

Crédit photo Pinterest

Ce qui nous lie

L’arôme du café s’échappe en volutes odorantes. On a veillé si tard que c’est déjà le matin. J’ai laissé les heures coupées d’insomnies accaparer la nuit. Je vous ai regardés dormir. On a tous drôlement vieillis. Mais dans votre sommeil, je vous ai trouvé beaux. Beaux à l’intérieur de vos coquilles fragiles, beaux de vos vécus. Nous six, c’est une drôle de combinaison. Des disputes et des rires. Des projets de vie, des luttes, des rêves différents. Des défauts en pagaille. Et un lien filial tellement fort qu’il me grandit encore. Bien sûr, toi t’es plus là, et c’est bancal sans toi, mais on entend toujours ta voix au détour d’une intonation, on te retrouve dans l’expression d’un regard, d’un geste, d’un rire de l’un de nous. T’as pas disparu de nos répertoires téléphoniques.

Je suis sortie de la maison. Pieds nus dans la verdure j’ai foulé les hautes herbes humides de rosée. Ça chante le printemps tout autour de moi. Les oiseaux se lèvent si tôt.

J’ai marché jusqu’à l’étang. Sur la berge, le radeau de notre enfance n’est plus qu’un souvenir, quelques restes de bois recouverts de mousses et de champignons. Entre les roseaux, ça grouille de têtards. J’entends les cris de nos batailles dans l’eau glauque.

Au bruit soudain de la musique assourdissante qui s’échappe de la maison, je sursaute avant d’éclater d’un rire bref. Il n’y en a qu’un pour réveiller les autres au son d’une fanfare. Au moins, toi, maintenant, tu n’as plus à supporter cela.

Les rideaux s’ouvrent. A présent le soleil emplit la maison. Le brouhaha des voix me ramène vers vous. On s’enlace comme des enfants. T’es là, à l’intérieur de nous.

J’ai fermé les yeux. Je te sens tout près. Et comme au temps de l’enfance, je laisse les voix de ceux que j’aime apaiser mes peurs. C’est un doux murmure bordé de velours. Il y a tant de vie en nous qu’elle balaie l’idée même de ta disparition.

On ne se promet rien. Nos silences parlent pour nous. Nous savourons ce qui nous lie.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte : OISEAU FANFARE SOLEIL RIDEAU COMBINAISON VERDURE CAFE INSOMNIE RENOUVEAU VELOURS SOMMEIL SURSAUTER SORTIR SAVOURER

Je rêve d’indifférence

Je n’y arrive pas. Non. Rien à faire. On me l’a pourtant dit et redit. « N’y prête pas attention, tu sais comme sont les gens. Toujours à juger avant même de connaître. » Mais je n’y arrive pas. Et ça me fait mal à chaque fois. C’est terrible de vivre avec ce regard pesant, constamment porté sur moi. Et lorsqu’il est fuyant, c’est parfois pire. Où que j’aille, je porte le même poids. Comme si je n’avais pas déjà assez à porter. Moi, ce que j’aimerais c’est être invisible aux yeux des passants et des anonymes. Ne pas devoir justifier mon droit d’exister.

Je rêve d’indifférence.

Une photo, quelques mots Brik à book 325

Credit photo : © Arthur Humeau

Quartier Latin, quatre heures du matin.

Quartier Latin, quatre heures du matin. Sur la place de la Contrescarpe, Rémi quitte le groupe d’amis avec qui il a passé la soirée. Flânerie dans la nuit claire, il avance à contre-courant. C’est en bas de la rue Mouffetard qu’il croise Marie toute de rose vêtue. Marie qui, d’un pas pressé, se hâte vers chez elle. Entre les jeunes gens, le tempo différent provoque un choc. Une secousse de l’ordre du sismique. Rémi, aspiré par la prolifération d’émotions que la présence de Marie entraîne, prend la mesure de l’ordinaire qui se pare d’extraordinaire. Au même moment Marie se rappelle le sourire de Rémi entrevu quelques heures plus tôt sur la place de la Contrescarpe. Un sourire tendre et audacieux. Un joli mélange de genre, pense-t-elle.

Un peu par bravoure, Rémi frôle la main de Marie. Une sorte de reconnaissance implicite incite les jeunes gens à poursuivre leurs pas dans le même sens de marche jusqu’à la chambre de Rémi.

