A supposer que

A supposer que l’on me demande ici de te raconter comment nous avons traversé les âges, je peux évoquer le moment où on a vu derrière la dune, le soleil embraser l’horizon et, cet instant où, face au vent, on s’est saoulé de l’air avant de boire le souffle de l’autre puis, allongés sur le sable, il nous a traversé l’idée de se bercer d’étoiles et de caresser le possible comme se traverse la jeunesse, et se réinventer jusqu’à voir les fleuves se nourrir des rivières et entendre les montagnes témoigner de la constance, tandis qu’en apesanteur, nous apprenions à tisser les bords du monde sans faillir face à l’instabilité et puis te dire tout ce temps passé à étudier comment colmater le déséquilibre inhérent à l’équilibre, élargir l’anse de la baie avec l’amplitude du vécu et comme l’amour se réinvente au fil des sillons et des rides ; il se peut même qu’après, je projette, dès le retour de la marée, de t’inviter à dîner dans ce petit resto de bord de mer pour te dire tout ce que c’est de t’aimer aujourd’hui alors que la Terre chancelle du manque d’arbres ; j’imagine déjà te rejoindre, toi attablé avec un verre de vin, dans l’attente paisible de ceux qui savent, et entre tes mains, ce livre que tu aimes relire de temps à autre, Manon Lescaut ; alors qu’en sourdine se joue quelques morceaux de Bill Evans, toi, tu liras quelques lignes à voix haute, pour le plaisir, une phrase au hasard, diras-tu d’un air mutin, comme si nous jouions une partition pour le moins inconnue alors qu’elle relève davantage de la complicité ; tu m’écoutes, insisteras-tu, alors je fermerai les yeux et j’écouterai le son de ta voix et ce sera cela que je retiendrai bien plus que la phrase lue, je penserai même que dans l’idéal, elle s’accolera sans mal avec le reste de ce récit, et si rien n’est moins sûr, on fera comme ci car l’essentiel est qu’elle existe au moment où : « après  avoir soupé avec plus de satisfaction que je n’en avais jamais ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. » 

Pour l’agenda ironique de Juillet hébergé ce mois-ci par Emmanuel Glais. Il fallait choisir une contrainte à piocher du côté de l’Oulipo : À supposer… est un texte en prose composé d’une phrase unique très développée, initiée par la formule : « À supposer qu’on me demande ici de… » illustrer le récit avec une peinture de Zach Mendoza et y ajouter une contrainte supplémentaire, réécrire cette phrase de l’Abbé Prévost dans Manon Lescaut en début ou fin de récit.

Peinture « Bill Evans » par Zach Mendoza

Agenda ironique. Les textes – Les votes

Voici venu le temps de lire ou relire les textes que cet agenda de juin vous a inspiré. Pour rappel, vous avez jusqu’au 30 juin pour lire, voter pour 3 de vos textes préférés et pour élire celui ou celle qui hébergera l’agenda ironique de juillet.

Merci pour vos récits, histoires et poésies qui ont nourri l’imaginaire de ce premier mois de l’été.

J’ai embrassé une nuit d’été et Le Choix chez La Licorne

Le germe du silence et Dans les pousses du silence chez Jobougon

Onésime et les bruits chez Gibulène

Le texte de By Marie à lire dans les commentaires Ici

Nettoyage chezVictorHugotte

Avant-gardiste chez Mébul

Les quatre saisons -L’été Chez toutloperaoupresque

L’été la nuit chez Emmanuel Glais

A l’impossible, nul n’était nu chez Des Arts et Des mots

Trésor du temps chez Vérojardine

Et le silence tourne en rond chez Le dessous des mots

De l’impossible possible ça c’est chez moi

Hors délai mais accepté avec plaisir : De l’impossible possible chez Pigraï’s Flair

le fil d’équilibre

Tu sais, inutile de s’exposer à tous les maux

on peut balayer les secrets et ouvrir les yeux

et si la mécanique du monde vacille

lâcher nos vies précaires et nos béquilles encombrantes

souffler sur nos découpes de cartons et repousser l’ombre

Et pour apprivoiser les nuits oppressantes on maniera l’outil diamant jusqu’à polir toute aspérité niée

Nous prendrons alors le sens du vent et de chaque courant ascendant

nous considérerons la lumière pour retrouver le fil d’équilibre

affermir l’envol du jour et puiser l’audace

sans faillir

et s’il nous faut partir, je n’ai qu’une demande, un cadeau, une offrande d’espérance

Cueillir encore

à chaque aurore

les grains de sucre déposés sur tes lèvres.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du mot BOITE ont découlé 10 mots : Pandore béquille nuit cadeau secret sucre carton ouvrir oppresser outil.

