Veille de rentrée

La liste tenait sur le recto d’une feuille de copie qui à force d’avoir été pliée et dépliée était marquée par le temps qui passe. Une fois étalée sur la table de la cuisine, Mia la lissait du plat de sa main. Mon écriture d’enfant, ronde et maladroite y apparaissait et en fin de page, celle de Mia, le jour où elle avait maîtrisé l’écriture et avait tenu à y laisser sa trace. Chaque année, c’était comme une découverte. On lisait la liste des choses à emporter comme si nous ne la connaissions pas par cœur et on l’ajustait selon nos besoins et envies du moment. Les seules affaires immuables restaient la tente et les duvets. On avait délaissé depuis longtemps les pliants qui nous encombraient plus qu’autre chose. La première année papa nous avait aidés, puis les suivantes, il n’avait fait que superviser. Au fil du temps, nous avions considérablement allégé le poids de nos sacs et l’été de mes onze ans, papa avait décidé qu’il n’interviendrait plus.

Nous partions après le déjeuner. Sur le seuil de la maison, maman nous faisait de grands signes d’au revoir auxquels nous répondions tant que nous pouvions la voir. Elle ne venait jamais avec nous et on avait bien dû s’y faire. Elle disait que c’était l’occasion de partir seuls avec papa mais ce dernier nous avait avoué qu’elle n’aimait pas camper. Sous le soleil de l’après-midi nous longions la route jusqu’au champ de tournesols avant de bifurquer sur le sentier qui menait à la clairière. De temps à autre, un chien errant nous accompagnait et pendant quelques kilomètres Mia, très à l’aise, jouait à lui lancer un bâton qu’il lui ramenait invariablement. Au bout d’un moment, papa lui disait de cesser, qu’il fallait avancer. Il est vrai que le temps nous était compté. Papa nous accordait une après-midi et une nuit, loin de l’inquiétude que Mia éprouvait avant chaque rentrée scolaire. C’était peu et beaucoup à la fois.

La clairière s’étendait jusqu’à la forêt de pinèdes. Dresser la tente, déballer l’essentiel de nos affaires prenait du temps mais c’était un temps qui faisait partie de ces heures particulières. Des heures où l’on considérait l’instant autrement. Une fois installés, papa ne nous obligeait à rien d’autre que profiter de la nature environnante. Grimper sur les branches basses du vieux pin parasol, chercher les pignons tombées au pied de l’arbre au milieu des aiguilles de pin, casser la coquille à l’aide du premier gros caillou déniché et grignoter notre récolte, allongés dans les herbes hautes. On s’inventait une vie de nomade à une dizaine de kilomètre de la maison et du village que nous habitions. Papa nous disait souvent que demain n’existait pas encore. Qu’il nous appartenait de le faire vivre en restant attentif au présent. Dans cette liberté accordée, Mia oubliait l’angoisse de la rentrée. Je photographiais son rire, ses pieds nus, sa course dans la prairie. Papa s’assurait que je n’utiliserais pas mon téléphone en le gardant avec lui. Comme tous les ados, j’avais du mal à m’en séparer et pour contenter mon désir de prendre des photos il m’avait offert au noël dernier, son vieil appareil photo argentique. Depuis, j’appréhendais une autre façon de voir le monde. L’éphémère – la vie – n’était plus à portée d’un clic et d’une retouche rapides. Il y avait une part de mystère dans toute prise. L’instant devenait essentiel.

Le soir, dans le froid qui montait nous faisions un feu près du torrent et à la seule lueur des flammes nous écoutions le ruissellement de l’eau entre les galets. Sous la tente, alors que Mia, s’endormait entre papa et moi, je gardais grands les yeux ouverts, attentif à la nuit. En réponse aux ululements d’un hibou, les grenouilles chantaient et lorsqu’elles se taisaient, j’entendais la musique des feuillages dans le vent. Et si la nuit amplifiait les sons, paradoxalement j’avais la sensation vive d’entrer dans le silence.

Au matin, les prémices de l’automne se devinait déjà dans la pâle lumière de l’aurore. Je prenais mes derniers clichés. L’horizon masqué de brume, les montagnes en filigrane, les arbres. Nous démontions la tente et rassemblions nos affaires. Lorsque Maman arrivait, on chargeait le tout dans la voiture. Nous ne parlions pas. Mia somnolait. J’aimais la photographier dans cet abandon un peu sauvage qui marquait la fin des vacances et ce jour de rentrée des classes. Nous évitions de repasser par la maison. Nos cartables nous attendaient dans l’habitacle, ainsi que des croissants chauds. Papa baissait sa vitre et le vent s’engouffrait, imprégné de l’odeur discrète des premières feuilles mortes. Il fermait les yeux, bercé par le roulement de la voiture et la conduite assurée de maman. Sa main venait se poser sur sa cuisse et je voyais leur sourire se répondre sans qu’ils se regardent. Des brins d’herbe s’accrochaient encore à nos cheveux, notre peau respirait le soleil, nos regards, le bonheur simple.

Les Plumes chez Emilie. Du thème CARAVANE quatorze mots à placer : chien, musique, pliant, découverte, camper, repasser, dormir, nature, soleil, nomade, liberté, feu, forain, froid

Elise

La caméra super 8 avait été un cadeau commun de la part de toute la famille. C’était souvent le cas avec les cadeaux qu’Elise et moi recevions. Un cadeau pour deux, comme si le fait d’être né le même jour justifiait une telle idée. Elise l’avait monopolisée pendant plusieurs semaines. Elle s’était créé une nouvelle identité, une profession – reporter de guerre – et les voisins et moi n’avions pas eu réellement le choix. On avait dû se résigner à être ennemis et à courir, sauter, se vautrer dans la boue pour coller au plus près des personnages. Elise avait de l’imagination à revendre mais ses scénarios laissaient à désirer. Il fallait toujours concevoir de nouveaux défis, explorer son inventivité aussi loin que possible. Cela ne durait guère cependant et j’avais appris à patienter, jusqu’au moment où, lassée de son rôle et du cadeau qui allait avec, elle l’abandonnait sans le moindre regret.

Une fois la caméra en main, elle devint une extension de mon bras, de mon regard, de ma vision du monde à travers celui de ma sœur. La première fois que je filmai Elise, elle chantait Banana-split dans le salon et se dandinait en tenue rose fuchsia comme Lio dans le clip qui passait à la télé. Elise aimait vivre vite, se saouler d’aventures de toutes sortes. Je la considérais, émerveillé par son appétit si grand. Elle aimait fort, et notre lien particulier se nourrissait de cette énergie. Ne t’arrête pas de filmer, Eliot, disait-elle, tu es notre mémoire.

Je filmais ainsi l’adolescence d’Elise. Elle apparaissait tantôt lumineuse, tantôt incertaine. La transformation de son corps, sa pudeur nouvelle. Sa vie d’adulte. La mélancolie qui surgissait sous les éclats de rire. Et sa fragilité me heurtait comme un rappel. Le bonheur ne pouvait être capturé. Je recueillais avec quelques avidités toutes les heures heureuses, comme pour prévenir les jours sombres et si elle mit des réserves sur les moments douloureux qui jalonnent toute vie, elle me laissa libre de filmer ses aléas. Son mariage, ses enfants, son divorce, son premier petit-fils. Elle était si fière d’être une jeune grand-mère, se moquait gentiment de ma lenteur à vivre. – Je n’ai rencontré ma femme Madeleine que dix ans après le mariage d’Elise. Ainsi, étape après étape, nos existences restèrent imbriquées l’une dans l’autre.

Aujourd’hui, je montre à Elise mon premier film restauré, celui où elle danse et chante sur Banana split et pendant un instant un sourire égaye son visage puis comme pour beaucoup de choses, elle s’en désintéresse rapidement. Elle est assise dans son fauteuil préféré. Son attention est portée vers la fenêtre de sa chambre, là où les arbres du parc se balancent doucement dans la brise. A un moment, elle se lève et j’oublie que je filme. Je la regarde, je murmure son prénom comme pour la ramener vers moi, mais elle s’éloigne déjà, le regard à nouveau figé vers la fenêtre. Où es-tu partie, Elise ?

La mémoire est une drôle de machine. Si fragile. Je filme Elise. Sa posture droite, l’expression de son visage à présent trop souvent perdu. Et je rêve.

Je rêve qu’elle se tourne vers moi, me reconnaisse, se souvienne de moi.

Les Plumes chez Emilie. Du thème NOSTALGIE, quatorze mots à placer : se souvenir, plus, famille, regret, heureux, madeleine, ainsi, aléa, apparaître, adolescence, résigné, rêver, restaurer, banana-split

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Alors nous lèverons les yeux

Après le chaos, nous sommes partis. Au regard de nos fautes, la terre dévastée répand un silence assourdissant. Notre charge est lourde. A la hauteur des stigmates que nous avons créés.

