Semeurs des temps

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture sur http://www.ipagination.com/

 

Mes chers enfants,

Je vous livre ces mots comme d’autres l’on fait avant moi, et comme d’autres le feront après.
Ceci est votre héritage. Dans quelques heures vos sens s’éveilleront, vos poumons s’empliront d’air, le vent soufflera, brise légère, chaude et accueillante. Le silence de votre sommeil enfin libéré. C’est comme un effleurement léger, une caresse maternelle qui vous reçoit et vous enveloppe. Vous allez vivre une danse quotidienne précieuse et heureuse, goûter enfin le tumulte des jours et des nuits.
N’ayez crainte, vous saurez. De votre longue léthargie vous avez acquis ce qu’il faut pour vivre et survivre. Il y a cependant une chose dont je dois vous parler. Une chose que nos ancêtres ont omise de nous révéler. Sans doute n’en ont-ils pas eu le temps.
Le temps justement.
Ce que vous allez découvrir et vivre vous rendra forts et beaux. Les avancées sont grandes, la terre renait un peu plus longtemps à chaque saison, je crois que les années qui viennent seront belles.
Chaque jour de notre temps, nous œuvrons pour guérir les plaies infinies, les blessures et les coups portés innombrables. Nous sommes les semeurs. Ecoutez votre héritage, écoutez la terre qui vous parle.
Il y a le vent. C’est un murmure qui court les collines et les forêts, un souffle épicé qui se mêle aux cheveux, emplit l’air et la terre.
Il y a la pluie. Gouttes fécondes qui dessinent les lits, tracent les méandres au creux de la vie. Des flots naissants porteurs d’éclats d’argent.
Il y a la terre. Généreuse qui pétrit la vie, sur laquelle s’étendre et se fondre.
Il y a les mers et les océans qui bercent nos demeures et le sable qui s’accroche à nos pieds.
Il y a le bruissement des feuilles et la lumière entre les branches. Les senteurs de la terre après l’orage.
Il y a les mots. Tumultes d’échos qui nous entrainent sur les continents, qui croisent les hommes et les rassemblent.
Il y a nos pas, empreintes de vie qui éclairent les routes, esquissent le temps, façonnent demain.
Il y a le chant de la terre, pulsation infinie qui bat le rythme de la vie. Et les parfums de nos années qui créent le monde.
Une renaissance dont vous héritez à votre tour. Savourez l’instant, cette capacité d’être présent, les pieds ancrés sur cette terre. De nos mains, de nos chants, du regard que nous portons, nous semons les graines des jours féconds, des nuits fertiles.
C’est ici que nait la vie, dans le plus grand secret. Aujourd’hui, à l’éveil qui vous affleure sachez être, à votre tour, les semeurs des temps. Que de vos gestes, de vos regards, s’enrichisse et s’embellisse la terre.
Un héritage pour vos enfants.

Laurence Délis ©

L’envol de Louise

Le froid mordant de l’hiver. L’herbe blanchit crissant sous ses pas et son souffle chaud qui créait des volutes régulières.
Malgré les accidents du terrain Anna courait au rythme régulier de ses foulées. En traversant les champs en friche, elle s’était donnée ce temps. Quelques corbeaux, dérangés par ses mouvements voletaient un instant pour se poser un peu plus loin. D’une indicible présence le manque était là. Son cœur battait vite et fort. Elle savait bien que sa course rapide n’était pas seule en cause. Elle se sentait déchirée, amputée même.
Au loin, les cloches de l’église sonnèrent 18 h. La nuit s’annonçait, froide et lumineuse. La lune pleine éclairait déjà la route qui menait à la maison. Il fallait bien rentrer et raconter. Reculer l’échéance ne mènerait nulle part. Anna redoutait les confrontations à venir. Elle voulait se protéger encore un peu. Pourtant il fallait bien qu’elle dise, qu’elle révèle. Pour apprendre sans doute, comme le lui répéter Louise et accepter, quelque soit la douleur. Sa sœur n’était pas l’aînée des deux pour rien, se disait-elle, en songeant au caractère généreux et compréhensif qui la caractérisait. Elle avait de toute façon toujours su quoi faire dans les situations difficiles. Anna suivait, à chaque fois, rassurée par ce lien si grand qui les liait.