Sculpture land art : Martin Hill

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café.

L’hiver, on avait pris l’habitude de se retrouver au café. C’est toi qui avais choisi l’heure. C’était une heure intermédiaire, entre celle où l’on rentre chez soi et celle où l’on sort dîner. La devanture, éclairée de son enseigne néon « EAT » se parait de rouge et le contraste avec l’obscurité environnante dotait l’emplacement d’un aspect chaleureux. En face du café, il y avait la mer. Les nuits sans lune, on entendait – sans parvenir à les distinguer – les vagues claquer contre le parapet. Plus l’opacité était présente, plus le clapotis s’amplifiait et dans la pénombre déployée je devinais ta silhouette faire face à l’océan. Je commandais deux verres de vin blanc et attendais que tu franchisses le seuil du bistrot.
A l’intérieur il faisait bon. La salle, dans l’attente des clients, était encore déserte. Comme un rappel à commander à dîner, l’enseigne « EAT » figurait aussi sur le mur du fond et embrasait les tables de carmin. L’atmosphère du soir s’enrichissait des parfums de la mer. Blanquette de poisson, filets en papillotes, bouillon de palourdes. Avec le vin, la patronne nous servait des crevettes à l’ail et quelquefois des beignets de calamar piqués de cure-dents qu’une fois délesté de leur mets, tu alignais sur la table comme une palissade.
On parlait travail et projets futurs et, dans le brouhaha des voix qui filtrait de la cuisine, les idées prenaient forme. Tu esquissais quelques ébauches pendant que je notais les bouts d’histoires à venir. C’était une heure riche de sens. On oubliait la précarité du métier, les fins de mois difficiles. Tout paraissait possible à inventer et à vivre.

Avant même de repasser commande, la patronne nous déposait deux nouveaux verres sur la table. C’était le prélude à notre départ. Déjà la salle revêtait ses atours de restaurant, le flot des clients fendillait l’ambiance feutrée dans laquelle nous baignions. Une fois nos verres terminés, nous ne nous attardions pas. Tu m’avais avoué ne pas aimer le bruit des gens.

J’embrassais ta joue, tes cheveux humides d’embruns sentaient l’iode. D’autres histoires me venaient alors en tête. A demain, disais-tu et je répondais oui.
Oui, demain, me répétais-je et je frôlais l’espérance.
J’allumais une cigarette et devant le café te regardais partir. Ta chevelure aux reflets de l’enseigne dansait dans le vent comme une lueur rouge au parfum de la mer.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 374

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Une journée particulière

Ce matin Anna est entrée dans ma chambre et s’est hissée sur mon lit. Tu dors ? a-t-elle dit sans discrétion et comme je ne réponds rien elle répète tel un perroquet, Louis, tu dors ? tu dors ? tu dors ? Je récupère mon téléphone sous mon lit, jette un œil sur l’écran. On est samedi et il n’est pas huit heures. Anna se blottit contre moi, elle chuchote à présent, me raconte un rêve confus de robots et de licornes. Autant dire que ma grasse matinée est foutue.

Dans la cuisine, papa prépare le petit déjeuner, maman m’embrasse. Je dis que je vais faire un tour et ni l’un, ni l’autre ne proteste, ni ne me retient. Je longe le quai jusqu’au port. Le brouillard se dissipe, dévoilant, entre des nappes de vapeur au-dessus de l’eau, la mer agitée. La journée promet d’être belle. Ça fait trois ans que le ciel est particulièrement bleu ce jour-là, comme pour narguer les onze premières années où il a plu. Je me demande si toi aussi tu ne me nargues pas avec tous ces mystères que toi seul connais désormais. C’est comme un défi auquel je ne participe pas, un défi au ciel, à la terre, au temps figé.

