Échappée belle

Contis mars 2019

Faire face au vent. Inspirer. Lâcher prise.

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Avis de recherche

Il y en avait dans tout le quartier. Difficile de ne pas les voir, difficile d’y rester indifférent. Madame la directrice hésitait entre éclat de rire et exaspération. Elle entendait déjà Monsieur le maire lui reprocher de ne pas savoir tenir ses résidents. Il faut dire que Robert avait frappé fort. Il avait placardé des annonces partout. Sur le panneau d’affichage de l’école primaire, sur celui du collège et du lycée. Et ceux de la campagne électorale, recouvrant sans vergogne les visages des candidats. Il avait déposé des flyers chez les commerçants, avait osé en lâcher quelques-uns à l’accueil de la mairie. Ce n’était pas son premier forfait et ‒ espérait-elle, secrètement ‒ pas le dernier. Le bougre savait égayer les journées et tant pis s’il utilisait la photocopieuse et la rame de papier de son bureau comme étant les siens. Au début, Madame la directrice l’avait soupçonné d’avoir fait un double de clé mais non, Robert crochetait les serrures avec art et discrétion. Tout bien considéré elle ne voulait pas le voir s’arrêter. Le vieil homme était un peu pitre, provocant et pétri de tendresse, tout cela à la fois et depuis qu’il était venu vivre dans la résidence, l’ambiance avait considérablement changé. On y entendait des rires. Ça valait tous les désagréments qu’il provoquait par ailleurs.

Bien entendu à l’entrée de la résidence, le format de l’affiche était beaucoup plus imposant. Le vieil homme avait encore ses entrées auprès de certaines agences publicitaires et Madame la directrice reconnaissait qu’il avait l’œil pour saisir des instants particuliers. La photo était en noir et blanc et avait un grain qui invitait à la nostalgie. On y voyait un tricycle de gamin abandonné sur une portion de piste cyclable. Comme souvent le texte qui accompagnait le cliché était à double sens. Et sur le moment Madame la directrice ne sut trop comment interpréter celui-ci.

Robert y avait inscrit en lettres capitales, police Time New Roman : RECHERCHE ENFANCE DISPARUE


Une photo, quelques mots : Bric à book 324

Crédit photo : © Sabine Faulmeyer

Peindre le vent

Adrien habitait un moulin à vent dans un pays sans vent. Dans la contrée il faisait figure d’original pour deux raisons. Son humour et sa passion pour la peinture. Il affirmait d’un ton plein de malice qu’un jour lointain, un grain de folie avait soufflé sur le pays, un grain d’une telle ampleur que même les poules avaient perdu le sens des priorités et ne savaient plus voler. Alors pour contrecarrer l’absence de vent, il peignait. Les habitants, occupés à des affaires importantes, accordaient peu de crédit aux dires d’Adrien et encore moins à la passion qui l’animait. Ils pensaient tout haut qu’il ne fallait pas chercher bien loin pour savoir d’où venait le grain de folie. Mais Adrien n’avait que faire de l’avis des habitants. Tant qu’ils lui fichaient la paix, il essuyait leurs reproches avec philosophie.

Il est vrai qu’Adrien passait la plus grande partie de son temps à tenter de capturer le vent inexistant. Capter la plus petite vibration, la moindre variation, saisir un souffle et ensuite.

Ensuite peindre. Peindre le vent.

Il utilisait de grandes feuilles de papier sur lesquelles il transcrivait les courants. Tel un chef d’orchestre il maniait le pinceau chargé de peinture, tantôt en gestes larges, tantôt en petites touches légères. Chaque tempo assorti de nuances colorées fusait comme la musique. Il peignait de l’aube au crépuscule, l’esprit tourné vers des sons intérieurs, perçus de lui seul, à l’écoute de tous les chants multiples du vent inexistant.

Le soir venu, il retrouvait Pauline. Il ne savait dire si c’était elle qui le rejoignait ou si c’était lui qui rattrapait Pauline. Toujours est-il que le contraste entre les doigts tâchées de peinture d’Adrien sur la peau parsemée de taches de rousseur de la belle, offrait une palette assez inédite au peintre.

Il veillait tard, écoutant des heures durant le souffle paisible de Pauline, frôlant de sa paume la beauté ronde du corps endormi. Les courbes semblables aux dunes de sable, à la couleur de blé mûr donnaient de nouvelles couleurs aux nuits d’Adrien. Il tenait à rester le plus longtemps éveillé pour graver chaque instant partagé. Pauline, aussi insaisissable que le vent, Pauline qui traversait les flots et les courants de l’existence sans jamais briser la sienne. A l’égale de sa passion. Sa bouffée d’oxygène. Le sel de la vie.

Les Plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Quatorze mots à placer dans le texte SAC MOULIN BEAUTE POULE FOLIE VEILLER MALICE ESSUYER SEL SABLE BLE PAPIER PARSEMER PEAU

Tableau « Peindre le vent » en cours de réalisation. Pour découvrir sa finalisation c’est par ICI