La maison exhalait les arômes de pain chaud et de gâteau aux épices. Maminou avait une fois encore œuvrée pour accueillir ses petites-filles. Mathieu, en équilibre sur sa chaise, dodelinait de la tête, en écoutant Nirvana. Malgré le casque vissé sur ses oreilles tout le monde pouvait en profiter. Il leva un œil sur sa sœur pour s’en détourner aussi vite. Il semblait que ces derniers temps il ne faisait que ça. La fuir. Sous ses airs de rockeur, il cachait un cœur d’or pourtant. Mais Anna ne s’y attarda pas. Il y avait un temps pour tout. Et sur le moment elle souhaitait juste se blottir dans les bras chaleureux qui s’ouvraient pour l’accueillir. Un instant, juste un instant dans la chaleur pour mieux affronter le présent. Là, elle chercha ses mots. C’était Louise qui débutait toujours les phrases et puis elle qui les terminaient, dans cette complicité joyeuse qui les unissait. Un mot en appelait un autre, une phrase ricochait sur une autre et le rire suivait souvent un rien libérateur. Mais Louise n’était pas là. Louise était partie.
— Louise a disparu ! Elle était là près de moi et puis soudain elle n’était plus là, dit-elle d’une voix cassée par l’émotion et l’inquiétude.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes encore ma petite ? grogna le grand-père en remuant avec une cuillère en bois la mixture qui chauffait sur le gaz. Arrête un peu avec tes histoires, c’est pénible à force !
— Non ! Non ! Cette fois c’est plus grave. Le temps que je me retourne, elle était déjà montée dans une voiture inconnue. Et depuis c’est le silence.
— Vraiment ? Et tu crois qu’elle est allée où ? Tu veux que je te dise moi comment je vois les choses ?
— Ça suffit Robert ! Laisse la petite tranquille !
— Non mais vraiment c’est plus possible ça ! s’exaspéra-t-il
— Laisse là je te dis, et concentre toi plutôt sur la crème ! Ça ne doit pas bouillir !
Bougonnant, mais obéissant le vieil homme se détourna d’Anna.
— Allez ma chérie ne reste pas là, tu vois bien qu’on est occupé, dit sa grand-mère d’une voix douce.
— Mais Louise a disparu, elle a vraiment disparu ! Pourquoi vous ne voulez pas m’écouter !
— Mais on t’écoute, ma chérie. Tiens je vais te faire un bon chocolat chaud, comme lorsque tu étais petite, tu veux ?
Ce n’était pas un chocolat chaud qui allait réchauffer le cœur d’Anna. L’indifférence que ses grands-parents manifestaient à l’égard de la disparition de sa sœur, glaçait tout son être. Elle tremblait à présent, se sentait amputée d’elle-même. Elle avait mal d’avoir mal. Louise était partie et cela ne les affectait nullement. Bien sûr, pensa-t-elle, ils ne pouvaient comprendre. C’était sa jumelle. Sa moitié.
— Ecoutez-moi, elle n’est plus là…
— Oui, oui, on a entendu Anna, fit Maminou. Ne t’inquiète pas. Tiens j’entends ta mère qui rentre, va donc l’accueillir.
Oui, se dit Anna, sa mère entendrait sûrement. Malgré le regard sévère et la lassitude des traits, malgré la pesanteur qu’elle entrevoyait dans le corps et dans les gestes, sa mère ne pourrait rester insensible à la disparition soudaine. Louise était sa fille aussi. Elles étaient deux. Identiques et si proches l’une de l’autre que beaucoup se méprenait sur l’identité de l’autre. Elles en jouaient souvent. C’était si drôle de constater qu’elles pouvaient être deux et une tout à la fois. Même leur mère se trompait souvent. Elle n’appréciait guère la supercherie mais c’était le risque lorsque l’on avait des filles si semblables. Anna avait remarqué qu’elle se trompait moins souvent depuis quelque temps, mais c’était normal, elles changeaient un peu en grandissant. Louise voulait même s’affranchir davantage, se différencier de sa sœur. Malgré la réprobation de leur mère, elle s’était fait poser un piercing à l’arcade sourcilière défiant sa jumelle d’en faire autant. Mais non, Anna ne s’y était pas résolu. Pas encore.
— Maman, s’il te plait, toi écoute-moi.
— Oh Anna ça ne peut pas attendre ? La journée a été difficile !
— Mais c’est à propos de Louise !
Anna entendit le soupir et vit la crispation des traits sur le visage de sa mère mais elle n’en tint pas compte. Il fallait qu’elle raconte
— Quoi Louise ? fit sa mère d’une voix plus dure.
— Elle a disparu. Elle était là, si près de moi et l’instant d’après elle n’était plus là ! Je l’ai vu maman ! Une voiture l’attendait. Louise est montée dedans, sans un regard, sans un mot pour moi ! Elle est partie maman !
Sous les traits sévères et les rides que les soucis creusaient, Anna vit la douleur et la peine de sa mère. Cela la rassura un peu. Mais si peu, si peu.
Elle eut le désir soudain de courir. De chausser ses baskets et de tracer les kilomètres, dans le rythme effréné de la course. Que chaque foulée martèle la terre, s’imprègne de son allure régulière. Louise suivrait. La soutiendrait. Elle l’avait toujours fait.
Où qu’elle soit, où qu’elle soit.
Louise sera là.

Elle pleurait maintenant, silencieusement, face à sa mère qui paraissait aussi démunie qu’elle.
Pourquoi tout devenait-il si sombre tout à coup ? Pourquoi, le monde s’arrêtait-il de tourner brusquement ? Elle se sentait perdue et abandonnée. Sans le soleil qui brillait dans les yeux de Louise, elle n’était plus qu’une coquille vide. Louise qui illuminait la nuit la plus noire par ses sourires et sa voix. Louise qui avait pris son envol, définitivement.
Un jour de l’été dernier, fauchée par une voiture qui ne s’était jamais arrêtée.

Laurence Délis ©

Tours et détours

Cette nouvelle a été écrite lors d’un atelier d’écriture sur iPagination sur le thème des embouteillages. J’en ai profité pour faire un clin d’œil à ma précédente nouvelle publiée : « L’extraordinaire d’une journée ordinaire »

 

Ah il commence bien le week-end !
Me voilà bloqué sur l’autoroute au milieu de nulle part cerné par des chauffards de tous poils.
Enfin, façon de parler. Celui qui me devance est plutôt du genre crâne rasé et tatouages sur les bras. J’ai beau scruter du mieux que je peux, difficile de bien distinguer les circonvolutions dessinées sur la peau. Des serpents peut-être ? Finalement, je n’ai pas très envie de savoir. Ah, enfin ça bouge ! Vais-je arriver à passer la troisième ? Aller un petit effort, j’y suis presque…Pff ! Raté ! Voilà que le tatoué freine. J’aurai dû me mettre sur la file de gauche, ça avance un peu par là. Quoique j’aurais raté les jolies jambes dénudées sur le tableau de bord. Vue la carnation je parie pour une blonde. Gagné ! Ah non, c’est une fausse… Bon je m’accorde le point, elle est tout de même blonde, un faux blond assez lavasse, je l‘admets mais blond tout de même.