Tu t’en doutes, je grandis. J’ai même pris douze centimètres au cours de l’été. Je me sens maladroit, mal à l’aise dans ce corps qui change, empli de questions et de pudeur que je ne peux pas partager avec toi. Quand je me regarde, c’est un peu toi que je vois. Ça sera sans doute toujours ainsi. Tu grandis à l’intérieur de moi, comme tous ces secrets qui nous liaient, ces fous-rires et tous les silences bruyants qu’on lisait dans les yeux de l’autre. On a souvent joué avec notre ressemblance, tous ces gènes qui formaient un tout. Il était si facile de cacher nos différences. A présent, j’extrapole. Je me demande si tes rêves et les miens se ressembleraient. Je me demande si tu aurais vu Marine comme je la vois. Enfin, ça je n’ai pas trop envie d’en parler. Un autre jour peut-être. Qu’est-ce que je peux te raconter alors ? Que depuis ton départ, le bateau est toujours bâché ? Oui, bon, ce n’est pas un scoop…

Je quitte le port, les souvenirs me suivent sans chagrin. C’est cela aussi vivre. Je pense à Anna, notre petite sœur qui grandit sans t’avoir connu, qui bouscule la tristesse par son rire et sa capacité à être dans le présent. Elle m’attend dans le jardin, revêtue de son déguisement de mariée et brandit un sabre laser, (le tien ? le mien ?) Peu importe, je lui ai donné les deux, elle est fière comme une guerrière des temps modernes. Elle dit qu’elle a aidé maman à mettre les bougies sur mon gâteau d’anniversaire, veut savoir si je la trouve jolie. T’es trop grand, dit-elle encore en levant sa tête vers moi. Je la hisse sur mes épaules. Pas vraiment grand, pas vraiment entier, je pense. Parce que depuis trois ans il n’y a qu’un seul gâteau, parce que c’est sans toi que je grandis, avec ce manque terrible qui m’habille, comme une seconde peau.

De la maison me parvient la voix de papa et le rire de maman. Je t’entends me dire que c’est bien. Je t’entends.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Sur le thème VOILE, la récolte a été de quatorze mots : Anniversaire, mer, secret, marine, pudeur, cacher, bosco, perroquet, mystère, vapeur, mariée, brouillard, bleu, bâcher. J’ai détourné le mot « marine » et fait l’impasse sur « bosco »

Agenda ironique de juin

« Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles » Lewis Carroll

Pour l’agenda ironique de juin, l’impossible devient possible ! A partir de la citation de Lewis Carroll et des illustrations de gravures de M.C. Escher proposées, imaginez que l’impossible devienne possible.

Petite contrainte supplémentaire : il faudra débuter votre récit avec la phrase d’ E Allan Poe : « L’été, la nuit les bruits sont en fête » et le terminer avec celle de Lewis Carroll (encore lui!) : « Finalement, j’ai rencontré une brouette, et j’ai pensé qu’elle me prêterait une oreille attentive. »

Le lien de votre texte pourra être déposé en commentaire ci-dessous jusqu’au 24 juin. Ensuite, lecture pour tous et votes jusqu’au 30 juin.

Bonne inspiration et à très bientôt de vous lire

Visuel : M.C.Escher

Aimer

Allongé dans l’herbe piqueté de rosée, Nathan, d’un doigt levé, trace sans effort le ciel ombragé et, sous la lumière discrète et la patience du jour, il modèle le caractère du fleuve jusqu’à étreindre l’argile sans faille. Nul besoin de se tracasser de l’absence de Mila, de s’énerver du manque, Nathan anime le verbe dans l’inventivité. Il s’attendrit des mots que sème Mila au cours de sa marche vagabonde, du rien qu’elle transpose en plein.

De ses mains agiles les liens du temps papillotent et chatouillent le vent. Sans impatience, Nathan sculpte l’air dans le rythme lent de l’attente. Il pense à Mila qui voyage. Il pense aux caresses qui courent sur les corps nus, au souffle qui frôle les lèvres ouvertes, au sable qui avance jusqu’à effacer les faiblesses. Les silences, vecteurs du courage d’aimer prennent alors sens. La source coule d’évidence.

Et quand, à l’aube de l’été Mila revient, elle qui excelle à jouir de l’instant, prend Nathan à l’intérieur de ses bras pour franchir tous les ponts de ceux qui s’aiment d’audace.

Tu es rentrée, dit Nathan qui l’enlace à son tour pour l’accueillir.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème FORCE, les mots récoltés à placer sont effort, rentrée, patience, courage, faiblesse, caractère, poil, vecteur, rien, éteindre, exceller, énerver. Comme souvent, j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux et joué avec « rentrée » que j’ai détourné 🙂

Être de terre et de lumière

Je porte en moi des millénaires d’existence, la patience de nos pères et la sagesse de nos mères. De la semence à la sève, la terre, le ciel, l’air et le feu m’ont façonné. J’accompagne les sources et le vol des oiseaux, le feu du couchant et la quiétude de l’orient.