En équilibre, sur la margelle du temps fragile, les mots sont superflus. Ils racontent les amours de jeunesse et les plaisirs éphémères. Un intervalle suspendu où chaque instant est à l’opposé de moments décadents. Quand le hasard s’en mêle, pensent les jeunes gens, il faut suivre le cours de l’inattendu. Goûter l’air du temps avec gourmandise. Tous deux veulent profiter des heures à venir.

Dans l’immédiateté Rémi déshabille Marie. L’effeuillage est malhabile. Un peu tremblant. Fasciné, Rémi s’arrête sur la rondeur de la hanche de Marie et suit des yeux le minuscule poisson-chat qui orne la peau blanche. Au début, hésitant, Rémi dessine du bout des doigts le corps allongé, et la chair émouvante dans la mouvance des caresses l’enhardit.

Rémi regarde Marie, qui à son tour, le regarde. Le désir les aspire, dévore les heures suivantes, puis jambes mêlées, souffle paisible, les corps s’endorment.

Au matin, Rémi se réveille sous le regard serein de Marie. L’atmosphère printanière auréole le jour et le corps nu de Marie. Troublé, Rémi effleure les lèvres, murmure bonjour, cueille le sourire de Marie. Respire sa peau.

L’enlace fort.

Ils se regardent encore.

Comme une promesse à venir aujourd’hui teinte déjà leurs lendemains.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Seize mots à placer dans le texte : PLAISIR HASARD PROFITER CUEILLIR AUJOURD’HUI LENDEMAIN ROSE SEREIN POISSON PROLIFERATION LATIN IMMEDIATETE MARGELLE DESIR DECADENT DEVORE

Crédit photo : Pinterest

Je rêvais les étoiles.

Lampadaire saisi en pleine créativité. Ville de Muret (31) Mars 2019

Murmures de voix et claquements de volets. La ville s’éveillait sur un des derniers matins d’hiver.

J’avais veillé toute la nuit. Durant la soirée j’avais été le pilier incontournable de l’indigent et tenu la chandelle ‒ malgré moi ‒ pendant des heures à un couple qui avait hésité à poursuivre les prémices de leur idylle. J’avais assisté ‒ de loin, mais j’avais la vue perçante ‒ à un règlement de compte sur la place du marché et à plusieurs deals entre revendeurs de drogues et toxicos. Les nuits étaient souvent plus fracassantes que les jours. La population sensiblement différente. Derrières les volets clos, s’animaient d’autres existences. On en parlait parfois entre nous. On avait vu défiler nombre d’habitants aux espoirs mal définis et aux rêves inaccessibles. D’autres qui jouaient la carte du raisonnable et de l’ennui et d’autres encore, celle du tragique. Si beaucoup s’en fichait, nous étions quelques-uns à penser que les générations à venir allaient avoir du boulot pour travailler l’espoir. J’y réfléchissais souvent pendant les heures creuses. Et tout particulièrement ce matin, alors que le soleil tentait de réchauffer la ville. Je songeais à ces utopies qui jouent de chimères. A la résonance d’idées folles. Nous étions nombreux à rêver. Mais les rêves des autres étaient à hauteur de leur suspension. Illuminer une rue, un pont, et pour les plus ambitieux, un quartier tout entier.

Moi, je rêvais plus haut. Je rêvais les étoiles. Celles qui inspirent et respirent les nuits fragiles peuplées d’infortunes, les heures prospères habitées des plaisirs de chair, et tous les instants assombris qui jouent de lumières. Je rêvais. Poète illusionné, enchaîné à la matière et pourtant libre. Je rêvais d’embraser les jours, éclairer les âmes plutôt que les nuits.

C’est ainsi que l’idée m’a traversé l’ampoule sans crier gare. Je me suis dit qu’à défaut de pouvoir changer le monde je pouvais l’embellir. Le célébrer avec des mots, des rimes et des histoires. C’est que voyez-vous, je crois que de l’inanimé nait aussi l’animé. On pouvait voir grand. Ou petit. Peu importe, tant que des fragments d’espoir s’affichaient manuscrits sur l’une de mes faces, et sur celles de mes compères et réverbéraient l’obscurité.