Pourquoi est-ce toujours France Info qui hurle en premier lorsque je recherche une station, digne de ce nom ? Ras le bol des faits divers et des politicards. Pourquoi ai-je écouté Agathe qui a prétendu que je n’avais pas besoin de mon mp3 pour partir ? Ce n’est pas elle qui se retrouve coincée dans les embouteillages à l’heure actuelle ! Si j’arrive à obtenir FIP ça ira, leur programmation éclectique m’aidera à patienter.

Que c’est long ! Moi qui voulais prendre mon temps ce week-end, ça commence bien. C’est le moins qu’on puisse dire ! En forçant un peu, peut-être vais-je pouvoir bifurquer sur la file de gauche, je gagnerai, deux, voire trois places. Bon sang, c’est n‘importe quoi ! ça rime à quoi ce besoin de passer devant les autres, pour freiner deux cent mètres plus loin ? Autant rester là où je suis et regarder le paysage. Y a pas à dire c’est drôlement vert ! Vallonné et très vert. Quelques toits roses se profilent dans la profusion de camaïeu, c’est plutôt bucolique. Ça change des tours d’immeuble et de la grisaille de la ville. En définitive on s’échappe de la vie citadine assez vite… Enfin quand ça avance ! J’ai bien peur de ne pas arriver à la mer avant la nuit si ça continue à cette allure. Sur une route secondaire, je distingue un type à bicyclette qui avance, nonchalant. Ça doit le faire marrer de nous voir tous coincés comme des sardines dans leur boite pendant qu’il pédale, cheveux au vent !

Mais quel con celui-là ! A vouloir passer à tout prix sur l’autre file, il a failli provoquer un accident. Il ne peut pas attendre comme tout le monde ? Hou là, elle n’est pas contente du tout la demoiselle dans la Clio derrière lui. Elle a dû avoir peur ! Il y a de quoi, c’était moins une qu’elle lui emboutisse l’arrière de sa décapotable !
A défaut d’avoir moi aussi un cabriolet, j’ai réussi à ouvrir toutes les fenêtres, ça ne change pas grand-chose, vu que l’on n’avance plus du tout, mais j’ai l’impression d’être moins confiné à l’intérieur de l’habitacle. Je me demande si je ne vais pas faire comme le tatoué et sortir un moment me dégourdir les jambes. Quel gabarit ! A côté je fais gringalet, ce n’est pas faute de faire quelques pompes chaque matin, mais là la concurrence est rude ! Il ne se gêne pas pour reluquer la demoiselle dans sa Clio verte. Bucolique, elle aussi ! Elle pourrait se fondre dans le paysage, sa robe est aussi verdoyante que les alentours. C’est curieux, j’ai tout à coup comme une impression familière à voir sa silhouette derrière la vitre sale. Zut elle avance ! Vite le tatoué, redémarre ! Pour une fois que les deux files de voitures roulent à la même allure, il ne faudrait pas la perdre de vue.

Pourquoi ai-je soudain le cœur qui s’emballe comme ça ? Est-ce que je rêve éveillé ? Je sais maintenant qui elle est. Pourtant sept mois nous séparent de notre dernier trajet en tram. De cette dernière fois où nous nous sommes croisés avant que je ne sois muté. Je ne connais rien d’elle et pourtant déjà tout. Son audace et sa fraîcheur, sa spontanéité… et ses lèvres.
Le destin nous joue des tours et des détours, mais je ne vais plus le laisser s’échapper. C’est comme un film au ralenti et pourtant tout va très vite. Nous voilà de nouveau tous arrêtés. J’ouvre ma portière et fonce vers la sienne. J’ai le souffle court mais je n’hésite pas : je l’ouvre sans attendre. Aussitôt son regard se porte vers moi. Un regard surpris entre le bleu du ciel et le vert des collines. Très vite je bafouille : « J’ai encore votre goût dans ma bouche » et ses lèvres se fendent d’une sourire heureux et ses prunelles pétillent pareillement.
Devant nous les voitures sont reparties. L’embouteillage semble se dissoudre aussi vite qu’il s’est constitué. Ce qui n’est pas le cas derrière nous. Des klaxons se font entendre, de voix aussi. Mais je ne veux plus bouger. Ni me trouver ailleurs. C’est ici que je veux être.
Je suis enfin arrivé.

 

laurence Délis ©

L’extraordinaire d’une vie ordinaire

Chaque matin depuis des mois, que dis-je, depuis des années certainement nous vivons le même rituel. Je t’en ai déjà parlé. On en a rit parfois. Tu me connais, à la sonnerie de mon réveil, je m’enfonce davantage dans les oreillers, je m’enroule dans le moelleux de la couette, refusant de me lever si tôt. Ensuite c’est la course pour ne pas rater le tram, la brève bousculade lorsque les portes se referment et son léger écart pour me permettre de passer. Un sourire de circonstance, un léger signe de remerciement et puis chacun qui regarde dans la direction opposée. Je me cale toujours près de la fenêtre, rarement je trouve une place assise, mais cela ne m’empêche pas de lire, d’oublier ainsi l’ordinaire d’une vie passablement ordinaire. Parfois mes yeux se posent sur lui, un furtif instant. Le regard fixé sur la vie qui défile à l’extérieur, il reste là, immobile. Il a toujours cet air lointain, un peu rêveur, de ces rêves d’ailleurs que l’on ne peut atteindre. Je crois que lui aussi me regarde de temps à autre, mais je n’en suis pas sûre. Juste une impression, une sensation, une fugacité qui embellit le jour.

Et puis arrive ce mardi matin, passablement identiques aux autres jours. L’immuabilité de ma vie me sidère parfois !

A nouveau la course, la bousculade, les excuses marmonnées, son léger écart et son sourire. Tu vois, rien de différent. alors quoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

Peut-être était-ce dû au soleil qui illuminait la vitre et à la pluie qui tombait aussi. Un de ces espaces temps que l’on ne mesure pas, qui viennent et repartent comme ça, d’un claquement de doigts.