L’histoire est récente mais elle prend naissance dans les temps anciens. Un matin, l’Homme a posé sa main sur moi et dans le flux de son sang, j’ai entendu le regard fuyant du monde et toutes traces des humains sans repères. Il portait en lui nombre de pensées en déroute, vacillait sur les brèches de l’existence, petit être usé par des siècles de bitume et de vanité. Ses racines, frêles et périssables avaient délaissé l’essentiel, négligé les modes et les façons de grandir. J’ai puisé loin dans le journal du temps pour lire la mesure de ses erreurs, les nœuds innombrables, les heures glaciales et les orages violents. Pour l’Homme j’ai absorbé les maux de la terre, drainé les trop pleins. J’ai plongé dans les abîmes pour y recueillir la mémoire et l’origine du monde, et dans l’intervalle, j’ai vu le corbeau planer près de mes cimes, tournoyant comme un radar en quête de réponses. La terre grondait, respirait l’air en souffrance et la peur des hommes sans foi. J’ai traqué chaque manque, chaque gouffre et réparé chaque vibration interrompue, offrant des courbes d’horizon et de l’audace, pour accueillir la vie. J’ai ouvert toute amplitude pour, tel un boomerang, lui permettre de revenir à la source. Alors, des racines profondes le chant des montagnes a jailli et dans la résonance du jour les ragots se sont tus. Et comme des notes de musique longtemps réprimées on a à nouveau entendu iodler les mers et le vent.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème Echo ont découlé 13 mots à placer : montagne, mode, ragot, radar, corbeau, iodler, boomerang, hoquet, résonance, journal, gronder, profond, glacial. J’ai fait l’impasse sur hoquet.

Photo : © Lucile Duneau-Délis

Escalier C – Porte 26 (fin)

Mon sommeil a été entrecoupé de rêves. Des rêves étranges, où des mains multiples jouent avec des couleurs. Des idées fusent sans ordre ni logique, quoique les rêves, me dis-je, ont leur propre logique. Je suis à la fois spectateur à regarder tout geste prendre forme et acteur à manier avec aisance les matières. Des silhouettes filiformes dansent, se mêlent à la ronde des danseuses bleues de Degas et à celles des nues de Matisse. J’y entends la musique comme autant de touches de couleur sur une toile blanche.

 A mon réveil je suis habité d’une fièvre étrange, animé d’une vivacité et d’une passion dont je ne me serais pas cru capable. Je baigne encore dans les rêves. J’ai oublié ma peur de la veille, je pense que décidément les enveloppes de couleur ont un drôle de pouvoir. Je pense à la personne qui les a déposés, je la vois solaire et bienveillante. Elle traverse ma solitude, me porte vers le large, loin de tout confinement. L’horizon est vaste, auréolé de lumière. Je respire. Je respire.

J’ai fouillé dans mes tiroirs à la recherche de crayons, de feutres, de stylos, de la moindre couleur que je pourrais utiliser. J’ai lissé chaque feuille A4 où sont inscrites les lettres de l’alphabet et les ai posés sur le plancher, les unes à côté des autres de façon à avoir une grande surface pour travailler. J’ai conscience qu’il en manque une, celle que je n’ai pas reçu, et l’espace s’en trouve bizarrement décalé, mais je décide que ce n’est pas le plus important. J’ai de quoi faire. Avec un stylo, je joue avec les courbes et les lignes des lettres. Je crée d’autres formes autour d’elles dans lesquels se mouve la silhouette entrevue dans mes rêves. J’y mets autant de couleurs que possible, les formes se multiplient à l’infini. A l’évidence je vois que sous mes doigts elles prennent vie. Durant les heures suivantes j’invente un monde coloré, foisonnant de mots et de rencontres et je me trouve aussi à l’intérieur.

Je travaille jusqu’au soir. La faim me tiraille, la soif aussi. Je suis à la fois épuisé et serein. Je constate que le frigo est quasiment vide, qu’il me faudra sortir demain acheter quelques denrées parmi les rayons quasiment vides. Je mets du temps à m’endormir, je songe au lien étrange qui se lie entre le mystérieux expéditeur et moi. Je pense à ce que j’ai accompli ce jour, à la libération vécue dans l’instant de la création.