Nous traversons les routes. C’est plus fort que nous, on cherche les arbres, le parfum de la pluie. C’est à celui qui le premier, verra un brin de lumière. Une trouée dans le ciel, la chaleur du soleil. Au milieu de la désolation, nous vacillons, incertains. Debout, certes, mais plus fragile qu’un nouveau-né. On avance sans réel but, sans réelle cohésion, chacun centré sur soi. Tout nous est étranger. Toi aussi, j’ai du mal à te reconnaître. Face aux lendemains inconnus, on lave nos erreurs passées et le goût des choses a la saveur oubliée de l’avenir. Il faudra du temps mais aujourd’hui, le temps, on en a à revendre.

Je vais te prendre la main, t’emmener loin ou tout près, qui sait. Ne plus suivre le cours mais reconstruire le jour. Pétrir la terre et la vie jusqu’à revoir ton sourire. Alors nous lèverons les yeux pour voir les caravanes flotter entre les forêts et les ruisseaux. Et dans la courbe des méandres nous n’aurons d’autres perspectives que celle de modeler le présent.

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Street art

La nuit dernière les flics m’ont coursé jusqu’au pont. J’ai cru que je n’arriverais pas à les semer. Heureusement le squat n’est pas visible de la route. Ni du pont. Et la rivière est un barrage naturel qu’aucun flic ne veut franchir. C’est sûr qu’avec tout ce qui se déverse dedans ça en fait fuir plus d’un. Tant mieux pour moi. Par prudence j’ai quand même dormi sous le pont au cas où l’un d’eux deviendrait téméraire de ce côté de la ville.

Ça devient de plus en plus difficile de déjouer leur vigilance. Faut dire qu’avec les caméras à chaque coin de rue, dans tous les endroits publics, on est sans cesse sous surveillance. Discrète bien sûr, la surveillance. C’est avant tout pour notre sécurité, on nous le répète bien assez. Pourtant sous les lumières factices et la facilité avec laquelle nous pouvons communiquer, travailler, jouer, penser, on a oublié de vivre. Ça s’est fait sans heurt, on a trouvé plus simple qu’internet et les réseaux sociaux deviennent le lieu où il fait bon vivre. La famille ? les amis ? C’est plus économique et moins compliqué derrière son écran. On évite les conflits, on efface le moindre mal que l’on pourrait nous faire. Et si l’on persiste à nous critiquer, à nous pourrir l’existence virtuelle, il est facile de changer de réseau social, de compte, de nom. On recommence ailleurs. Sans bouger de chez soi, sans avoir conscience de ce qui se vit dans sa propre maison.

Le jour où j’ai pris la décision de partir, ma petite sœur Léa, pleurait. Je crois qu’elle avait faim ou bien était-elle fatiguée, les deux sans doute et j’avais gueulé contre mes parents qu’il fallait qu’ils se bougent, que ce n’était pas à moi de m’en occuper tout le temps. C’est à peine s’ils m’ont écouté, ils n’ont même pas sorti la tête de leur écran pour me dire que ma crise d’ado il était temps qu’elle cesse. Ma mère a cependant réagi. Elle a quitté l’écran de son téléphone et s’est saisie de sa tablette. Elle l’a allumée pour faire patienter ma sœur. Ma sœur de quatre ans qui n’avait rien connu d’autre que ces foutus écrans depuis qu’elle était en âge de tenir un objet. Dans le squat où je vis, on est des dizaines à avoir vécu le même genre d’indifférence de la part des nôtres.

Je me souviens pourtant d’un truc important que Léa tenait quelquefois dans sa main. C’était ma main lorsqu’on allait au parc de la ville. On aimait bien passer du temps devant l’étang où nageaient les canards et les cygnes et puis courir après les pigeons. C’était le plus grand parc de la ville et il n’y avait jamais personne. Juste Léa qui me tenait fort la main.

Je l’ai aperçue la semaine dernière devant l’arrêt de bus. Elle a drôlement changé. C’est presque une jeune fille à présent. Je l’ai longtemps observée avant de l’appeler, de faire un signe de ma main et j’ai espéré. Espéré comme un con qu’elle lève les yeux de son fichu téléphone pour me regarder. Mais non, bien sûr que non. Elle n’a rien entendu, n’a rien vu d’autre que ce qui se passait sur son écran. Elle est montée dans le bus, et tout comme les autres passagers, elle s’est assise à la première place libre. Peu importe qui se trouve à côté d’elle, chacun muré dans son monde virtuel, n’existe plus en dehors de la toile.

Depuis je fais un rêve. Celui de croire qu’elle ne m’a pas oublié. Je rêve que chaque dessin que que je peins sur un trottoir ou sur un mur lui rappelle ce grand frère qui prenait le temps de l’aimer différemment.

Atelier d’écriture Bric à book 353 une photo, quelques mots avec comme thématique interdite l’enfance

un escarpin rouge

J’ai enfourché mon vélo avant que ma mère ne surgisse sur le seuil de la maison, et sa phrase « t’as fini tes devoirs ? » ne m’a atteint qu’une fois que j’ai été sur le chemin. Je roule vite, en zigzaguant entre les racines et les nids de poule. Je connais par cœur chaque vice du sentier qui descend vers le canal. C’est dimanche, un des derniers jours de septembre et il fait beau. Comment maman peut-elle m’imaginer assis devant mon bureau à faire mes devoirs alors que le soleil et l’air chaud se montrent si généreux ?

Antoine m’attend déjà devant le canal. Il arrive toujours avant moi parce que chez lui personne ne se préoccupe de ses devoirs. Non pas qu’il en ait besoin parce qu’Antoine il lui suffit d’écouter en cours pour retenir les leçons. Il ne s’en vante pas et moi, je me fiche qu’il soit plus vif que moi, qu’il lise déjà des livres complexes, je m’en fiche parce qu’on est tous différents et ça, j’ai pas besoin de bouquins pour le comprendre.

Antoine me salue d’une poignée de main. Il est déjà en maillot. T’es presque à l’heure, sourit-il. J’ai fait au mieux, je réponds en lorgnant vers la femme qui regarde l’écluse. Je n’aime pas quand il y a gens qui viennent par ici. À cette heure-ci ce lieu c’est un peu le nôtre. Je ne sais pas pourquoi je remarque les chaussures de la femme. Sans doute à cause de la couleur. Elle porte des escarpins rouges. Rouge comme le maillot d’Antoine. C’est qui ? je demande, contrarié. Aucune idée, dit Antoine et dès que j’abandonne mon short et mon tee-shirt sur le bord du quai, sa grande main se saisit de la mienne et il m’entraîne au-dessus du canal.

Antoine plonge et j’attends de l’apercevoir à nouveau à la surface de l’eau avant de plonger à mon tour. On crie à chaque saut, c’est comme si le monde était à nous et il y a cet instant fébrile où avant de chuter on est aussi libre que l’air. On saute à tour de rôle et puis le dernier saut on le fait ensemble, main dans la main. Antoine me regarde toujours au moment où on se trouve en suspension. Et son regard, son regard m’accompagne ensuite toute la nuit. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas fait attention à ce qui se passait autour de nous. J’ai entendu Antoine, qui, à chaque ouverture de l’écluse, chantonne : « Tourne, tourne la manivelle et la chevillette cherra » comme un hommage à Charles Perrault qu’il affectionne et comme d’habitude on s’est penché pour voir les portes s’ouvrir et les remous que fait l’eau. C’est à ce moment que j’ai remarqué l’absence de la femme sur le quai. J’aurais aimé me dire qu’elle était partie pendant qu’on s’amusait à plonger. Mais comme un rappel à sa présence, sous nos yeux effarés, un escarpin rouge gravitait dans les remous.

Une photo, quelques mots. Bric à book 348 avec comme consigne supplémentaire un mot à placer obligatoirement dans le texte : « chevillette »

Le dernier été

Ce dernier été passé ensemble, selon le temps qu’il faisait on se retrouvait soit chez Paul qui habitait un grand appartement sous les toits, soit sous le tilleul au fond du jardin de Clément et c’était celui qui aurait le privilège d’être assis à côté d’Hélène. Moi, je préférais lui faire face. Dans la pénombre, on allumait des bougies et les ombres sur les murs prenaient vie au fil des histoires que racontait Hélène. Elle-même avait le visage brouillé de mille signes, des rides apparaissaient sur son front lisse, ses yeux devenaient démesurés, sa bouche s’agrandissait, je pouvais voir ses dents, sa langue et toutes les moues tordues qu’elle affichait au changement de sa voix, à chaque mimique.