Quatre mots se sont alors imposés : Chesterfiel, Émétique, Atlantique, Évocateur. Ne me demandez pas pourquoi, ça s’explique pas ces choses-là. J’ignorais ce que j’allais bien pouvoir en faire. Mais nul doute j’avais matière à écrire. Et après, ma foi, après.

Espérer illuminer.

L’agenda ironique de mars, chez Max-Louis avec pour thème : Le lampadaire comme il nous plait de le voir et quatre mots à placer, Chesterfiel Émétique Atlantique Évocateur.


Et demain

Ce matin tu t’es levé, le cœur bousculé par la réalité du futur présent. Pétri de colère, d’incompréhension et d’inquiétude. Tes illusions envolées à la lisière de tes dix, seize ou vingt ans.

La Terre au bord de la rupture. Ce n’est pas le titre d’un conte, ni un film à gros budget avec sensations fortes à grand renforts de trucages. Tu ne sais si l’histoire finira bien. C’est ta réalité. Et celle de ceux qui naissent aujourd’hui. Et toi qui décides d’avancer. Avancer pour renverser l’inertie des plus grands de ce monde, débattre de l’urgence d’agir. Et tu te moques des mégères qui jugent que ta démarche égale l’utopie. T’en as marre des égoïstes. Des individualistes harassés par le poids de l’indifférence. Des arrogants et des matérialistes. Et de tous ceux qui n’envisagent pas changer le cours des choses, encore moins s’engager à corriger leurs erreurs.

Petits êtres imbus d’eux-mêmes.

Toi, tu veux croire à des lendemains meilleurs. Lever les yeux vers le ciel et ne pas le voir gris quand il devrait être bleu. Tu souhaites des lendemains où la terre sera fertile, sans culture intensive, où consommer ne rimera pas avec excès.

Tu ignores où tout cela te mènera. Mais ça ne t’empêche pas d’avancer. Au contraire. Tu puises ta force dans ta détermination et la coalition, le mariage improbable du pragmatisme et de l’espérance. Tu veux pouvoir célébrer l’avenir, les pieds ancrés dans le sol, le regard porté vers les cimes des arbres et le haut des montagnes. Regarder les fleurs s’épanouir, les jonquilles et les soucis fleurir et orner de jaune vif les jardins. Tu refuses la censure des gouvernements sur l’état de la fragilité de la planète et la politique de l’autruche qu’ils appliquent. L’insupportable silence de ceux qui précipitent l’avenir vers la désolation. Alors tu marches. Et élèves ta voix. Avec des milliers d’autres.

Éveiller les consciences. Une promesse d’avenir qui côtoie le merveilleux. L’espoir des générations à venir.

Les Plumes d’Asphodèle et quinze mots à placer : MERVEILLEUX CONSOMMER MARIAGE SOUCI FLEUR MEGERE FRATRIE UTOPIE HARASSE HISTOIRE FERTILE ILLUSION CELEBRER CONTE CENSURE.

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crédit photo : pinterest

Avis de recherche

Il y en avait dans tout le quartier. Difficile de ne pas les voir, difficile d’y rester indifférent. Madame la directrice hésitait entre éclat de rire et exaspération. Elle entendait déjà Monsieur le maire lui reprocher de ne pas savoir tenir ses résidents. Il faut dire que Robert avait frappé fort. Il avait placardé des annonces partout. Sur le panneau d’affichage de l’école primaire, sur celui du collège et du lycée. Et ceux de la campagne électorale, recouvrant sans vergogne les visages des candidats. Il avait déposé des flyers chez les commerçants, avait osé en lâcher quelques-uns à l’accueil de la mairie. Ce n’était pas son premier forfait et ‒ espérait-elle, secrètement ‒ pas le dernier. Le bougre savait égayer les journées et tant pis s’il utilisait la photocopieuse et la rame de papier de son bureau comme étant les siens. Au début, Madame la directrice l’avait soupçonné d’avoir fait un double de clé mais non, Robert crochetait les serrures avec art et discrétion. Tout bien considéré elle ne voulait pas le voir s’arrêter. Le vieil homme était un peu pitre, provocant et pétri de tendresse, tout cela à la fois et depuis qu’il était venu vivre dans la résidence, l’ambiance avait considérablement changé. On y entendait des rires. Ça valait tous les désagréments qu’il provoquait par ailleurs.