Ce matin dans la boite aux lettres je découvre une nouvelle enveloppe. Elle est identique aux précédentes mais dépourvue de couleur, d’un blanc franc qui me surprend. Je la tourne longtemps entre mes doigts, indécis. Je redoute la finalité de ces missives, je redoute d’y voir le retour à ma solitude. A l’intérieur j’y trouve une feuille A4 que je déplie fébrilement. Je ne comprends pas de suite de quoi il s’agit, oui, il me faut le temps de venir devant le tableau crée la veille pour prendre la mesure de ce que je viens de recevoir. En dépit de mes mains traversées d’un frémissement incontrôlable, je lisse la feuille avec précaution avant de la poser sur le sol à la place manquante. C’est incompréhensible, inimaginable. Et pourtant j’ai l’invraisemblable à portée de main. Sur la feuille, outre la dernière lettre de l’alphabet, sont tracées avec une continuité précise, toutes courbes imaginaires, toutes couleurs qui parachèvent le tableau. J’y lis un lien précieux dans lequel nous sommes deux.

Il me faut un peu de temps pour réaliser que l’enveloppe contient une autre missive, elle aussi pliée en quatre et à la vue du chiffre 1, je jubile. Je pense alors à l’infinité des nombres que rien ne pourra arrêter, je pense, que bien qu’invisible le lien devient indivisible et immensément présent et que j’ai tout le reste de ma vie pour le vivre.

Crédit photo Pinterest

Escalier C – Porte 26

Pour les curieux, la première partie est à lire ICI

J’ai attendu et dans l’attente j’ai imaginé une rencontre. Pour autant je ne suis pas arrivé à me représenter celui ou celle qui œuvre depuis vingt-cinq jours à mettre de la couleur chez moi. Je devine la voix aimable, presque riante. Je lui attribue aussi – afin de me rassurer, peut-être – une certaine douceur. Au fil des heures l’attente devient néanmoins pesante. D’un coup l’inquiétude surgit puis fait place à une certain détachement. Ce n’est rien, me dis-je. Rien qu’une désertion supplémentaire. J’ai espéré, puis me suis rendu à l’évidence. Personne ne viendra. Non, personne n’est venu.

En ouvrant la porte de mon appartement je pense que j’aurais dû rester ici, ne pas tenter de découvrir quoi que soit. J’aurai alors eu la dernière lettre. La fatigue me tombe dessus mais je recule le moment d’aller m’allonger dans la chambre. J’ai le sentiment d’avoir été floué. Dépité, je m’embrouille l’esprit et face à la nuit éclairée par les lumières de la ville, mon reflet dans la vitre me renvoie à mon isolement. Je ne sais pas à quoi j’attribue soudain l’atmosphère particulière qui pénètre le lieu. La fatigue ? La solitude ?  La ville est endormie tandis que mes sens sont brusquement en alerte. C’est à peine perceptible, d’une discrétion inquiétante et franchement réelle. Oui, l’attraction est étrange et palpable. Ne me dites pas que je rêve car je suis bien éveillé.

Je devine une présence derrière moi. Les muscles tendus par l’appréhension je constate pourtant nul reflet dans la vitre de la fenêtre. Je retiens mon souffle en quête du moindre bruit, saisissant à la volée l’air soudain électrique. Alors bravant ma peur, sans laisser le temps à la présence de s’échapper je me retourne vivement.

Rien. Il n’y a rien. Rien que mon salon aussi calme que d’habitude et personne ne trouble le lieu. Suis-je en train de devenir fou ? Je ne vais pas céder à la panique. Non. Tout est sous contrôle. Depuis vingt-six jours j’ai reçu vingt-cinq missives dans des enveloppes de couleur. Des enveloppes que j’ai pris la peine d’afficher au mur de ma chambre parce que chaque teinte reçue a été auréolée de ce que je considère comme un présent. Tout est sous contrôle, je murmure d’une voix qui manque cruellement d’assurance. Voilà vingt-quatre heures que je n’ai pas dormi. Je suis crevé. Je vais me reposer, j’y verrai plus clair demain.