Les ambiances sinistres avaient sa préférence et si nous évoquions l’idée de changer de registre – par exemple regarder des séries glauques sur Netflix – , elle se levait d’un bond, et sa démarche, ses gestes – surtout quand elle allumait sa cigarette et la portait à sa bouche – , étaient joués avec emphase. Elle avait le sens du drame, aimait s’y complaire, surjouait avec un plaisir évident. Et le nôtre était celui de l’écouter et pour celui qui se trouvait à côté d’elle, la perspective de l’effleurer amplifiait la satisfaction.

Moi, je la dessinais. Avec tous ses petits défauts et ses grandes qualités. J’aurais pu croquer la malice de ses yeux, l’expressivité de ses yeux, sa gestuelle autant de fois que nécessaire, j’avais le sentiment qu’elle m’échappait toujours.

La seule fois où j’étais parvenu à saisir l’expression de son regard, elle racontait le rêve qu’elle avait fait la nuit précédente. Je me souviens du vent qui soufflait fort à travers les interstices des volets et la pluie d’orage qui battait tout aussi fort. L’air sentait le tabac froid et le joint que nous venions de partager. Hélène parlait bas, moins expansive qu’à l’accoutumée, comme encore imprégnée du rêve qui, la veille, l’avait maintenue éveillée de longues heures. Ses bras encerclaient ses jambes relevées. De sa voix perlait l’inquiétude. Elle disait que son rêve n’avait rien d’un rêve, c’était comme si elle avait su avant même de voir. Voir quoi, avait demandé Clément. Et Hélène avait répondu dans un souffle ténu, la route, celle qui mène au funiculaire. Puis, après une pause qui l’avait faite frémir, elle avait ajouté y avoir vu une fillette. Et sa voix avait l’intonation montante dénotant l’affolement. La fillette sur la route, disait-elle, la fillette c’était ma sœur. Ma sœur dans sa petite robe d’été. Elle courait, comme elle le fait souvent, avec ses bras qui deviennent balancier, comme pour l’aider à maintenir son équilibre. Elle courait au milieu de la route et j’avais beau lui dire de s’arrêter elle ne m’entendait pas.

A ce moment-là, Hélène m’avait regardé et j’avais saisi au fusain et d’un trait fiévreux, la lueur inquiète de son regard, le pli soucieux entre ses yeux, la ligne mince de ses lèvres affaissées. Et comme elle mettait du temps à poursuivre, on l’avait pressée de questions, puis on avait plaisanté et tenté de dérider son visage soucieux avec quelques bières et on avait de nouveau fumé. Et lorsqu’elle s’était endormie on s’était un peu battus pour savoir qui dormirait contre elle. Allongés sur les matelas, rassurés par la chaleur des uns et des autres, on avait dormi jusqu’au début de l’après-midi.

C’est la sonnerie de son téléphone qui nous avait réveillés. Le fait même que le père d’Hélène l’appelle nous avait surpris, puis au son de sa voix, en écho au rêve qu’elle avait fait, on avait saisi le drame nous percuter comme un présage négligé.  

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 347 avec comme thématique interdite : l’enfance

le souffle fragile de la liberté

Aujourd’hui on m’a affecté à la tour 15. C’est la tour la plus haute, celle qui offre l’illusion d’être mieux loti que les autres. Tout le monde en parle ainsi, tout le monde veut y croire. C’est la tour à l’allure de pouvoir. J’ai un box pour moi tout seul. On m’a dit, tu vas voir, ça va te plaire. Le job est aisé, il suffit de regarder les écrans et de faire en sorte que tout le monde reste dans le rang. Que rien, ni personne ne déborde de la surface des jours. J’ai pensé, ce n’est pas bien difficile, personne ne sort jamais du rang. Ni des lignes. A chaque delta que l’on croise, on le contourne sans jamais le franchir. Le moindre pas en dehors des marques, ça fait mauvais genre. Rebelle imbécile qui s’imagine intouchable. On nous a bien dressé à rester à notre place. C’est certain, la peur est un puissant stimulant.

C’est vrai que c’est haut. Si je me penche, ça me donne un peu le vertige.

Je me demande. Je me demande si de si haut, la chute a l’intensité d’un envol. Non pas que je tienne à essayer. Mais bon, je me demande. C’est que les heures sont longues à regarder le vide sidéral de nos existences. Ces petits tracés bien alignés comme autant de petits soldats. Je ne sais pas bien en quoi ça rassure, mais ça rassure. C’est dans toutes les bouches, dans toutes les voix et tous les gestes.

C’est sûr, au début je n’ai pas compris. Faut dire que j’ai souvent la tête ailleurs et on me le reproche souvent. Tu rêves Léo, disent-ils et les rêves tu sais c’est pas avec ça que tourne notre monde. Qu’est-ce qu’ils en savent, je me demande, parce que personne ne sort, ni ne rentre ; personne de va jamais nulle part. L’immobilisme est notre moteur.

Alors voilà, on m’a expliqué quelle visée prendre pour ne pas rater le tir, on m’a dit, si quelqu’un franchit la ligne tu tires. T’inquiète pas, la désintégration est immédiate, la poussière à peine détectable, le temps d’un battement de cil et après tout est nickel. Tu verras, c’est facile.  Tu exécutes Léo, on m’a dit. Tu exécutes, c’est tout.

J’ai hoché la tête. J’ai pensé que la tour avait bien l’illusion du pouvoir. J’ai pensé que la promotion avait le goût de la sanction. Mes mains ont tremblé, puis c’est tout le corps qui a été pris de tremblements. J’ai voulu me rassurer, me dire que personne n’allait chercher à quitter le rang, mais non bien sûr, non ils ne me laissent même pas le choix, c’est à se demander s’ils n’ont pas poussé quelqu’un à se rebeller, histoire que je fasse bien mon boulot. Faut pas réfléchir, faut pas réfléchir, faut juste viser, tirer et tout oublier. Tu exécutes.

J’ai pas réfléchi. J’ai pas visé. J’ai pas tiré. Je suis sorti de la tour et personne ne m’a retenu. Ce n’était plus la peur qui me guidait mais bien le souffle fragile de la liberté. J’ai marché comme si demain existait déjà. Sans précipitation. J’ai traversé la place sans tenir compte des lignes, j’ai banni les rangs et la servitude. J’avais un goût d’évidence au bout de la langue, avec une petite férocité de l’envie de vivre qui s’est vite estompée dès que le tir du haut de la tour 15 a atteint sa cible.

Une photo, quelques mots. Bric à book 344 avec comme thématiques interdites : la ville et l’écologie.

L’avenir est ailleurs

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Après tout, on ne nous avait pas dit grand-chose, ça avait été comme une info lâchée à la va vite sur les réseaux sociaux, un truc qui disait que l’avenir était ailleurs. Allez savoir pourquoi j’ai suivi le mouvement. Sans doute pour ne pas rester en marge et puis tous mes potes avaient décidé d’y aller, alors je me suis dit, pourquoi pas. On est arrivé près de la mer en fin de journée. Il y avait déjà beaucoup de monde, des groupes de personnes installés un peu partout. Les gens avaient l’air content de se retrouver là. L’atmosphère était à la fébrilité, le murmure des voix enflait comme une vague. Je crois que c’est ce qui m’a le plus impressionné. Je me suis demandé comment l’espoir d’un futur pouvait autant rassurer alors que hein, le futur, même moi je peux prédire qu’il n’a rien d’enviable.  

Je n’ai pas voulu rester à attendre avec les autres, je voulais poursuivre loin, aussi loin que mes pas pouvaient me porter. C’était une nécessité ‒ peut-être un désir de rébellion ? ‒ que je n’avais pas envie de combattre. J’ai salué mes potes et j’ai continué ma route pendant plusieurs heures sur le littoral. De méandres en méandres je suis arrivé en bout de terre. Dans la lumière déclinante on pouvait encore distinguer l’horizon ; le littoral lui, sombrait dans le crépuscule. Je me suis assis face à la mer. L’air était doux, empreint d’iode et de varech. Presque sans bruit, les vagues léchaient le sable.