Ce jour là, il s’était placé à son habitude, debout, près des portes, toujours sur la droite comme prêt à sortir à tout moment. Trois ou quatre personnes nous séparaient l’un de l’autre. Je lisais lorsque son regard m’accrocha. Oh à peine quelques secondes, mais je l’ai vu.  Je n’invente rien, tu le sais bien, je suis dépourvue d’imagination ! Son regard donc, qui se pose sur moi, sur mes yeux et sur mes lèvres, qui soudain me brûle, irradie le jour, considère mon léger sourire.  

D’un élan presque douloureux j’ai cheminé vers lui, sinuant à travers les gens. La surprise se lisait sur ses traits mais il ne me quittait pas des yeux. Sans doute un peu brutalement, je ne sais pas, je ne sais plus, mais spontanément, ça oui, je me suis accrochée à son cou et je l’ai embrassé. Là, sur la bouche et sous la surprise, ses lèvres hésitantes se sont ouvertes pour m’offrir son souffle et son goût. Mon cœur battait vite et fort, j’entendais le sien vibrer tout près de moi. Un instant d’ailleurs d’une intensité à couper le souffle que je n’avais plus. J’entendais aussi les murmures autour de moi, j’avais conscience des passagers qui nous dévisageaient mais ce temps offert prenait le pas sur la raison et c’était incroyablement bon.

Et puis le tram s’est immobilisé, je me suis détournée et je suis descendue précipitamment, le feu aux joues, ivre de désir et de honte mêlée.

 

Il va sans dire que le lendemain je me suis levée tôt, très tôt. Avais-je seulement réussi à fermer l’œil ?  J’ai pris le premier tram du matin, afin de ne pas le croiser tant la gêne me tenait encore.

Ah, me dis-je, lorsque les portes se refermaient derrière moi, il a eu la même idée que moi !

Pour les curieux qui voudraient connaître une suite possible à cette histoire : https://palettedexpressions.wordpress.com/2014/09/16/tours-et-detours/

Dernier souffle

L’atmosphère est irrespirable. Nous ne sortons qu’une heure dans la journée. Nous devons tenir compte des plannings établis selon les quartiers et les jours donnés. De temps à autre pourtant la tentation est la plus forte. C’est comme une attirance morbide, un désir de vie qui nous poursuit. Pourtant la vie il faut bien la chercher sur cette terre saccagée. Hier un homme est sorti sans son masque. Il courait. Comme un fou, diront certains. Je dirais qu’il volait. Le temps était infiniment différent alors. Ses jambes s’élançaient dans le vent inexistant et imprimaient des foulées de plus en plus longues. Oui, il volait, ses cheveux bougeaient et ondulaient dans le mouvement qu’il créait.  Le sourire était un peu timide, un peu surpris, puis au rythme des foulées, le rire venait et c’était bon à entendre tant le silence est suffocant. J’avais le cœur qui battait fort et vite en unisson avec le sien et la joie me transportait et m’ouvrait des pensées insensées. J’ai retenu ma main qui cherchait à ouvrir la porte, j’ai retenu le désir de vie. Si vite il tomba, si vite ses jambes plièrent sous la densité de l’empoisonnement. C’est absurde, me suis-je dit, c’est beaucoup trop tôt.

 

C’est l’heure mais je n’ai pas envie de sortir. Le gris sombre des arbres, le gris mat de la terre et du ciel. La pâleur des visages, les regards éteints. Et les masques qui masquent et déforment. Je crève à petit feu. Mes bras se referment sur le vide de cette existence. Tu n’es même plus là pour colorer les heures. Si longs sont les jours à présent. Mon regard se perd vers la rue. Là une famille et un peu plus loin un jeune qui cherche la main de la fille à ses côtés, quelques vieillards aussi. Un gamin court, trébuche et tombe. Il y a les mouvements en suspension, chacun retient son souffle. Si le masque a bougé, c’est terminé. Je vois les yeux affolés sous la mascarade. L’inquiétude est partout, la peur nous enrobe et nous façonne. Les cris sont silencieux, les gestes soucieux de ne pas bousculer, ni troubler davantage l’incident. C’est trop tard. Je le lis dans les attitudes et les postures qui entourent l’enfant. J’ai appris à retenir mon cri, moi aussi. Et ce, chaque jour qui se vit.

 

J’ai gravé le parcours sur le sol, puis je l’ai appris par cœur. Pas un n’a tenté de me raisonner.

Peut-être que d’autres suivront. Le découragement se lit en chacun mais s’accommode aussi du désespoir. Peu importe, aujourd’hui. Peut-être m’attends-tu quelque part ? Les souvenirs sont lointains mais je me rappelle ton rire dans le tourbillon de mes bras. Nous sommes si peu maintenant dans l’atmosphère asphyxiée qui est le notre.

Je déteste la grisaille et la poussière que foulent mes pas. L’oxygène commence à manquer. L’angoisse n’est pas loin à mesurer le temps qui passe. Sous le masque, je respire à petites goulées, j’économise le temps qu’il me reste. Est-ce un oiseau que j’entends ?

Mes yeux scrutent le paysage immobile et uniforme, n’aperçoivent que les collines blafardes et la laideur. Oui, le pépiement est plus fort maintenant et accompagné d’une multitude. Comme c’est mélodieux. Sous mes pas qui peinent à présent, mes poumons brûlent. Quelle étrange sensation ! C’est chaud et vivant.  Ma vue se trouble un peu, mon cœur s’essouffle. Je tremble un peu aussi. Je crois que j’ai peur. Ma main arrache le masque.

Le précipice est enfin là, devant moi.