Bien entendu à l’entrée de la résidence, le format de l’affiche était beaucoup plus imposant. Le vieil homme avait encore ses entrées auprès de certaines agences publicitaires et Madame la directrice reconnaissait qu’il avait l’œil pour saisir des instants particuliers. La photo était en noir et blanc et avait un grain qui invitait à la nostalgie. On y voyait un tricycle de gamin abandonné sur une portion de piste cyclable. Comme souvent le texte qui accompagnait le cliché était à double sens. Et sur le moment Madame la directrice ne sut trop comment interpréter celui-ci.

Robert y avait inscrit en lettres capitales, police Time New Roman : RECHERCHE ENFANCE DISPARUE


Une photo, quelques mots : Bric à book 324

Crédit photo : © Sabine Faulmeyer

Peindre le vent

Tableau « Peindre le vent » en cours de réalisation. Pour découvrir sa finalisation c’est par ICI

Adrien habitait un moulin à vent dans un pays sans vent. Dans la contrée il faisait figure d’original pour deux raisons. Son humour et sa passion pour la peinture. Il affirmait d’un ton plein de malice qu’un jour lointain, un grain de folie avait soufflé sur le pays, un grain d’une telle ampleur que même les poules avaient perdu le sens des priorités et ne savaient plus voler. Alors pour contrecarrer l’absence de vent, il peignait. Les habitants, occupés à des affaires importantes, accordaient peu de crédit aux dires d’Adrien et encore moins à la passion qui l’animait. Ils pensaient tout haut qu’il ne fallait pas chercher bien loin pour savoir d’où venait le grain de folie. Mais Adrien n’avait que faire de l’avis des habitants. Tant qu’ils lui fichaient la paix, il essuyait leurs reproches avec philosophie.

Il est vrai qu’Adrien passait la plus grande partie de son temps à tenter de capturer le vent inexistant. Capter la plus petite vibration, la moindre variation, saisir un souffle et ensuite.

Ensuite peindre. Peindre le vent.

Il utilisait de grandes feuilles de papier sur lesquelles il transcrivait les courants. Tel un chef d’orchestre il maniait le pinceau chargé de peinture, tantôt en gestes larges, tantôt en petites touches légères. Chaque tempo assorti de nuances colorées fusait comme la musique. Il peignait de l’aube au crépuscule, l’esprit tourné vers des sons intérieurs, perçus de lui seul, à l’écoute de tous les chants multiples du vent inexistant.

Le soir venu, il retrouvait Pauline. Il ne savait dire si c’était elle qui le rejoignait ou si c’était lui qui rattrapait Pauline. Toujours est-il que le contraste entre les doigts tâchées de peinture d’Adrien sur la peau parsemée de taches de rousseur de la belle, offrait une palette assez inédite au peintre.

Il veillait tard, écoutant des heures durant le souffle paisible de Pauline, frôlant de sa paume la beauté ronde du corps endormi. Les courbes semblables aux dunes de sable, à la couleur de blé mûr donnaient de nouvelles couleurs aux nuits d’Adrien. Il tenait à rester le plus longtemps éveillé pour graver chaque instant partagé. Pauline, aussi insaisissable que le vent, Pauline qui traversait les flots et les courants de l’existence sans jamais briser la sienne. A l’égale de sa passion. Sa bouffée d’oxygène. Le sel de la vie.

Les Plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte SAC MOULIN BEAUTE POULE FOLIE VEILLER MALICE ESSUYER SEL SABLE BLE PAPIER PARSEMER PEAU