C’est là que la lumière est tombée du ciel. Je ne sais pas comment dire autrement. C’était de l’ordre de la propulsion, un élan puissant qui me venait droit devant. Enfin, presque devant, parce que de toute évidence la trajectoire était établie et ce n’était pas pour me tomber dessus. Tout de même, je me suis levé d’un bond, effaré. Derrière la lumière il y avait un grand type d’un âge assez indéfinissable qui m’a salué alors je l’ai salué en retour. Il m’a demandé si j’étais venu seul. J’ai expliqué que non, qu’à des kilomètres de là il y avait tout un tas de gens rassemblés qui attendait. Il a froncé les sourcils « Oui mais là, je ne vois que toi au rendez-vous. » J’ai pas osé demander de quel rendez-vous il parlait, il paraissait un peu exaspéré et bougonnait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper les autres, puis il m’a regardé et a haussé les épaules « Eh bien, a-t-il dit, puisque toi tu es là, on y va. Tes petits copains attendront bien quelques siècles de plus. Ce ne sera pas la première fois non plus que l’humanité rate le rendez-vous. »

Une photo, quelques mots. Bric à book n° 333. Les autres textes à lire ICI

Nous sommes l’écume de la cité




Nous sommes l’écume de la cité, un ramassis d’individus méprisables qui traine sa carcasse grise dans les docks à débarrasser la ville de la crasse que le fleuve rejette. Les hommes sur le quai, les femmes à l’intérieur de la cité à s’activer de la même besogne. Tout est terne ici, les vêtements, les bâtiments, la peau et les regards. Seuls tes yeux font de l’ombre à la grisaille, mais voilà quatre mois que je ne t’ai vue. Une fois par mois, nous franchissons la seule porte du mur d’enceinte. Une porte qui ouvre sur le quartier des femmes lorsque ce sont les hommes qui se rendent au baraquement des femmes. Le mois suivant, ce sont les femmes qui la franchissent.

La pluie ruisselle sur le gris des fenêtres, le ciel assombri cache le fleuve et l’horizon mais j’entends le vent de l’autre côté du cours d’eau. Comme un souffle il me rappelle que là se trouve peut-être notre liberté.

Parfois j’imagine que toi aussi tu as réussi à percer la brume et la pluie pour regarder vers moi

Aujourd’hui ce sont aux femmes de venir. Qui viendras-tu voir, qui te tiendra dans les bras ?
Serait-ce toi cette fois ou une inconnue de plus qui franchira la porte ? C’est ainsi, nous ne savons jamais qui sera désignée pour être notre compagne d’une nuit. Toi, je t’ai connue il y a huit mois. Tes yeux pétillaient sous l’austérité des traits et tu les gardais grands ouverts sur moi lorsque je suis venu en toi. J’y ai vu des myriades de lumières et toute la chaleur de l’univers.

Quatre mois que j’espère te revoir, te dire que j’ai trouvé de quoi construire l’embarcation. Des futs récupérés lors des nuits sans lune. J’y porte un soin attentif, mes cordages sont solides, cela devrait tenir le temps de fuir.
Je ne sais pas ce qui nous attendra de l’autre côté, je ne sais pas si nous sommes prêts pour vivre cela. J’ai peur de faire une erreur qui nous ramènera par ici. Je ne t’ai pas raconté ce qu’ils font à ceux qui cherchent à s’enfuir, comme tu ne m’as rien dit non plus de ce qui se passait de l’autre côté du mur. Nous taisons nos blessures, juste pour vivre quelques heures à deux. Les corps crucifiés de nos compagnons hantent les murs de la cité. Leur agonie nous tient éveillés. Tous les moyens sont bons pour assurer l’avenir et nous courbons l’échine. La caste supérieure défèque sur nos pieds et s’en réjouit.

La répression nous tue à petit feu et aucun de nous n’ose se soulever. La peur. La peur est plus forte.

J’ai acheté quelques fruits au marché noir. Un mois de salaire pour t’offrir un peu de douceur. Je suis si heureux que tu sois là. Tel le fruit défendu, les arbouses d’un rouge acidulé fondent sous nos dents et nous retenons notre rire.
Et puis tu m’invites et c’est toi le fruit défendu que je goûte à présent. Croquer la chair ferme et sensuelle, boire jusqu’à la lie le paradis perdu, m’enivrer de toi. Je me sustente de la douceur de ta peau palpitante, j’oublie le goût d’amertume qui coule dans mes veines. Chaque anfractuosité offre une nouvelle découverte. Sais-tu combien tu es jolie ? Ici un creux, là une sinuosité, une échancrure à visiter. À toi seule tu es un monde, la terre de mes rêves les plus fous.

Je t’ai coupé les cheveux. À présent ils partent dans tous les sens et te donnent un air plus juvénile encore. Tu as revêtu la tenue grise et noire que les hommes portent pour travailler. Je vois l’appréhension et tout autant l’excitation dans ton sourire. C’est de la folie, je songe, en enfonçant le bonnet sur ta tête, mais être fou près de toi pousse un vent de liberté que je ne peux réfréner. Je veux voir ton sourire chaque jour à venir.
Nous marchons dans la file des hommes, toi devant moi que je surveille. Tu gardes les yeux baissés, les bras le long du corps et tu t’appliques à respecter la cadence des pas. À un moment tu trébuches sur le sol inégal et pousses un léger cri, vite réprimé. J’ai prié pour que personne ne cherche à comprendre les quelques secondes qui soudain interrompaient la cadence des pas, j’ai prié si fort que nul n’a réagi, qu’aucun surveillant n’a surgi pour t’enlever à moi. La sueur glace ma peau. J’ai eu si peur.
Et puis les sirènes assourdissantes se sont mises à hurler. Je ne comprends pas le besoin des gardiens de hurler à leur tour les injonctions de stopper notre marche que nous ne pouvons pas entendre. Nous nous arrêtons, tête baissée, soumis et si vulnérables dans la pesanteur de la peur. J’aspire au silence. Que le peu de temps qu’il nous reste je puisse entendre ta chaleur tout contre moi. Je n’ose pourtant faire le moindre mouvement. Je me dis que si chacun reste à sa place dans le rang, ils ne te verront pas.

C’était folie que d’oser espérer, pardonne-moi d’y avoir cru, pardonne-moi. Je pensais que t’aimer abolirait les frontières de l’absurde et de la répression. Je pensais que nous réussirions à les duper, à franchir le barrage et prendre l’embarcation qui nous attend dans le sous-bois sur le bord de plage qui jouxte le port. Mais ils sont partout, armés de leurs bâtons qui brassent l’air comme s’ils commandaient aussi l’atmosphère. Je me suis dis, c’est la dernière fois que je te vois et c’était impossible à envisager, non impossible. Alors j’ai aboli ma frayeur, j’ai pris ta main, j’entends ton cœur battre à l’intérieur, j’ai saisi la moiteur de ta paume, caressé d’un pouce malhabile ta peau usée par les labeurs journaliers. J’ai tourné et levé la tête. Je ne peux pas ne pas te regarder une dernière fois. Je veux emporter chaque éclat de tes yeux, chaque ride, le rouge de ton sourire tremblant et la fossette qui se creuse sur ta joue.

Tout est allé si vite ensuite. Comme pour mesurer la sanction à venir, jaugeant ceux qui serviront d’exemples, les gardiens s’éloignent un peu, palabrent, se vantent de nous mater davantage mais ils ne nous regardent pas. Alors le rang fait un pas en avant et nous voici tous deux derrière une barrière humaine. Pas un regard, pas une voix ne s’élèvent. Juste le souffle de chacun qui me dit « vas-y » alors je tire ton bras et t’entraine à grandes enjambées le long de la berge. Parfois je sonde tous mes compagnons d’infortunes qui nous cachent et nous invite à poursuivre. J’appréhende d’entendre les sifflets et les coups à venir mais lorsqu’ils fusent nous sommes déjà loin.

Le courant nous entraîne ailleurs mais nous ne perdons pas de vue l’émeute qui fait rage sur le quai. Je te regarde et je lis sur tes traits le soulagement et la tristesse mêlés. Oui, le bonheur est mitigé. Nous savons que demain nombre d’entre eux seront figés sur les croix et fixés au mur qui séparent nos baraquements. Je t’enlace. Près de toi, je vais devenir fort.
Un jour, je reviendrai les libérer, je chuchote tout contre toi.

Récit, écrit en novembre 2014. Réécriture février 2019


Crédit photo : LEEMO sur Pinterest

Les gouttes de pluie

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Tu cours pour rattraper ton retard. Tu penses que le bus t’attendra. Mais le voilà parti sans toi. Tu halètes, courbé en deux pour reprendre ton souffle. Tu lâches ton sac de cours, ennuyé mais sans plus. Au gré du jour qui se lève la pensée de sécher les cours aujourd’hui te parait une bonne idée. Après tout, le bus, lui-même, a estimé que tu avais droit à cette journée. Le temps s’y prête. Le soleil brille, déjà chaud. L’été est bientôt là. Tu décides de tourner le dos à la ville, aux bruits incessants, à tous ceux qui pressés ce matin, te gâche le plaisir de musarder. Tu croises quelques élèves qui, comme toi un peu plus tôt, courent, et tu te dis que se presser ne rattrapera pas le temps. Oui, songes-tu, cette journée est différente. Même l’air a quelque chose de spécial. Étudier aujourd’hui relève de l’absurde. Tu goûtes le petit bonheur d’avancer dans le sens contraire. Le tumulte de la cité s’efface peu à peu. Le bitume et les tours aussi.