 

Une infinité qui s’ouvre sur le vide. Une infinité qui m’absorbe, m’accompagne dans le mouvement de ma chute. Je ne tombe pas, non pas vraiment. Je suis encore là et ailleurs aussi. Ce sont bien des oiseaux qui chantent, et le soleil qui m’éblouit et les couleurs qui s’invitent et le souffle qui bat au rythme insensé de la vie qui n’est plus.

Le monde est grand

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Enfoncé dans le large canapé, recroquevillé dans sa chaleur, dans son doux parfum des êtres aimés, je m’ennuie.

Il y a pourtant d’innombrables vies ici, qui s’agitent tout autour, virevoltent, parlent un langage souvent inconnu. De temps à autre l’une d’elle me fait face, m’interpelle, me sollicite.

Je m’éveille alors, le cœur battant, l’espoir sans cesse refoulé de les intéresser à mes jeux.

 

Parfois, je m’aventure dans le passage si sombre, peuplé d’ombres inquiétantes. Faisant fi du danger, soudain téméraire, fier et arrogant je cours, tremblant un peu, mais si peu, pour atteindre l’endroit où vivent les autres. J’ai appris à frapper aux portes démesurées, je me fais suppliant pour attirer l’attention. Je me faufile entre les jambes, sinuant tel le serpent que je suis, cherche les regards. Ma récolte est maigre, l’agacement, l’impatience, ont trop souvent force de loi.

Il y a aussi le grand escalier de bois, dont les marches craquent à chaque pas. Mes yeux scrutent la hauteur, le lieu défendu, si tentant pourtant. Un matin, si tôt que nul ne bouge encore, je m’y aventure. L’ascension est longue. Troublé par mes pas hésitants, je retarde l’instant. Les craquements du bois me parviennent si fort que je m’arrête. M’entendent-ils, là si haut, si loin de moi ? Un instant j’hésite. Peut-être est-il plus prudent de retourner dans le creux de mon lit ? Courageux, et si malheureux à ressentir la solitude, je m’arme de bravoure. Là haut, il fait chaud, il fait bon. Je le sais, je le sens.

Armé du courage des chevaliers audacieux, j’ouvre enfin la porte du lieu convoité. Sur la pointe des pieds, je m’avance un peu. Le lit est si grand, vaste champ moelleux où dorment encore les bras aimants.

C’est sans compter sur les bruits de mes pas sur le plancher qui les préviennent. D’une voix ensommeillée ils marmonnent des ordres que je ne veux pas entendre. Je me glisse entre les draps, cherche un creux entre eux que je ne trouve pas. Et là, malgré mes suppliques, les bras si grands, si forts demon père m’emportent, et de sa voix grave me répète que ma place n’est pas ici. Pourtant il y est lui. Tout le temps. Souvent je rêve de la lui prendre.

Je le sais, je le sens qu’il n’y a rien de plus heureux que d’être là si près de maman. Mais que puis-je contre le ton ferme et les yeux sévères ?

Un jour, j’affronterai à nouveau les marches, j’arriverai à repousser le grand corps.

Un jour, je serai grand moi aussi.

 

Le cliquetis des couverts sur les assiettes, les voix qui se bousculent et qui s’expriment, les rires que je ne comprends pas. C’est si long les repas les dimanches ! Je me tortille sur ma chaise, je me lève, bouge un peu. Je ne m’éloigne jamais cependant. Le canapé est mon domaine, j’y suis tel un chevalier dans son château. Le pourfendeur des monstres alignés. Mon père refuse de comprendre que les coussins sont des ennemis qu’il me faut détruire. Je déteste quand il me dit que j’ai une chambre pour ça. Les dangers sont trop nombreux pour l’atteindre, le couloir trop sombre. Ici, je suis grand, bien plus qu’eux tous réunis autour de la table. Ne voient-ils pas que je monte la garde, prêts à les défendre en cas d’attaque ? Quelquefois, ils me regardent tous, attendent de moi que je leur raconte aussi ce qui me passe par la tête. Je me sens alors timide devant eux, je ne sais plus les mots pour leur dire tout ce que je ferai moi quand je serai grand. Comme eux, je n’aurai plus besoin de tenir la main de maman, je sortirai plus loin que le jardin, je n’aurai plus peur de rien. 

 

Les dimanches, lorsqu’il ne pleut pas mes parents et moi allons dans la forêt aux arbres immenses, nous faisons la course sur le sentier et je gagne souvent. Ils se tiennent la main, sourient, se parlent doucement. Je marche devant eux, mon épée levée afin de les protéger. Parfois ils m’aident à chasser les bêtes féroces, même s’ils ne savent pas bien s’y prendre.

Rarement mes frères et sœurs suivent. Mais quand cela est, il y a pleins d’étincelles qui brillent dans le regard de maman.

Il y a celle qui part et revient sans cesse. Elle travaille parfois, elle étudie beaucoup. Lorsque elle arrive je me fais timide, je ne la reconnais pas de suite. Elle me prend dans ses bras et pendant un instant c’est presque comme ceux de maman. Très vite, cependant je me débats de son étreinte. Je suis grand maintenant.

Il y a celui qui n’est jamais content, qui ne veut jamais rien faire, qui claque la porte de sa chambre tout le temps. Mais lorsque il prend sa guitare et m’invite à l’écouter, le sourire lui vient. « Qu’en penses-tu ? » demande-t-il avant de me laisser toucher les cordes et je joue aussi.

Il y a celui qui ne quitte pas son écran. De temps à autre il m’autorise à venir près de lui, à partager ses jeux. Il dit que c’est notre secret, que si maman le découvre jamais plus elle ne voudra que je joue aussi. Pourtant je suis si bien quand nous sommes ensemble, même si je ne comprends rien à ce qu’il faut faire.