On aurait dit une grande fenêtre ouverte qui se haussait au-dessus du sol

C’était un matin du mois de février, ça s’est passé si vite que j’ai eu du mal à réaliser la singularité des choses avant le soir. La journée était belle. Gelées matinales très vite balayées par un soleil hivernal généreux. Les mimosas croulaient sous les fleurs et parfumaient le petit vent. Au bout de la rue il y avait cette trouée, on aurait dit une grande fenêtre ouverte qui se haussait au-dessus du sol. Un petit nuage flottait à l’intérieur, celui de Magritte ai-je pensé avant de voir Alice courir après le lapin blanc. Quoiqu’à la réflexion c’était le lapin qui courait après Alice, et Lewis Caroll, suivait, s’arrachant les cheveux et maugréant contre la jeunesse qui n’en faisait qu’à sa tête. Moi, serviable, j’ai demandé en enjambant la fenêtre oh, Lewis, t’as besoin d’aide ? mais le bougre était déjà sorti du cadre. Enfin c’est ce que j’ai cru, mais en y regardant de plus près j’ai vu au bout de la rue, cette trouée. On aurait dit une grande fenêtre ouverte qui se haussait au-dessus du sol. Un petit nuage flottait à l’intérieur, celui de Magritte ai-je pensé avant de voir Alice courir après le lapin blanc. Quoiqu’à la réflexion c’était le lapin qui courait après Alice, et Lewis Caroll, suivait, s’arrachant les cheveux et maugréant contre la jeunesse qui n’en faisait qu’à sa tête. Moi, serviable, j’ai demandé en enjambant la fenêtre oh, Lewis, t’as besoin d’aide ? mais le bougre était déjà sorti du cadre. Enfin, c’est ce que j’ai cru mais en y regardant de plus près j’ai aperçu Lewis en pêcheur de nuage lever haut sa canne vers le ciel pour tenter d’attraper le nuage de Magritte. Alice était si loin qu’elle ressemblait à un point bondissant vers l’horizon. Le lapin, les oreilles tombantes, ahanait, couché aux pieds de Lewis. Boum, boum, boum ! boum, boum, boum ! faisait son petit cœur affolé. Sa montre avait l’air tout aussi essoufflé, ai-je constaté en voyant les heures tourner trop vite. A présent c’est moi qui m’affolais de la course à venir. Allais-je arriver à temps ? 22h 22 c’était beaucoup trop tôt pour trouver une idée. Et puis j’ai levé les yeux et j’ai vu cette trouée, on aurait dit une grande fenêtre ouverte qui se haussait au-dessus du sol. Un petit nuage flottait à l’intérieur, celui de Magritte ai-je pensé avant de voir Alice courir après le lapin blanc. Quoiqu’à la réflexion c’était le lapin qui courait après Alice. Lewis Caroll, lui, avait lâché l’affaire. Il voulait remonter le temps, trouver comment l’absurde pouvait se doter d’imagination en si peu de temps. Moi, pendant ce temps, je me suis hissée sur le bord de la fenêtre. Je crois que j’aurais pu me laisser aller à suivre les courants ascendants, fragile, fragile dans l’espace-temps. J’aurais pu, mais Lewis a stoppé mon élan, il m’a dit, attends, attends je crois que je me souviens, il a dit, c’est tout simple, j’aurais dû y penser avant même de commencer à écrire Les Aventures d’Alice. Alors piquée de curiosité j’ai demandé, Quoi ? C’est quoi ? Et lui, de me répondre, tout sourire : « Le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. »

Agenda ironique, agenda onirique et rêve absolu nous propose Martine avec seule contrainte la phrase de Groucho Marx à placer à la fin du texte.

Avis aux lecteurs : texte écrit à l’arrache et sans filet ! 🙂

Magnifique monde et La Victoire : René Magritte. (1898-1967)

Une petite plume mêlée à ta chevelure.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver se fait moins froid. 

Écoute,

Au son des cordes du oud

La nuit s’ensoleille et les murs lézardés s’éclairent.

Entends nos cœurs battre fou,

Exquis de l’ivresse première et de la caresse originelle

On tend vers l’élasticité charnelle.

Immortels.

Vois,

La danse qui chante et frémit au creux de nos désirs

Musique de nos souffles imprégnés de nos corps libérés

Chavirent nos sens.

Comme la lecture de ton corps est belle,

Belle de l’avenir à lire, 

Belle des livres à venir dans la malle aux livres.

Au corps à corps de nos corps, tu peuples chaque manque

Et l’hiver est moins froid. 

Et là, au crépuscule venu,

Apaisé,

Te regarde, endormie.

Une petite plume mêlée dans ta chevelure.

Sous la houlette d’EMILIE, Les plumes d’Asphodèle reviennent. Quatorze mots à placer : LEZARDER DUR LIVRE S’IMPREGNER CORPS ELASTICITE ENSOLEILLE APAISER PLUME MANQUE MOINS MALLE GUITARE BILBOQUET.