Un peu fatigué tu t’assieds sur l’herbe, près d’un fossé. De l’eau y stagne de la dernière pluie. Tu respires les odeurs humides qui montent sous la chaleur. De l’autre côté de la route s’étendent des champs à perte de vue. Tu te saoules du mouvement de l’air qui balaie les blés. Une mer céréalière se dessine, ondule sous le vent et te berce. Tu fermes les yeux, t’assoupis un moment dans la verdure.

Tu ne l’as pas entendue arriver. Elle apparaît comme ça, sur le bord de la route, tu ne sais pas trop comment. Toute jolie dans sa robe d’été, le sourire jusque dans ses yeux. Tu penses que tu as dû t’endormir et que le rêve est bien beau. Elle porte en bandoulière un sac de cours sur lequel sont cousus une multitude de boutons colorés. Tu n’oses pas parler. Tu te dis que peut-être, au son de ta voix, elle partira comme ces êtres éthérés qui dans un souffle disparaissent. Pourtant c’est plus fort que toi, tu bafouilles quelques phrases incompréhensibles, histoire de la retenir. Évidemment elle rit, te dit qu’elle ne comprend rien à ce que tu lui racontes. Tu te sens stupide mais tu insistes pour savoir si aujourd’hui elle aussi à décider de sécher les cours.

– J’ai suivi le vent, répond-elle et tu ne comprends rien à ce qu’elle te dit mais toi tu n’oses pas le lui dire.

Et puis, tu décides que ce n’est pas important parce qu’elle sourit de nouveau. Et son sourire dessine des voyages à venir. Ton cœur bat un peu plus fort. Tu avises la petite fiole de verre qu’elle tient dans sa main, lui demandes à quoi elle lui sert.

– C’est pour ma collection.

– Tu collectionnes quoi ?

– Les gouttes de pluie.

Tu la considères, indécis. Hésite entre plaisanter et jouer les blasés. Tu lui jettes un coup d’œil discret et à l’observer ainsi qui avance, enjouée et lumineuse, tu penses que oui, elle collectionne réellement les gouttes de pluie. L’idée te plait. Comme celle de marcher au même pas qu’elle. De l’écouter raconter toute les pluies du monde. Au son de sa voix tu t’émerveilles. Elle est pleine d’entrain, radieuse. Elle parle aussi avec ses mains. C’est un peu comme si elle retenait le temps quelques instants avant de le laisser filer d’un geste gracieux. Parfois un rire s’échappe de sa gorge et tu penses que si tu devais collectionner quelque chose ce serait les siens.

Elle partage avec toi une chocolatine achetée le matin à la boulangerie. Le chocolat a fondu à l’intérieur et s’écoule entre ses doigts. Tu retiens le désir de les goûter. Et celui de savourer ses lèvres colorées.

Le jour s’effiloche, sans autre bruit que ceux de vos pas. À l’horizon, le tonnerre gronde. Des éclairs barrent le ciel et illuminent la campagne assombrie. Soudain elle s’arrête, le nez levé vers les nuages. Hume l’air qui s’en échappe. Quelques gouttes tombent sur ses yeux, ses joues, ses lèvres et son cou. Tu penses qu’à l’image de la fiole elle récolte la pluie et que cela l’embellit. Tu penses que de toutes les collections du monde celle-ci est unique. Tu te souviens du bus ce matin parti sans toi. Tu te rappelles la ville qui bruie au loin. Tu penses, oui, elle a suivi le vent et j’étais dedans.

Au crépuscule qui se déploie soudain sur vous, tu t’inquiètes. Tu crains qu’à la nuit elle ne disparaisse aussi soudainement qu’elle est apparue. Tu as peur que cette journée ne soit aussi fugace qu’un souffle. Alors tu la serres dans tes bras mais tu ne sais pas exprimer tout ce qu’elle t’inspire. Tu te trouves maladroit. Tu te dis qu’il faut bien la laisser partir. Tu penses qu’elle est légère comme l’air. Qu’elle fleure bon toutes les senteurs de la terre. Discrètement tu respires tout contre elle, puis tu la relâches. Tu te recules avec lenteur, comme pour retenir l’instant. Tu la regardes dans les yeux. Tu trembles un peu.

– Je ne vais pas m’envoler, tu sais, dit-elle en prenant ta main.

Crédit photo Pinterest

Le drapeau de la victoire

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A perte de vue, le champ en friche du père Marcel. On se serait presque cru en plein désert. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences. On savait que les autres nous observaient, les jumelles vissées devant les yeux, les plis du front accentués par la concentration. Il allait falloir ruser, déjouer leur vigilance. Je n’étais pas trop inquiet, non plus. La veille, on avait réussi le tour de force de leur chouraver leurs bécanes. Cinq vélos qu’on avait planqués dans la grange en ruine à la sortie du village. C’est moi qui avait eu l’idée. J’étais le plus âgé. J’avais onze ans depuis quatre mois et chaque jour, depuis septembre, tandis que les autres allaient encore à l’école communale, je prenais le bus pour me rendre au collège. Ça assoie l’autorité. Forcément. Les autres gamins me regardaient avec considération. Ça me plaisait bien. Je me sentais l’âme d’un chef, je décidais, j’ordonnais et le groupe acquiesçait, me suivait sans jamais remettre en cause mon pouvoir. La seule rébellion, c’était Nico —dix ans et demi — qui l’avait décidé tout seul, il en avait marre de mes idées à la con, il disait qu’on finirait par se faire prendre par le père Marcel ou par nos parents, qu’on risquait gros pour rien. Ça m’avait mis en colère. Je lui avais dit soit tu te calmes, soit tu rejoins le camp adverse. Évidemment il était resté. Ça rigolait beaucoup moins dans l’autre camp, ça cherchait la bagarre tout le temps, même entre eux.

Le brouillard se dissipait, l’aube se levait, grise et frisquette dans l’hiver finissant. On avait juste le temps d’agir avant que le père Marcel ne rapplique sur son vieux tracteur. On avait vérifié l’état de nos vélos, j’avais lancé le signal et on avait roulé comme des dingues dans le petit matin. On lançait nos cris de guerre, avec le sentiment d’être les plus intrépides, les plus malins aussi. Cette fois nous serions les premiers. Les autres n’auraient pas le temps de traverser le terrain qu’on aurait déjà planté le premier drapeau de la victoire.

Texte écrit pour l’atelier Bric à book. une photo, quelques mots

crédit photo : Vincent Hequet

 

Au temps de temps

Sur la photo elle a vingt ans. Une vie à peine ébauchée et déjà un passé manifeste. Le visage lisse, le corps caché sous des vêtements trop grands. Elle flotte en dedans, elle flotte en dehors. Tout est grand à ce moment-là. Les gens et l’indifférence. Elle, petite. Petite chose sans appuis. L’existence l’absorbe sans consistance,  le cœur bat mal. Déjà usé ?

Sur la photo elle a trente ans. Des enfants, un homme dans sa vie. Une existence qu’elle dessine avec précaution. Fragilité des êtres, faiblesse des peut-être. Elle sourit un peu. Elle puise la force dans les gens qui l’aiment. Elle se tient droite, le regard présent et lointain tout à la fois. Elle flotte encore de temps à autre, rien ne semble pouvoir l’enraciner quelque part.

Sur la photo elle a quarante ans. Des enfants qui grandissent et toujours l‘homme dans sa vie. Le visage laisse apparaitre quelques signes du temps. Tu es si jolie, lui dit son mari. Elle ne se regarde pas souvent. Elle ne se connait pas vraiment. Elle se réveille certaines nuits et écoute son cœur qui bat en alternance. C’est sans doute lui qui la réveille, se dit-elle. Une fréquence qui parfois répète des souvenirs enfouis, ceux dont elle ne sait pas exprimer la douleur. Rien à faire. La vie avance et elle en reste éloignée. Trop de souffrance. Trop de silence.

Sur la photo elle a cinquante ans. À présent le temps marque sensiblement son visage. Elle dort peu mais l’homme à côté d’elle réchauffe toujours les nuits. Il devine qu’elle s’éloigne imperceptiblement et l’impression se renforce avec les années. Elle n’en a pas réellement conscience. Elle se drape d’inexistence, se cache dans les blessures indélébiles. Elle s’efface. Il y a des choses qui restent impossibles à dire.