Il y a celle qui parle dans son téléphone, si souvent que papa s’en agace. Elle me parle de secrets aussi. Un garçon qu’elle aime et qui ne l’aime pas. « Moi, je t’aime » je lui dis et ses lèvres effleurent ma joue et ses longs cheveux s’invitent aussi sur mon visage et cela me chatouille.

Il y a celle qui lit tout le temps des livres sans images. Qui voyage avec les mots, ne voit pas, n’entend pas mes cris, mes sauts terribles sur le canapé. Assise tout près pourtant, rien ne la perturbe, elle est là, et ailleurs aussi. Puis tout à coup, elle semble s’éveiller. « Ecoutez », dit-elle à ceux qui sont présents. Et sa belle voix s’envole, s’anime, se passionne. Moi-même je me fais silencieux. Le moment est doux. 

Lorsque maman n’est pas là c’est elle qui lit l’histoire du soir. J’aime bien quand elle prend la voix du loup. J’ai un peu peur, et puis je ris ensuite avec elle.

Moi aussi, un jour j’apprivoiserai les mots.

Je m’impatiente. C’est si long pour devenir grand !

Il y a papa qui part le matin avant que je ne me lève. Qui rentre souvent quand je dors. Qui est là même quand il n’est pas là, parce qu’il sait tout sur les bêtises, la désobéissance, les chagrins.

Il y a maman, qui court tout le temps, qui disparaît sous les montagnes de linge, sous les épluchures des légumes. Maman qui me demande de l’aide pour faire la pâte des crêpes. Je m’applique à verser le lait sous son regard attentif. Je voudrais que dure encore l’instant. Mais déjà la revoilà partie à écouter l’une, à conseiller ou à aider un autre.

Parfois elle arrête tout. Me prend dans ses bras. Je respire sa douceur, sa chaleur contre laquelle elle me berce. « Mon tout petit, ma belle surprise » dit-elle en riant, et elle danse, légère, aérienne, moi tout contre elle.

J’ai quatre ans. Le monde est grand.

Je veux bien rester encore petit quand elle vient ainsi, je veux bien attendre un peu pour grandir.

 

Elle lit

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Un café noir et deux sucres. Assise dans la petite cuisine, elle lit. Je m’assieds face à elle. Le raclement de la chaise sur le carrelage, le café que je verse dans ma propre tasse, le tintement de la cuillère, rien ne la perturbe. La lecture la mobilise toute. Parfois un sourire naît au coin de ses lèvres et je vois la ligne de ses yeux en amande s’étirer aussi. Ou bien, au front soucieux, je devine un sursaut, une tension dans l’histoire lue. De temps à autre elle porte son pouce droit dans la bouche et mordille la chair.

J’attends. J’attends dans cette fièvre lente et mesurée qui monte au rythme des pages tournées. Elle croise et décroise les jambes, pose ses coudes sur la table. Ses cheveux retombent, qu’elle chasse d’un geste vague. Alors je sais qu’elle me sait là.

Elle lit.

Sans approcher, sans même bouger, je la regarde. Effeuillage de la pensée.

Ma main libère les mèches, trace l’ovale du visage, la ligne du cou, s’arrête un instant sur la nuque. Je respire tout contre, là près de l’oreille. La pointe de ma langue goûte la chair coutumière et inaccoutumée. Mes lèvres caressent, effleurent. Sa langue s’invite. Nos haleines se mêlent et gémissent. Mes doigts glissent sous le pull à la recherche de la peau, de la courbe d’un sein, s’y attardent un long temps. Sensibles au téton durci. Et le temps se teinte d’impatience.

Le souffle court, je devine le poids du désir entre ses cuisses chaudes. Lentement elle s’ouvre, savourant l’attraction irrésistible qui m’attire. Le parfum de sa peau enivre mes sens. Ma bouche dessine les courbes et les creux. Ma langue les replis humides.

L’air crépite du désir de l’autre. Nous retenons encore l’instant.

Et puis elle referme le livre, lève enfin les yeux, croise mon sourire.  

Et dans ses yeux je lis les années qui nous lient, nous unissent depuis cinq décennies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un dimanche

Rémi s’éveilla au son des cordes. Elles dominaient les percussions et semblait-il la flûte traversière. Mais il n’en était pas vraiment sûr. Il n’y connaissait pas grand-chose et les sélections de Marie en la matière pouvaient être assez surprenantes. Ses choix éclectiques soutenaient ses inspirations. Oui, il pouvait dire ça. Des envolées lyriques qui transfiguraient le quotidien. Il n’avait pas besoin de se lever pour savoir qu’elle s’était mise à peindre. La musique accompagnait souvent le quotidien mais prenait un sens nouveau lorsqu’elle peignait. Elle épousait les notes, les transcrivait sous les touches successives du pinceau.  

Il jeta un coup d’œil au réveil, se demanda pourquoi l’inspiration lui venait si souvent à des heures incongrues. Il n’était pas encore six heures, un dimanche de surcroît. Il roula un peu sur le matelas, épousant la largeur du lit, ses bras largement éployés. Le côté de Marie plus frais que le sien fut apprécié. Malgré l’orage de la nuit dernière, la chaleur sévissait toujours en ce mois d’août. Des volets entr’ouverts, la lumière matinale filtrait, promesse d’une belle journée. Le nez enfoui dans l’oreiller, il chercha le sommeil trop tôt interrompu. Peine perdue. La fragrance de Marie submergeait le repos souhaité. Une fraîcheur printanière qui l’enivrait durablement. Oui, Marie lui évoquait le printemps, le vent doux, la renaissance. Il songea aux draps étendus ondoyant sous la brise des beaux jours dans le jardin de ses parents. Lorsqu’il était enfant, il laissait au gré du vent, les frôlements des tissus lui chatouiller le visage, le corps. C’était un temps où l’innocence le gardait des méandres déplaisants, où la voix de son père révélait la connaissance, défendait l’abri essentiel, où celle de sa mère lui assurait que les belles choses se vivent au quotidien. Un temps que la mémoire de Rémi gardait précieusement.