Photo : Maud Vantours via Pinterest

Escalier C – Porte 26

Je me suis calé dos au mur de l’escalier C, avec vue sur les boites aux lettres. Je ne bougerai pas de la nuit, ni de la journée. Nous sommes le 26. C’est le dernier jour. J’en suis certain. J’ai le cœur qui bat un peu vite quand j’y songe.
Le rituel s’est installé depuis près d’un mois. Je crois que j’ai commencé à les attendre dès la troisième lettre. Au début, j’ai pensé à une pub glissée dans la boite, mais chaque jour les enveloppes étaient de couleur différente. Très vite, j’ai davantage prêté attention aux enveloppes qu’à leur contenu. Les premières, une fois rassemblées tournaient autour de nuances bleues, puis jaunes et enfin rouges. Je les ai toutes punaisés sur le mur de ma chambre face à mon lit comme une immense palette de couleur, aussi grande que le nombre reçu.
Bien sûr chaque missive reçue est intrigante même si elle manque sérieusement d’originalité depuis que j’ai compris qu’il n’y aurait jamais rien d’autre qu’une feuille A4 pliée en quatre sur laquelle était inscrite une lettre de l’alphabet. Une lettre par jour, en commençant par la première de l’alphabet. Ont suivi le B, le C, le D et ainsi de suite dans l’ordre établi depuis l’apparition de l’alphabet latin.
Passée la surprise des premiers messages j’ai cherché à découvrir quelle main venait déposer chaque jour une lettre dans ma boite. J’y ai passé nombre d’heures, sans succès. J’ai tenté celles du jour puis celles de la nuit. Selon la lettre reçue j’y ai associé une heure, j’ai tenté de résoudre des probabilités improbables qui à défaut de réponses m’ont permis de sombrer dans les bras de Morphée avec facilité.
J’attends. J’attends sans certitude, avec une émotion de l’ordre d’une étincelle vibrante. C’est peut-être idiot, dénué de sens et sans doute est-ce le cas pour la plupart des gens. Pourtant j’y vois de l’extraordinaire dans l’ordinaire, une sorte d’éclat de vie dans mon existence inhabitée.

Une photo, quelques mots. Bric à Book #jour16

Comme une promesse

En décalage horaire les pensées de Noé se heurtaient aux remous de la raison. À l’image du mascaret, un déferlement violent d’ombre et de déséquilibre le menaçait. Il tanguait depuis si longtemps, sans prise avec les variations de la vie, errant dans un va-et-vient empli d’inconfort que prendre la route lui fit l’effet d’une véritable progression. Il ne demandait pas la lune, seulement inventer ses propres repères.

Il longea la plage, s’éloignant de la confusion et du brouillard. Le littoral s‘exposait sans entrave. Il frôla le vent, les parfums de l’iode et du varech. Du ciel auréolé de la syzygie, les hautes vagues fendaient les reflets aux éclats d’argent. Bercés dans l’oscillation de l’invisible, il saisit par grappe tout grain de folie, jusqu’à franchir l’espoir et plonger dans l’audace. Alors, comme une promesse il se dit à voix basse combien vivre pouvait être bon.

Les plumes d’Asphodèle chez Émilie. A partir du thème MARÉE quatorze mots à placer : horaire – variation – remous – haute – lune – oscillation – va-et-vient – vent – mascaret – plage – brouillard – grain – syzygie – basse.

On avance

@ Bob Jansen

Au rythme démesuré de nos actes, les villes explosent dans le silence enfin acquis.

Et si le long faste des nantis joue encore le jeu de ceux qui dominent, pantomimes grandiloquentes où l’absurde frôle le ridicule, je vois, sinuant dans les profondeurs, nos traces en quête de repères.

On ne va pas compter les points, encore moins les fautes mais trouver sens au milieu des ondulations vivantes. Chaque heure, chaque jour compte. On avance. Nous puiserons le meilleur de l’ombre et nous éveillerons à la lumière.

On avance.

Il n’y a rien que nous ne puissions atteindre. Dans l’infiniment petit naissent les grands chemins de demain.

L’écriture au temps du corona jour 3 – Une photo par jour. Atelier Bric à Book

Pierre, Tom et moi

« Pierre ; attends-moi, t’avais promis de m’attendre », braille Tom.
A chaque fois c’est la même chose, à chaque fois Pierre prouve qu’il court le plus vite, qu’il est le plus grand, que quoi que nous fassions il restera le premier. J’suis pas l’aîné pour rien, dit-il comme un rappel perpétuel. Y a un mélange de fierté et d’agacement dans ses mots. Faut dire que s’il est le premier, c’est parce que Tom et moi on est les suivants. Ceux qui lui ont pris l’attention de maman et même celle de papa. Pierre il aimerait les avoir pour lui tout seul. Il me l’a dit le jour où Tom est né. Il me l’a dit en me regardant avec cet air d’en vouloir à la terre entière et plus particulièrement à moi d’être venu bousculer son monde.

Pierre raconte que quand il sera plus grand, il sera magicien. Le plus grand magicien du monde et alors il nous fera disparaître comme ça, d’un claquement de doigt et en disant cela il claque ses doigts devant le visage de Tom qui sursaute puis se met à pleurnicher parce qu’il croit tout ce que dit Pierre.
Pierre il aime nous faire peur et nous répéter qu’on n’est rien que des minus. Avant ça m’agaçait vraiment et je finissais par le taper et plus il le disait, plus je frappais fort. Et après Papa me grondait et Pierre était content.