Sur la photo, elle a soixante ans. Des petits-enfants à présent. L’empreinte des années sur son corps. Le visage est fatigué. On peut y lire bien des choses qui racontent sa vie et d’autres dont  pas même elle est capable de formuler. Elle reste en bordure d’elle-même mais de temps à autre des soubresauts d’accalmie percent les jours. L’homme fidèle la contemple avec les mêmes sentiments de sa jeunesse, l’ancre malgré tout quelque part.

Sur la photo elle a soixante-dix ans. Ses lèvres sourient, ses yeux aussi.  Il y a dans le regard — encore fragile —, un apaisement perceptible. Il aura fallu presque une vie pour libérer le cœur qui battait mal et toute la patience et l’importance de l’homme qui l’aime.

Dans l’existence il existe des suspensions, des trêves, reflets de patience. Il faut parfois  toute une vie pour lâcher la douleur et parfois il en faudrait d’autres parce que celle-ci ne suffit pas. Dans les possibles il y a toutefois l’espérance. Un souffle d’air, un courant de probabilité, une pause. Au temps de temps que nécessaire.

L.Délis©

 

Nuits d’octobre (agenda ironique)

Ce furent des nuits singulières, de celles qui s’inscrivent dans la chair et dans l’âme. Un moment croisé imprévisible. Je pourrais parler d’attente inattendue parce que notre histoire c’est un peu cela. Le reflet d’une hésitation. Un premier rendez-vous manqué à vingt ans, une timidité mutuelle qui s’était prolongée et nous avait éloignés toutes les années qui avaient suivi.

Je t’ai reconnue à ton sourire. La maturité l’a embelli. Il crée sur ton visage de jolies ridules, des ondes de joie à chaque fois que je te regarde. C’est un présent particulier. Une réalité évidente qui balaye le doute. Nos vies établies et les gens que nous aimons deviennent un souvenir lointain. Octobre nous offre une échappée sur laquelle nous nous arrimons. Juste pour un temps, juste le temps de nous aimer, parce que nous ne pouvons pas faire différemment, nous ne savons pas faire différemment. Nous aimer jusqu’à l’épuisement, m’as-tu dit. Mais nous n’étions pas certains d’atteindre un jour l’épuisement. Au contraire plus les nuits passaient plus nous nous sentions fort de l’amour que l’on recevait de l’autre.

On tangue sous le poids du désir, on balbutie des mots maladroits qui prennent la mesure de notre sentiment. Toutes les nuits je sillonne les ondulations de ton corps, je découvre les constellations que forment tes grains de beauté, c’est à chaque fois une nouvelle histoire qui se dessine. Tes mains, ta bouche sont partout à la fois, insatiables, curieuses, gourmandes. Tour à tour nous laissons l’amour nous aimer. Et puis il y a la chaleur de ton ventre, la distance qui soudain n’existe plus et les nuits d’octobre qui deviennent audacieuses et terriblement vivantes. Au fil de ces nuits partagées, j’entends le murmure de l’amour. Ça palpite de plus en plus fort comme un écho à ces rêves de gosse que l’on a, lorsqu’on aime pour la première fois. Les jours trop longs dans l’attente de te retrouver, les nuits généreuses, bien trop courtes. Et le désir, le désir de toi qui s’amplifie, qui fait ombrage à toutes les autres nuits vécues sans toi. C’est un temps particulier, non prémédité. Juste un présent ridiculement court et intensément long. Trente et une nuits. Aurait-on pu en vivre mille et une ? Et autant d’autres jusqu’à notre mort ? Oui, je lisais dans tes yeux que l’idée ne te déplaisait pas, ton sourire l’attestait aussi. On aurait pu. Aurait-on dû ?

Parce que d’autres ont toujours leur place dans nos vies, nous avons repris la route de notre propre existence. Ce temps dérobé s’est terminé comme il a commencé. Tu vois, j’ignore où tu habites et avec qui. Je t’invente une vie dont je ne connais rien. Je t’espère heureuse. Mais tu me manques. Souvent. Tout le temps. Le sais-tu ?

Depuis, tous les ans, octobre s’habille d’ombre. Il me reste cependant ce souvenir durable des nuits vécues près de toi. Ces nuits particulières, où l’ombre se fait lumineuse. Octobre fait battre fort mon cœur, trente et une nuits qui m’habitent encore.

 

 

 

 

 

A la rencontre de rouges-fillettes suivi de donne ta langue au chat (agenda ironique)

Pour septembre l’agenda ironique est double. Deux thèmes concoctés par Carnets et l’ Écrevisse L’un qui nous entraîne dans une forêt, la nuit à la rencontre de rouge-fillettes et de loup déguisé,  l’autre, qui donne sa longue au chat.

La nuit n’aurait pas pu être plus sombre. Même les étoiles avaient déserté les lieux. Une de ces nuits sans lune au ciel lourd chargé de nuages noirs. Bref, une nuit de rentrée scolaire qui plombait un peu l’ambiance festive alors qu’il était question d’intégration. Cela n’avait pas détourné pour autant la majorité des étudiants de venir faire un tour dans la forêt, lieu de la soirée. Les paquets de chips aux saveurs multiples remplissaient les ventres et les boissons au goût prohibé coulaient à flots. On avait fait appel à Lou, un type à l’allure nocturne qui se fondait dans le décor avec une rare élégance. Il aimait se mêler incognito à ces fêtes étudiantes, il connaissait l’art de la dissimulation. Il était en charge de s’occuper de la musique et avait un réel talent pour cela. Des rythmes mélodieux alternaient avec des airs déchaînés au grand plaisir des filles présentes. La plupart étaient vêtues de noir et se déhanchaient à la lueur blafarde des lampes-tempête. Leur ombre s’invitait entre les arbres, créant au gré de leurs mouvements des volutes sinueuses, attirant les jeunes mâles en quête de sensations troublantes. Parmi elles se mêlaient quelques rouges-fillettes, des filles toutes de rouge vêtues jusqu’à leur capuchon pointu. On disait d’elles qu’elles entretenaient le mystère et beaucoup rêvaient de leur ôter leur chaperon afin d’apercevoir qui se cachaient dessous. Lou espérait bien être le premier à soulever le tissu écarlate, le premier à saisir sa chance d’entrevoir la frimousse d’une des rouges-fillettes. Parfois lorsqu’elles dansaient, elles laissaient entrevoir le bord des lèvres vermeil, un nez fin, un menton volontaire, la blancheur d’une joue, un cou gracile. Enfin, l’imaginait-il.

Il avait beaucoup d’imagination Trop, disait-on dans sa famille. Il avait pourtant été élevé comme ses frères, avec un enseignement clair et direct, sans fioriture. L’important était d’aller à l’essentiel. On croque et on discute après. Lou avait cependant un fâcheux penchant à inverser la tendance. Il appréciait prendre son temps, une dégustation lente, où les mots font miroiter de beaux voyages. Généralement les filles ne résistaient pas à la tentation d’une virée dans les bois. Elles aimaient son timbre grave, ses manières raffinées. Il s’appliquait à ne jamais paraître féroce, il se prétendait un tendre. Seul son sourire, légèrement carnassier laissait supposer un  intérêt certain pour la chair fraîche. Mais il était loin d’être le seul à priser cela, constata-t-il en considérant les jeunes gens qui s’attiraient comme des aimants. Son attention se tourna vers une rouge-fillette qui venait vers lui. La démarche volontaire, un brin arrogante, il devinait plus qu’il ne voyait le sourire étirer ses lèvres. Son parfum avait l’odeur des fruits défendus, un effluve sacrément tenace qui faisait battre son cœur trop fort. Surpris il recula. L’assurance qu’elle dégageait lui faisait même un peu peur et lorsqu’elle l’attira à elle, il se demanda si le monde soudain ne tournait pas à l’envers.

 

Donne ta langue au chat

17h30.  Dans la foule des lycéens, Elle retrouve Lui, après la sortie des cours à attendre le bus. Lui pense que c’est une fille intimidante, un peu agaçante, très attirante. Elle est curieuse, impatiente. Elle pense que Lui est un garçon distant, silencieux aux yeux pleins de mystère. Ça lui plait même si elle ne se l’avoue pas.