A cette heure-ci, nulle voiture, nulle marche pressante sur les trottoirs de la ville, seule la musique lui parvenait, assourdit par les portes fermées. Il ouvrit les yeux, laissa son regard dériver vers le mur. Les ombres zébrées de lumière dévoilaient d’étonnantes histoires, des mondes fabuleux. Il aimait cet instant où l’imaginaire prenait le pas sur la réalité. Le jour s’y prêtait, rien ne l’obligeait à rien, un temps précieux où les jours maussades s’estompaient, se délitaient dans la fugacité heureuse du rien.

Sans hâte, il se leva, se prépara un café avant de pousser la porte du salon. Le lieu n’était pas très grand et paraissait encore plus à l’étroit lorsque Marie peignait. Elle déployait son matériel tout autour d’elle, ses pots d’eaux, ses peintures, les chiffons, le format sur lequel elle travaillait. Sans bruit il vint s’installer dans l’unique fauteuil. Au sourire qu’il entrevit sur le profil de sa femme il sut qu’elle le savait là. Ils n’en demeurèrent pas moins silencieux tous les deux. Rémi avait appris à se faire discret dans les moments de création. Il n’avait d’ailleurs pas besoin de mots pour entendre ce qui se vivait sous ses yeux. L’instant existait si fortement qu’il aurait aimé le partager avec le monde. Il voulait croire qu’un jour ce dernier surprendrait le talent, l’exposerait aux yeux de l’univers.

Buvant à petites gorgées le breuvage amer, il suivit des yeux les mouvements qui embrassaient l’espace. Les gestes larges, assurés, Marie laissait s’inviter l’impulsion, la vie qui émanait des couleurs appliquées. Chaque touche était une invitation et un partage, la lumière s’affichait partout. Elle travaillait à genoux, le corps penché sur la grande toile, et les projections de peintures constellaient ses bras dénudés, son visage offert. Parfois elle cessait tout, se relevait, posait la toile contre le mur, prenait du recul. Rémi ne voyait que son être qui vibrait dans l’urgence de la création. Plus rien n’existait hors du tableau en devenir.Il se trouvait soudain intimidé face à l’assurance et la force qu’elle dégageait. De ses couleurs, de ses mouvements, de son gestuel généreux, elle illuminait le jour.

A l’observer ainsi vivre, il lui venait des pensées audacieuses. Des pensées insensées qu’il pouvait presque croire. Le doute, l’incertitude, la précarité n’existaient plus. Le tableau ne serait plus éphémère, Marie n’aurait plus besoin de reprendre la même toile pour y inventer un monde ouvert, clément, étonnamment heureux.

Un deuxième fauteuil rejoindrait le premier, un tapis aussi. Il rêvait d’un tapis sur le linoléum où allonger sa femme, lui faire l’amour lentement, et un enfant.

Il ferma les yeux, soupira doucement. Parfois le découragement s’installait aussi le dimanche. Il sentit le regard de Marie se poser sur lui, ses lèvres effleurer les siennes. Il plongea dans la profondeur ébène de ses prunelles, y lut l’étendue de son amour. Lorsque Marie peignait, le monde grandissait, s’harmonisait, s’humanisait. Rien ne paraissait plus impossible. Rémi ne s’y trompait pas. Aimer le bordait de certitudes, l’inquiétude des lendemains disparaissait.

Doucement il prit le visage entre ses mains caressantes, laissa le désir guider le plaisir. Il avait cette conscience aiguë d’être parmi les chanceux, les heureux. D’être deux dans la tourmente.

 

Il sera bien temps demain de reprendre le fil morose d’un avenir sans devenir. Il sera bien temps demain d’aller à la rencontre du monde gris des emplois précaires, des lassitudes de fins de mois arides. Aujourd’hui c’était dimanche et dans les yeux de Rémi se reflétait la lumière de Marie, la générosité offerte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un goût de fraise

Le quartier a changé. Les champs alentours se sont peuplés d’habitats résidentiels, les ronds points ont remplacés les feux tricolores. À l’impression familière se mêle celle d’y être étranger et les souvenirs qui peuplent les lieux m’évoquent le temps qui passe, bien plus que la nostalgie. De passage chez mes parents en cette veille de noël, je réalise que je ne m’attarde jamais plus de deux jours, par ici. Comme un besoin de courir  loin pour voir si l’herbe est plus verte ailleurs.

En dépit de la pluie, des enfants lèvent le regard vers les lumières festives qui ricochent sur le bitume humide. Les éclairages des commerces rénovés m’agressent un peu. Il n’y a que le bar tabac, un peu en retrait, avec sa seule guirlande se balançant sur le côté du chambranle qui semble anachronique. Le tintement de la clochette à l’ouverture de la porte reste identique à ma mémoire et m’arrache un sourire. Combien d’heures à user le skaï rouge des banquettes, à refaire le monde avec les copains du lycée, à s’envelopper de la fumée de nos cigarettes, en buvant une bière ? Certainement davantage que celles vécues en cours. Il y a un côté immuable un peu effrayant à croiser la tête du patron. S’il n’affiche plus son cigarillo à la commissure des lèvres, loi oblige, il est en tout point égal à celui qui nous servait vingt-cinq ans plus tôt. Il est de ceux qui sont vieux avant l’âge puis qui paraissent rajeunir alors que mes tempes grisonnent un peu.