Et puis y a eu le jour où on a descendu la colline jusqu’à la rivière. Pierre nous devance. Pierre nous crie que nous ne pourrons pas le rattraper. Et c’est vrai qu’on ne peut pas. C’est vrai qu’il est le premier à plonger dans l’eau, le premier à nager loin, le premier à atteindre la petite île sur laquelle les branches basses des arbres font de supers cabanes et des cachettes fantastiques pour échapper aux monstres, aux pirates et même aux zombies. C’est le premier parce que Tom et moi on n’a pas le droit d’aller sur l’île sans papa ou maman. Même si l’île est tout près, à seulement deux rochers de la rive. Mais Tom veut y aller quand même. Tom qui sait à peine nager et moi qui ai la trouille. Maintenant je me fâche, je dis à Tom que c’est interdit parce que papa et maman ne sont pas là mais il n’écoute pas. Il veut faire comme dans le dessin animé où le héros saute de rocher en rocher pour attendre l’autre rive. Il veut surtout rejoindre Pierre et jouer à se cacher sous les branches des arbres. Je crie à Pierre de revenir mais il fait semblant de ne pas entendre. Il se détourne comme pour me dire débrouille-toi avec lui, c’est pas mon problème. Je regarde Tom qui réussit à grimper sur le premier rocher, se redresse, fier et se tourne vers moi avec un sourire qui lui mange le visage, puis je le vois perdre l’équilibre sur la roche glissante et tomber.
Il tombe vite et disparait tout aussi vite dans la rivière. Alors je l’appelle de toutes mes forces avant de m’avancer dans l’eau, je l’appelle encore en cherchant autour de moi mais je ne vois rien parce que je pleure.

« Pierre ; attends-moi, t’avais promis de m’attendre », braille Tom.
C’est toujours pareil. A chaque fois Pierre prouve qu’il court le plus vite, qu’il est le plus grand, que quoi que nous fassions il restera le premier. J’suis pas l’aîné pour rien, dit-il comme un rappel perpétuel. Aujourd’hui je le crois et je suis content qu’il le soit. Et tant pis s’il continue à ne pas nous attendre. Je sais qu’il reviendra au moindre danger. Même s’il s’en défend, il l’a déjà prouvé.

Une photo, quelques mots : Bric à book 363

Alors nous lèverons les yeux

Après le chaos, nous sommes partis. En regard de nos fautes, la terre dévastée répand un silence assourdissant. Notre charge est lourde. A la hauteur des stigmates que nous avons créés.

Nous traversons les routes. C’est plus fort que nous, on cherche les arbres, le parfum de la pluie. C’est à celui qui le premier, verra un brin de lumière. Une trouée dans le ciel, la chaleur du soleil. Au milieu de la désolation, nous vacillons, incertains. Debout, certes, mais plus fragile qu’un nouveau-né. On avance sans réel but, sans réelle cohésion, chacun centré sur soi. Tout nous est étranger. Toi aussi, j’ai du mal à te reconnaître. Face aux lendemains inconnus, on lave nos erreurs passées et le goût des choses a la saveur oubliée de l’avenir. Il faudra du temps mais aujourd’hui, le temps, on en a à revendre.

Je vais te prendre la main, t’emmener loin ou tout près, qui sait. Ne plus suivre le cours mais reconstruire le jour. Pétrir la terre et la vie jusqu’à revoir ton sourire. Alors nous lèverons les yeux pour voir les caravanes flotter entre les forêts et les ruisseaux. Et dans la courbe des méandres nous n’aurons d’autres perspectives que celle de modeler le présent.

Crédit photo : pinterest

Rouge

Je balaie la colère
Et toutes peurs 
C'est la vie
La vie qui s'enfuit
Et celle qui nait au sorti du ventre de nos mères
Et si la porte mène au sang de nos pères
Transfuse du passé au présent
De la peine à la douleur
Je vais grandir de l’intérieur
Faire face
Et ne pas oublier que les jours qui passent
Est sang d'équilibre et de silences paisibles
Quand celui de tes lèvres
Trouble le rouge des miennes

Une photo, quelques mots Bric à book 360

Photo : ©Steven Roe

Dis-moi ta présence

Photo © Destin à terre via pinterest

Si je quitte la forêt
Dis-moi la trace de l’homme sans l’ombre
Et efface la supercherie de nos semblants
De tous les vides qui nous ravagent

Faut-il frôler des doigts
L’orée des bois sans fendre le mielleux
Et se camoufler jusqu’à retenir la peine

Taire nos erreurs
Et battre l’absence avide
Des hommes hypocrites

Doit-on plonger dans l’opacité
Et se fondre loin de la lumière
Pour se garder de tous simulacres

Si je traque la tourmente
Dis-moi ta présence
Et la respiration paisible
Des hommes libres
La transparence des jours à venir

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie le thème était Faux-semblant duquel a découlé 9 mots à placer SUPERCHERIE HYPOCRITE MIELLEUX CAMOUFLER SIMULACRE RADOTAGE TRANSPARENCE TAIRE TRAQUER. (j’ai laissé radotage)

Dans le silence, la lumière.