  • Allez, dis-moi ! Rien qu’à moi, dis-moi ce que tu éludes depuis tout à l’heure ! dit-Elle, suppliante.
  • Je ne suis pas certain que ça soit le moment.
  • Ah bon ? Il faut un moment pour ça ? Quel moment ? Quand ?
  • J’en sais rien… Tu me mets la pression avec tes questions ! s’exaspère-t-il
  • Eh bien dis-moi, comme ça plus de pression !
  • Ah ! Ah ! Bien essayé !
  • Ah, tu m’énerves. J’ai l’impression d’être face à un gardien des secrets !
  • Et toi serais-tu chasseresse, à traquer les mots silencieux ? demande-t-il le ton taquin.
  • Encore faudrait-il que je les entende !
  • Ben, tu pourrais… Oui, tu pourrais, si tu le voulais réellement, réplique-t-il en la considérant attentivement.
  • Ça c’est pas sympa. Comment veux-tu que je sache ce que tu as dans ta caboche ! Tu crois que tu peux savoir ce qu’il y a dans la mienne ?
  • Hum… voyons… fait-il mine de réfléchir.
  • Je t’interdis de prétendre qu’il n’y a rien dans la mienne, s’affole-t-elle.

Il éclate d’un rire, il a envie de l’enlacer, se retient de la toucher.

  • Oh et puis j’en ai marre ! Ça me fatigue ! Je renonce ! Je donne ma langue au chat ! s’exclame-t-elle, soudain lasse du jeu.
  • Vraiment ? dit-il et s’approchant. Vraiment ? répète-t-il tout près d’elle maintenant. Dans ce cas, je veux bien te la prendre !

 

Le départ

Une histoire inspirée par la photo de Camille « Le départ »postée sur son blog il y a quelques jours https://camillelysiere.wordpress.com/ sur laquelle les mots me sont venus, comme ça en regardant la brume.

Merci Camille 🙂

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L’horizon nimbé de brume laissait filtrer l’ombre de la montagne. Nous savions que nous aurions encore un long chemin à parcourir avant de l’atteindre. Quelquefois le voile de brouillard se détendait. On avait l’impression qu’une large main passait devant, comme pour gommer les aspérités, les angles, les terribles heures à venir.

Jean suivait le sentier d’un pas alerte, il nous guidait sans appréhension dans le jour déclinant. Le corps droit, la stature fière, il paraissait immense. Un repère dans le brouillard de nos hésitations. On aurait pu croire qu’il avait tracé la route toute sa vie. Ce qui était loin d’être le cas. Mais depuis qu’il avait décidé de partir, j’avais senti sa détermination se renforcer au rythme de la marche. Sans doute était-ce pour cela que nous l’avions suivi. La douleur que chacun portait en soi faisait écho à celle du voisin. Pas l’un d’entre nous n’avait eu la possibilité, ni le temps d’enterrer ses morts. Je doutais que ceux qui étaient restés, aient eu l’occasion d’honorer la mémoire des disparus. Ils avaient dû disparaître avant même de porter le premier coup de pelle dans la terre meurtrie.

Jean semblait donner une dimension plus grande à notre périple. Plus grande que la peur qui nous avait fait fuir. J’entendais cette peur comme d’autres entendent les cris. Des hurlements silencieux qui racontaient la barbarie, la sauvagerie dont avait fait preuve l’ennemi. Que restait-il de nos villes et villages ? En quoi les ruines de nos demeures leur serviront-elles ? Des corps disloqués, livrés en pâture aux charognards, soulignaient à présent la désolation.

Je ne savais pas trop cependant s’il fallait compter avec la peur. Elle me paraissait être davantage un obstacle à notre progression. Quelquefois j’entendais des murmures d’inquiétude, des bouts de phrases qui s’échappaient dans le vent et venaient jusqu’à moi. Des craintes qui se propageaient comme une rumeur. Des frayeurs face à l’absence de repères. Partir paraissait tout à coup plus dangereux que rester. Comment savoir ce qui nous attendait ailleurs ?

Je ne voulais pas y prêter attention. J’avançais dans les pas de Jean et tant pis si nous étions de moins en moins nombreux à le suivre. Certains avaient commencé à mal supporter l’idée de fuite. Une idée de lâcheté ? De faiblesse ? J’ai vu ceux qui ont rebroussé chemin, ceux qui se sont arrêté dans les derniers villages — aussi miséreux et dévastés que celui que nous avions quitté. Sans doute était-il plus facile d’y affronter son avenir. Cette terre ils la connaissaient. Ils pouvaient souffrir avec elle et pour elle.

À chaque avancée je pensais à l’impuissance de nos bras qui ne peuvent retenir la vie. Je pensais à tous ceux qui n’avaient d’autre avenir que la peur. Était-ce de la lâcheté de partir loin ? De tourner le dos aux atrocités perpétrées dans la plus grande indifférence ?

Le cœur de mon enfant battait dans mon dos. Je le portais depuis des heures. Un poids qui me donnait le courage d’avancer, de lutter à ma façon. Quelquefois il dormait et à d’autres moments ses grands yeux se posaient sur le monde. J’avais envie de lui offrir un peu de paix. Une existence, un possible avenir.

Avancer. Ne pas se retourner, disait Jean. Il avait pourtant pris le temps de s’arrêter avant la bifurcation qui nous éloignerait définitivement de ceux que nous avions quittés et de ceux qui avaient décidé de rester. Nous avions attendu un certain temps. La brume montait dans le soir, nous enveloppait de bruine mais je distinguais son visage fermé, assez troublant, ce regard qui laissait percer cette volonté de poursuivre coûte que coûte. Je discernais aussi la montagne comme un espoir qui nous portait loin.

Vers un autre départ.

 

 

En attendant le prochain pont

Un texte court pour jouer le jeu de l’agenda ironique sur WordPress. Merci à Camille , et Émilie, les organisatrices du mois de mai. Voilà quelques mots inspirés du thème du mois : « En attendant le prochain pont » dont j’ai repris sans scrupule le titre pour appuyer ce qui suit 🙂

En attendant le prochain pont, le temps.

Le temps qui tombe et chavire, ce fichu temps à durée indéterminée qui te happe si loin que tu en oublies pourquoi tu es là.

Rivé au port, dans l’attente, tu trembles un peu, sans doute frileux à l’idée de le franchir.

C’est un arrangement, comme ça, en attendant le prochain pont. Un arrangement qui façonne le temps. C’est entre les deux, un pont suspendu, avec la mer en dessous, le ciel au-dessus ou peut-être le monde contraire, la mer à la surface et le ciel face inférieure et vogue le navire loin des naufrages d’avant.

Tu penses à l’alchimie des corps suspendus, peau contre peau, qui, en attendant le prochain pont, palpitent.

C’est l’accord d’une passerelle, fragile édifice vivant qui se balance dans le vent. Tu tangues d’un lieu à l’autre, parfois trop fort, parfois trop lentement. Tu bascules d’un rivage à l’autre, dans des temps incertains. Tu t’accroches au souffle de l’autre, sans cesse en équilibre précaire.

Et puis… et puis finalement tu te dis que tout ça c’est loin de toi. Tu décides qu’attendre ne rend pas plus facile l’idée de vivre.

C’est une histoire de mouvement, une histoire qui s’étend dans le temps, un élan, un bond en avant.

Pas besoin d’attendre le prochain pont, la vie t’espère.

 

Romain

Romain ne savait pas trop ce qu’il était venu faire ici. Quelques jours plus tôt il avait vu l’affichette collée à la va vite sur la vitre de l’abribus. Ce qui avait attiré son regard c’est qu’un des coins ne tenait pas bien. Le bout de papier claquait parfois sur la vitre à cause du vent. L’annonce proposait un stage de sculpture. Il ne s’était pas dit, « tiens ça à l’air pas mal, j’ai envie d’essayer », non. Il avait agi sans réfléchir, relevé le numéro et appelé, un peu comme pour tromper l’ennui dans l’attente de son bus.

Enfin, bref, après ça il n’avait pas osé se défiler. Et maintenant il était là, face à sa motte de glaise, un amas de terre rouge, humide et glissante. Il n’avait pas très envie de la toucher. L’aspect le rebutait un peu. Il avait toujours eu un peu de mal avec la terre. Il avait l’image de son père qui plongeait ses mains dans le terreau, les ongles qui s’incrustaient de terre noire de façon durable. Celui-ci aimait les jardins et les jardins l’aimaient. Une complicité charnelle avec la Terre à défaut de celle des autres. Un homme buté, retranché dans ses préjugés, pétri d’aphorisme arbitraire.

Il avait rêvé d’une vie pour son fils comme la plupart des pères, une vie d’homme, disait-il. Romain avait beau savoir l’absurdité de ses dires, la blessure des mots avait œuvré insidieusement. Elle dévoilait le mépris, avait éloigné l’amour, érigé davantage de barrières, il avait oublié l’essentiel.