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Quadrilatères sur fond noir

Fallait-il y trouver un sens ? se demandait Charlie, figé devant l’espèce de sculpture moderne qui prenait un espace dingue dans la salle. Anna lui avait dit, Je te rejoins au musée, comme si c’était un lieu qu’il fréquentait habituellement alors qu’il n’y mettait jamais les pieds. Il éprouvait une sorte d’inimité pour ces lieux de culture qui tendait vers l’intellectualisation systématique. Il n’y comprenait rien, et les rares fois où il avait été forcé de s’y rendre il s’y était profondément ennuyé. Anna, au contraire ne manquait aucune exposition, fascinée par l’inventivité et l’à-propos dont faisaient preuve les artistes pour s’exprimer. Le problème venait peut-être de là, se disait Charlie. Son incapacité à exprimer ce qu’il aimait ou pas. Il pouvait dire qu’il aimait le chocolat et détestait le chou. Qu’il préférait marcher plutôt que conduire. Ça c’était dans ses cordes. Mais pour le reste c’était difficile et Anna le lui reprochait de plus en plus souvent.

La sculpture ‒ mais pouvait-on parler de sculpture ? ‒ était plongée dans l’obscurité et dominait l’espace. Elle représentait un carré central au liseré lumineux autour duquel des quadrilatères s’entrecroisaient. Les lignes croisées, sorte de carrefours inhérents qui cassaient la rigidité de l’œuvre, ‒ ou la renforçait, Charlie n’arrivait pas à se décider ‒ partaient loin, et si Charlie ne détournait pas la tête il pouvait imaginer qu’elles étaient infinies. C’était peut-être bien ce qui le perturbait le plus. Cette idée d’infinitude le prenait au dépourvu. Il préférait nettement se concentrer sur le carré central qui attirait à la fois l’ombre et la lumière, et qui, lui, n’évoquait rien d’autre qu’un carré. Charlie resta ainsi quelques longues minutes à regarder le centre de la sculpture, se demandant combien de temps encore il allait patienter avant de quitter la salle. Il pouvait tout aussi bien attendre Anna devant le musée et lui dire, Viens, allons faire un tour au parc. Allons nous allonger sur l’herbe, allons voir les arbres et les enfants qui courent autour des gens qui flânent. Mais Anna n’aimait pas les parcs.

Charlie retint un soupir. « Quadrilatères sur fond noir ». Tu parles d’un titre à la con, se dit-il au moment où Anna se matérialisait à côté de lui. T’en penses quoi ? lui demanda-t-elle avec fébrilité. Et avant même qu’elle ne se lance dans un postulat qui ne souffrait aucune comparaison, il répondit : rien.

Une photo, quelques mots : Bric à book n°323

Crédit photo : Steven Ramon

A la traversée des rêves

a la traversée des rêves

Dès qu’il posait sa tête sur le traversin, Hugo rêvait. Et dans ses
rêves l’univers flottait à l’horizon des mondes. Aventureux, voyageur
ambulant dans l’immobile et le mouvant, il effaçait les rides du temps et
parcourait à grandes enjambées le ciel ouvert à tous vents. L’océan
s’ouvrait sur l’aube. Dans la ville, chaque rue s’illuminait au passage
des étoiles. La voilure des mats se gonflait d’espoir.

Hugo rêvait. Et à chaque voyage les cercles s’émancipaient des
courbes et les lignes s’arrondissaient aux éclats de lune. Certains jours
s’offraient un air de vacances, tandis que les nuits s’animaient au
désordre de l’équilibre. Nul besoin de passerelle pour atteindre la
sagesse. Elle affleurait les pensées les plus intimes, les plus sauvages, et
poussait haut vers le soleil les fleurs de pissenlits. Les oiseaux volaient à
contre-courant. Les arbres, ô les arbres, tiraient de leurs racines la sève
antique. Les branches lourdes de fruits mûrs nourrissaient la Terre.

Hugo rêvait. Et, dans ses rêves, frôlait les constellations, caressait l’apesanteur, se dressait dans l’amplitude du présent. Au frémissement du sable, le désert se peuplait d’avenir. Hugo pouvait dormir tranquille.

Vieillir n’était alors plus une étape à franchir.