Je ne m’attarde guère, le temps de payer mon paquet de cigarettes et me voilà à courir vers la boulangerie. Je suis chargé de la brassée de baguettes de pain et de l’inévitable bûche glacée qu’attendent les convives. A cette heure-ci, il y a foule, mais la jeune boulangère est efficace et mes pas s’arment de patience dans la file d’attente. C’est sans compter sur la cliente quatre personnes avant moi qui hésite sur les différentes variétés de pain. J’entends le soupir impatient de la femme qui me devance, puis très distinctement la voix de la cliente s’exclamer qu’elle prendra également des fraises.

   Des fraises ?  s’étonne la boulangère.

   Oui, là sur le comptoir, ce sont bien des fraises non ?

   Ah oui ! Je vous laisse vous servir.

Trois personnes me privent de la vue, je ne distingue qu’un manteau noir et quelques courtes mèches blondes mais je sais pertinemment qui se tient devant le comptoir. Sa voix est bien celle que j’entendais rire contre moi dans les vapeurs du bar d’à côté.

Hélène.

Elle dégageait une assurance que nous lui envions, savait se faire silencieuse à la différence de ses congénères qui caquetaient à l’autre bout du café. Ses longs cheveux nous caressaient légèrement lorsqu’elle nous embrassait, un large sourire sur ses lèvres pleines. Régulièrement elle nous demandait des pièces pour le juke-box que nous ne lui refusions jamais parce qu’à la faveur de la musique elle laissait son corps se bercer des sonorités. Nous savourions la vision, subitement muets, à fixer les ondulations de ses courbes gracieuses. J’avais bien du mal à me concentrer sur les cours de l’après midi après ces moments-là, d’autant qu’elle s’asseyait juste devant moi. Des images insensées me venaient à contempler ses longs cheveux ambrés, éclairant la salle de classe d’une douce lumière. Des mots aussi, diablement érotiques que je n’osais écrire encore moins lui dire. La nuit j’emportais dans mon sommeil le foulard un jour oublié dans le bar sur lequel flottait son parfum floral.

Elle n’aimait pas le chocolat que nous achetions par plaque de trois chez l’épicier, ni la bière. Elle roulait ses cigarettes avec dextérité, buvait des cafés sans sucre dans lequel elle laissait tomber ce bonbon à la forme improbable qu’elle dégustait ensuite lentement.

Une fraise Tagada.

Elle en avait toujours quelques unes enfermées dans un sachet de papier blanc, dans lequel elle piochait régulièrement. Ses lèvres se teintaient decarmin, parsemées de cristaux de sucre blanc. Invariablement elle passait un doigt sur le renflement coloré, avec cette innocence qui frisait l’indécence.

Le souvenir est ancien et étonnamment présent. Un matin de printemps nous retrouve avant les cours à boire un café. Elle parle peu, baille sans discrétion, le regard encore ensommeillé. Il y a un réel bonheur à la regarder s’éveiller. Assis près d’elle, j’anticipe ses gestes. Le sachet de papier déposé sur la table de formica, la main qui plonge à l’intérieur afin d’en extraire la fraise. La bouche qui vient cueillir le bonbon, les doigts un peu poisseux qu’elle aspire vivement et son sourire qui me séduit. Sur l’étendue écarlate un grain de sucre subsiste. L’impulsion incontrôlée me vient à laisser glisser mon pouce dessus. Ses prunelles soutiennent mon regard, je sens son souffle chaud s’échapper des lèvres entr’ouvertes. Mon cœur bat follement dans tout mon corps, qui se tend, s’approche, s’accroche. Elle est si proche maintenant. Mes doigts roulent sur sa joue, s’évadent vers la nuque, attirent le visage plus près encore. Je ne saisis nulle résistance, bien au contraire et m’enhardis davantage. Sa chaleur m’enveloppe, j’effleure l’incandescence, la brûlure vive charnelle et colorée. De la pression légère l’instant nous captive, c’est elle qui me devance et s’avance, s’ouvre, me happe, avide d’ivresse. Je reçois d’un coup la saveur de sa bouche, la générosité sucrée et légèrement piquante de sa langue qui m’invite. L’expression de mes sens éveillés, je savoure la douceur subtile et exquise. L’incomparable, le goût unique de fraise offert.

 

Un peu sous le choc de la fulgurance des souvenirs qui reviennent, je la vois traverser la boulangerie, les bras chargés de pains, sur lesquels trône un sachet de papier blanc. Je ne fixe que celui-ci, devinant sans peine les bonbons acidulés qui s’y trouvent, pourtant mon regard l’attire et son pas hésite un court instant. J’ai le sourire timide mais elle ne s’y attarde pas et franchit les portes coulissantes sans plus attendre. Je retiens l’impulsion de me retourner, de lui rappeler ce dernier printemps, avant que nos routes ne s’éloignent. C’est si loin maintenant. Depuis des décennies chacun poursuit son existence, loin d’ici. Il n’y a guère que les fêtes de famille pour me retenir un moment en ses lieux. Je repars demain, vivre la vie que je me suis choisie. Un métier prenant, une ex femme, quelques amis sincères, une foule de choses à faire que je ne fais jamais, une vie assez banale somme toute, mais avec la conviction qu’aujourd’hui est mieux qu’hier.

À mon tour, les bras chargés de mes achats, je me retrouve dans la rue, courant un peu afin de rejoindre ma voiture. Il pleut toujours, la nuit tombée renforce cette sensation de froid pénétrant qui me glace les os. Avec soin je dépose sur le siège passager la bûche, les baguettes, avant de me hâter à rejoindre le volant.

Mais plus rien ne presse. Il pleut cependant les gouttes ne m’atteignent pas. Le froid humide non plus.

Elle est là, devant moi, le sourire aux lèvres, le sachet de papier blanc imbibé de pluie d’où elle extrait une fraise qu’elle glisse entre ses lèvres pleines.

   Tu en veux une ? demande-t-elle, le regard brillant, malicieux, heureux.