De la pulpe de son index Romain toucha la terre. Un premier contact prudent. La rencontre était fraîche, pas réellement repoussante. De ses doigts, il effleura la surface lisse avant d’y poser la paume, comme pour l’apprivoiser ou plus probablement se laisser apprivoiser par elle. De ses deux mains il humidifia toute la surface comme un frôlement doux puis arrêta son geste.

Il avait en mémoire d’autres caresses, de celles qui unissent. Des caresses aimantes, généreuses, enjouées, radieuses. Il avait effleuré l’amour. C’était un souvenir tenace qui faisait encore battre son cœur de façon désordonné lorsqu’il oubliait les mots du père qui racontait la violence du rejet, le dégoût qui dégueule de façon intolérable.

Romain se tassa sur sa chaise, le corps en suspend, l’âme meurtrie. Il n’avait jamais su faire front contre son père. Il n’avait jamais rien fait d’autre qu’opposer son silence. Le mépris, la violence verbale que lui jetait le père le terrorisait. Les mots qui blessent et rabaissent sans cesse. La peur. La peur d’aimer.

D’un geste maladroit mais combatif, le jeune homme cassa le morceau de terre. Il pétrit de façon désordonnée, sans réel lien avec le présent. Ses mains malaxaient la matière comme on pétrit le monde. Avec rage, incompréhension mêlé à des particules du beau. Des étincelles de vie, une échappée vers hier pour façonner demain. Il ferma les yeux, se remémora ce qu’il avait perdu à ne pas avoir affronté le père, à renier l’amour. Une erreur qui l’avait éloigné des sentiments.

À présent il lissait les angles, arrondissait les surfaces, ses doigts épousaient chaque parcelle, chaque détail, y laissaient une empreinte intérieure, de celle qui se révèle à soi lorsqu’on lâche prise.

La tête était posée sur un cou un peu trop large. Elle penchait un peu. Un portrait de guingois avec ses imperfections et ses valeurs. Un portrait unique comme l’est celui de chacun.

Romain sourit.

« Beau portrait, assura le professeur. C’est qui ? »

Romain inspira l’air et comme une délivrance lâcha :

« L’homme que j’aime. »

 

Nuance

 

De la fenêtre je distingue le paysage éthéré, les arbres aux branches lourdes qui fléchissent sous le poids de la neige. L’aube est proche. Paysage endormi, la saison feutrée peine à vivre. Tout est silence. Je me sers un café, allume une cigarette. La fumée crée un voile passager devant moi, une sorte d’aura aérienne périssable. À l’horizon, les collines à la blancheur éphémère offrent une perspective émouvante à mon regard. D’un doigt, je trace dans l’espace les arrondis des tertres, ces monticules enneigés et je pense à toi. À tes lignes courbes où se nichent des creux, à ce monde vivant que tu m’offres lorsque tu es près de moi. Ta peau si pâle sur le drap, la douceur de tes bras et celle de ton ventre.
Le contraste est saisissant lorsque je promène ma main sur les sinuosités laiteuses, j’y vois la lumière et l’ivoire, le doré de tes longs cheveux aux reflets de nacre sous le soleil d’été.

Lorsque tu es venue me saluer, j’ai cru à une erreur. Ton sourire éclairait le jour, un peu comme le soleil en hiver. Lumineux. J’ai été fasciné. Tu dégageais une aura de certitudes quand je me perdais dans l’incertitude.
J’ai longtemps vécu de clichés, de parades, de démesures autant pour m’intégrer que pour me démarquer. Les brimades et les coups —discrets les coups, de ceux qui marquent durablement— les insultes à en avoir la nausée. J’en ai tellement bouffé que je croyais mon rempart inébranlable.

Je ne cherche plus à comprendre pourquoi tu es venue me parler, pourquoi tu tentais de vaincre l’isolement dans lequel il est plus facile d’exister. Je t’ai demandée si tu n’étais pas un peu ivre pour t’afficher ainsi avec moi et ton éclat de rire m’a surpris. Un peu incongru. On ne rit pas aisément devant moi. Mais tu t’en fichais. Sous l’apparence de fragilité que tu affiches tu es incroyablement forte. Et moi si faible. Je me souviens avoir pris peur que l’on nous surprenne ensemble. J’ai eu peur que les mots blessants ne t’atteignent, que les meurtrissures ne t’éloignent. Tu as pris ma main et tu m’as dit qu’à deux nous pouvions tout, qu’aimer n’avait pas de limites, que seuls les cœurs arides en érigent. À tort et à travers. De plus en plus souvent et à tout vent mais que l’on est plus fort qu’eux. « Tu es réellement ivre » ai-je affirmé en souriant.

Très souvent encore je m’efface devant la hâte que mettent certains à juger les apparences. Le monde est obscur et la couleur de ma peau n’en est que le pâle reflet.
J’ai appris à me taire et à taire la colère qui parfois vibre encore en moi. De toi, toutefois, nait l’espérance.
J’ai longtemps craint le regard des autres, les questions et les jugements hâtifs, un peu moins aujourd’hui, et davantage demain.
De la différence de nos nuances demeure notre assurance.

Laurence Délis©

 

 

Le vent tourne

Il fait si froid. Le vent a soufflé toute la nuit. Comme chaque nuit et chaque jour depuis des jours et des nuits. Un ballet aérien sauvage danse dans les rues. Un rythme désordonné, agaçant, qui heurte ma mémoire. Dans les bourrasques incessantes les branches des arbres perdent leurs dernières feuilles. Arrachées comme un long cri que je ne peux faire taire. D’un œil que je souhaite neutre j’observe la persistance du mouvement, espérant une accalmie que ne viendra pas. J’ai peur. Le vent hurle et vire, menace de m’emporter. Tout va à la dérive, le monde sombre dans l’agressivité néfaste de nos erreurs. Le souffle discordant du vent pénètre nos demeures, des tourmentes intérieures me brisent aussi sûrement que les rafales qui soufflent au dehors. L’agitation constante, en rafale revient blesser, saccager, déranger les constructions éphémères et la fragilité de nos existences.

Et pourtant dans le fracas et les tempêtes j’entends ta voix, celle qui fredonne, qui me rassure et m’apaise. J’entends le chant de demain, celui qui balaie nos vies cabossées et épousent celles à venir. Comme la brise d’été qui se mêle à ta chevelure, elle m’entraîne dans le courant ascendant de l’avenir. Un battement qui nait de l’espérance, un air d’après qui bouleverse mon univers. Un souffle chaud, un bercement dans lequel nous nous étreignons. Comme une inspiration, avant le dernier soupir, j’entends le vent qui chante et l’air suave qui caresse mon âme.

Écoute ! Le vent tourne, murmures-tu et oui, je veux bien le croire lorsque tu me souris ainsi. Comme une danse éternelle, ton souffle épouse le mien. Toi seule sais chasser la tourmente et les tremblements, toi seule m’accueille et m’abrite. Dans l’ondulation du mouvement, la brise se balance d’un air de changement.

Une variation dans laquelle je puise tout ce que je ne sais pas te dire.

Et dans le vent doux de l’alizé te l’offrir en retour.

Son cœur s’étreint d’hiver

Ce matin, sa main a rencontré le vide. Un désert glacé l’a enlacé et retenu sur les draps froids.
Feutré, insidieux, il sature le silence. Un silence ouaté, où seul l’air d’été émet des pulsations lourdes. La pesanteur le retient, le confine à l’intérieur du vide. Un néant qui absorbe chaque note, chaque mélodie, chaque litanie. La fugue s’est envolée. Le désarroi s’installe.

Comme une multitude de battements, un tempo qui se joue de lui, il court.
Il court dans la fraîcheur du matin clair. Son cœur bat au rythme imposé de ses foulées.

La cité s’éveille. Déjà la chaleur mêlée aux effluves de la ville traverse le bitume. L’air aspire l’été. Le soleil écrase la terre.
Dans l’ombre du monde, il suffoque.

Le refrain des couplets s’est joué de lui et le chant entonne un cri que lui seul entend, là, dans l’oscillation de l’insupportable. Des sonorités dissonantes qui heurtent l’espace.

Il court. Chaque avancée percute l’évidence du vide, il retient l’air. Juste un instant. Un court moment.

Comme un balancement, un mouvement qui s’accorde à la mélancolie des sons il effleure l’espoir imaginaire de sa voix, du frémissement de sa peau, du goût de son souffle.

Mais seul le vide l’emplit.

L’unique musique qu’il entend désormais est celle de son cœur qui bat.Seul. Seul. Seul.

Ce matin au petit jour, la musique s’est tue.

L’air aspire l’été. Son cœur s’étreint d’hiver. Le murmure du temps frémit.
Elle est partie.