Sous la houlette d’Emilie, les Plumes d’Asphodèle reviennent ! Un mot : TRAVERSÉE. Il en résulte treize mots avec lesquels jouer.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro. Tu avais dit dix-sept heures et pour une fois j’étais presque à l’heure. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et malgré la pénombre qui contrastait avec la clarté extérieure je ne t’y ai pas vue. J’ai hésité un moment avant de ressortir. J’ai arpenté la place. Scruté chaque terrasse des bistrots. Regardé les filles qui me faisaient penser à toi mais aucune n’avait ta chevelure. Il était dix-sept heures vingt et tu n’étais toujours pas là. Je t’ai envoyée un sms. J’ai écrit Tout va bien ? tout en pensant que non ça n’allait pas puisque tu n’étais pas là. J’avais déjà en tête un nombre incalculable de scénario sordides en tête. Le plus récurrent racontait ton enlèvement par un tueur fétichiste de jeunes femmes aux cheveux rose. Obsédé par les barbes à papa que sa mère lui avait toujours refusé étant gamin, il assouvissait, depuis, sa vengeance. C’était tordu, complètement improbable et très stupide. Une de ces histoires qui me traversait souvent le crâne et sur lesquelles je ne m’arrêtais jamais.

Je me suis tourné à nouveau vers le café Perro Negro. En terrasse se trouvait un couple de touristes assis devant leur verre. La femme, jambes nues croisées, concentrée sur sa lecture, lisait une brochure touristique. L’homme buvait de grandes gorgées de bière. On aurait pu croire chacun indifférent à l’autre mais en dépit de leur attitude distante je descellais une certaine complicité silencieuse. De celle qui atteste des années de vie commune. J’aurais pu leur inventer une histoire, trouver une raison à leur halte dans ce café où je venais régulièrement. Après tout, mes carnets regorgeaient d’histoires glanées dans ces lieux. Seulement je n’avais en tête que cette idée de tueur fou de chevelures couleur barbe à papa.  Il allait falloir que je te dise combien cette teinte allait finir par me rendre fou moi aussi.

Je crois que j’ai senti ta présence avant même de te voir. Je savais que si je me détournais de la façade du Perro Negro tu serais là, juste derrière moi, à attendre je ne savais trop quoi. J’ai perçu ma propre hésitation. Face à moi, comme figé sur un cliché de carte postale, le couple n’avait pas bougé. La femme était toujours plongée dans sa lecture, l’homme finissait son verre. J’ai senti ton souffle. Tout près. Tes seins contre mon dos, tes bras m’enlaçant. Ta chaleur si belle. Émouvante. J’ai fermé les yeux. Tu vibrais d’une euphorie palpable. Une gaieté familière qui me rappela soudain le pourquoi de ton retard.  J’ai hésité à me tourner vers toi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A chaque fois, tu m’as surpris. A chaque fois, je n’ai pas eu le temps de m’y habituer que déjà tu étais autre.

Et pourtant. Rose, bleu, violet, vert, ou toutes les couleurs de l’arc en ciel auront beau s’épanouir dans ta chevelure, ils ne changeront rien de mon regard lorsque je te vois.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 322

Crédit photo © Nick Cooper

Seuls les rhizomes

Au fil des tracés de lignes, à la croisée des droites, c’était sans cesse la même méfiance. La même insignifiance. Dans l’architecture urbaine la trame se mêlait à l’absence. A l’infini, l’escalator définissait le nombre de nos pas. Nous frôlions l’exil.

Chaque jour nos regards posés sur l’écran de notre existence fuyaient l’équilibre. Images, sons, mots entre gris et blanc percutaient et frappaient le renoncement. Un tambour sourd, étranger à notre mouvance aspirait le vide. La variance perturbait nos sens. On tanguait sous le manque de repères, on retenait le virtuel et sous nos doigts s’agitait la parole de nos architectures digitales, tandis que dans le vent.

Oui dans le vent. Le lent, lent balancement des hautes tiges pourchassait l’air. Bambous fendant le ciel de l’architecture végétale, je m’inventais des rêves. J’oscillais, entre doute et courage. Funambule des temps à venir, loin de l’indifférence, loin de nos errances fragiles et de nos charpentes rigides, je regardais les herbes hautes. Nous étions si frêles. Éphémères.Des brins d’existence dans le vaste monde.

Seuls les rhizomes couraient la terre des millénaires.

 

Une photo, quelques mots Bric à book 321

Photo : ©Zhu Liang