La cachette était idéale. J’étais quasi certain que Max et Denis n’oseraient pas mettre les pieds à l’église en dehors du dimanche à l’heure de la messe. Ils avaient beau jouer les durs et me harceler souvent, ils pétaient de trouille devant les châtiments divins. Moi, c’était la première fois que j’y entrais et ça m’a fait marrer d’imaginer les deux caïds du village fuir le lieu comme la peste. A cette heure, le calme régnant comblait étrangement le silence. Je crois en avoir été surpris, si bien que je suis resté un long moment sans bouger, sans songer à m’asseoir, même si j’avais le choix de la place, vu qu’il n’y avait personne. Bref, j’ai pas bougé. Après coup je me demande si je n’ai pas été attiré par la lumière, mais sans réellement la percevoir. Faut dire que j’avais encore le cœur qui battait à cent à l’heure et je peinais à reprendre ma respiration après cette course poursuite. J’ai fini par me débarrasser de mon cartable pour attraper ma bouteille d’eau. J’ai également sorti mon carnet de croquis. Après tout, autant profiter d’être là pour dessiner ce que je voyais pour la première fois, et pour cause : la religion, Dieu, les sermons et les paraboles, ça foutait en rogne mon père. Fallait pas chercher bien loin pour savoir pourquoi. Faut dire que ma mère avait fichu le camp avec le diacre alors que j’avais à peine deux ans, pfuit, envolés les tourtereaux et à mon avis ils ont bien fait de pas revenir. Parce que ça jase encore dans le village. Ouais, pour sûr, ça alimente les soirées d’hiver.
Bref. Malgré l’humidité ambiante j’étais plutôt bien dans l’église. Alors j’ai fini par m’installer pour dessiner. J’ai feuilleté mon carnet pour trouver une feuille vierge, passant rapidement sur toutes les caricatures que je m’amusais à faire pendant la récréation – celles de Max et Denis étaient de loin les meilleures mais ils étaient trop cons pour l’admettre –, et j’ai commencé par esquisser la poutre centrale et l’allée encadrée de dizaine de bancs, puis le bénitier et le pupitre. Les luminaires suspendus qui n’éclairaient pas grand chose. Ensuite, j’ai pris du recul pour les vitraux. C’est à ce moment-là que j’ai estimé le silence. Le silence dans la lumière. Ça m’a porté si loin que je me suis demandé comment il était possible à travers du verre et des couleurs d’illuminer non seulement un lieu mais ce que j’avais à l’intérieur de moi. J’étais captivé – ensorcelé, ai-je même pensé -, par les nuances franches qui s’affichaient devant moi, et tentais, un peu désespéré par l’ampleur de la tâche, de retranscrire à l’infini ce que mes yeux percevaient de la lumière. J’ai usé mes derniers pastels et puis j’ai remballé mon matériel et je suis sorti de l’église. C’est à ce moment-là que j’ai su. Oui, je n’ai pas eu de doute sur ce vers quoi irait mon avenir.
Un jour, je serai maitre verrier.

Une photo, quelques mots Bric à book 359

Les métamorphoses

Illustration : ©Christophe-Louis Quibé

La main tremblante, abandonnant sa révolte, Pierre frôle Sara. Il se penche et parle. La regarde. Les distances faiblissent. Il lit les espaces entre les lignes, cette transparence des sens éveillés, le partage des corps allongés dans l’ombre. Contre elle, Pierre entre en elle. Le langage des métamorphoses chasse alors la désolation et les déserts, absorbe le limon et la glaise, éloigne les tempêtes. Attendri, il la revêt de rêves, réinvente les ciels immortels. La contemple, épris. Terre franche, tantôt visible, tantôt invisible. Expressive. Attisé par les arrondis clairs de la chair, dans les corps déployés, brassés, associés, gestes animés, le désir enfle ; il libère la sève. Le regard ample, il embrasse ses lèvres. La regarde.  

Sur une idée de La Licorne : un lipogramme en U et un titre imposé sur 7 proposés.