Elise

En cours d’anglais, tu t’es assise à côté de moi. Parce que tu as tourné ton stylo-plume entre tes doigts, mon regard s’est attardé sur tes mains. Des mains de musicienne ai-je dit et tu as haussé un sourcil, surprise. Je t’imagine jouer du piano, mais non, tu as opté pour le violon dis-tu dans un murmure. Tu es studieuse. Souvent silencieuse. Parce que tu n’appartiens à aucun groupe, tu es souvent l’objet de médisances. Ta différence fait peur. Creuse un peu plus ta solitude. Tout te semble faussé, d’un avis douteux. De ta présence incertaine, tu intimides. Tu glisses ton mal-être dans la mesure et la retenue et parfois tu vires à l’arrogance. Tu n’aimes pas qu’on te regarde. Sous le jugement des autres tu vacilles, tu te replies comme on se flétrit. Tu te caches derrière un voile d’indifférence qui révèle ta vulnérabilité. Tu as le regard grave de ceux qui taillent les silences et les âmes en quête de paix. Tu glisses dans une existence éthérée, sans trame comme si toutes blessures pouvaient rester de l’autre côté du miroir. Tu te dérobes à toi-même, tu aimerais que l’on t’oublie. Pourtant je te vois. Je te vois comme jamais. Et si le souffle des voix en toi te défient d’y lire notre histoire, j’avance un pas après l’autre vers toi, Elise.

J’avais oublié la mer

C’est la route la plus longue que je connaisse, un itinéraire qui replie mon passé, emporte le présent, défie l’avenir. Douze ans que le temps s’étire du manque. Douze ans que maman m’a pris dans ses bras pour m’emmener loin de toi. Douze ans sans te voir, douze ans à subir le chantage affectif maternel, douze ans à espérer que les tensions s’apaisent, douze ans à projeter mon retour.

Je n’ai plus de repères et toute mon assurance vacille. Sur la route tout se mélange.

La ville s’étend, tentaculaire, avale les terres, résiste à la mer. J’avais oublié la mer.
Je reviens, papa, je reviens.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 378

Ma révolution

J’ai attendu la sortie du lycée pour prendre ta main. J’ai le cœur qui bat si fort que j’ai cru que j’allais tourner de l’œil. J’arrive à peine à discerner le tapage habituel qui sonne la fin des cours ‒ les bousculades, les cris, les rires des autres élèves ‒, du trouble provoqué par tes doigts enlacés aux miens.

Et puis, j’ai entendu mon pote Bastien m’appeler alors j’ai très vite lâché ta main et tu t’es éloigné sans m’attendre. Faut pas être devin pour comprendre combien mon manque de courage te déçoit. Je ne me suis pas attardé avec Bastien, j’avais le stupide espoir que j’allais finir par te rattraper mais non, t’avais déjà fichu le camp. Alors j’ai fait seul le chemin que l’on fait habituellement tous les deux. J’ai longé le boulevard des arts puis tourné dans la rue des manufactures. L’industrie de textiles est encore en grève. Les murs extérieurs affichent toujours la même banderole « Sans culottes, sans pantalons, pas de pognons pour les patrons » La première fois qu’on l’a lu ça nous a fait rire. Les jours suivants beaucoup moins. L’inquiétude dominait parmi les grévistes. Je me souviens du jour où tu as été parler avec eux et du discours que tu m’as tenu après ça. On marchait l’un à côté de l’autre d’un bon pas égal. Tes propos frisaient l’exagération, tu parlais de révolte et de mutinerie, exalté par l’idée de changer le monde et moi j’observais tes mains qui s’agitaient en tous sens comme pour donner plus de poids à tes idées révolutionnaires. Je lorgnais aussi ton profil et la ligne de tes lèvres. Trop souvent. Trop insistant le regard, c’est sûr, mais rien à faire, je n’arrivais pas à me détourner de ton visage. Alors, d’un coup, tu t’es arrêté et j’ai vu le pétillement de tes yeux et ton audace lorsque tu m’as poussé du plat de ta main jusqu’à ce que mon dos heurte le mur. Sous le choc, tétanisé par ta détermination j’ai lâché mon sac à dos. Alors ta bouche. Ta bouche sur la mienne. C’est fou comme à ce moment précis – dans la brusquerie du geste et la douceur qui a suivi – j’ai enfin trouvé un sens à ma vie. J’y ai cru. J’ai réellement cru que j’allais assumer mes sentiments à la vue de tous. Pourtant je me revois, dans un flash, en train de te repousser brutalement, ramasser mon sac et m’enfuir loin de toi.

Je me sens comme figé sans parvenir à traverser la toile qui me retient de t’aimer. Parce que le jugement de mon père. Aussi intransigeant qu’intolérant et ses paroles blessantes qu’il me crache à la figure dès que je suis devant lui. Parce qu’en écho, le silence de ma mère comme un reproche retentissant.

Je traverse la route en biais pour rejoindre le parc. Ça rallonge mon temps du retour chez moi mais je ne suis pas pressé de rentrer. Dans le parc, il y a cet endroit où on aime se retrouver, près de la grande sculpture de bois et de métal. Elle me fait penser à l’affiche du tableau «  »L’oiseau bleu et gris » de Georges Braque que tu as punaisé sur le mur de ta chambre. T’es tout le temps dans mes pensées, tu le sais ça ?

Je vais t’attendre ici et tant pis si la pluie commence à tomber. Je vais attendre et espérer ta venue. Je pense que si j’avais une utopie à défendre ce serait nous et tous ceux qui subissent la discrimination d’aimer. Et cet oiseau serait mon étendard. Je crois qu’il est temps que je trouve ma résistance et ose affronter les changements à venir.

On peut recommencer. Je te prendrai la main et la lèverai haut vers le ciel, comme un poing dressé à la face de toutes les intolérances.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie : douze mots à placer mutinerie-trouble-manque-culotte-bois-changement-utopie-industrie-recommencer-tourner-tableau-tapage. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : L’oiseau bleu et gris.
Georges Braque

Les gouttes de pluie

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Tu cours pour rattraper ton retard. Tu penses que le bus t’attendra. Mais le voilà parti sans toi. Tu halètes, courbé en deux pour reprendre ton souffle. Tu lâches ton sac de cours, ennuyé mais sans plus. Au gré du jour qui se lève la pensée de sécher les cours aujourd’hui te parait une bonne idée. Après tout, le bus, lui-même, a estimé que tu avais droit à cette journée. Le temps s’y prête. Le soleil brille, déjà chaud. L’été est bientôt là. Tu décides de tourner le dos à la ville, aux bruits incessants, à tous ceux qui pressés ce matin, te gâche le plaisir de musarder. Tu croises quelques élèves qui, comme toi un peu plus tôt, courent, et tu te dis que se presser ne rattrapera pas le temps. Oui, songes-tu, cette journée est différente. Même l’air a quelque chose de spécial. Étudier aujourd’hui relève de l’absurde. Tu goûtes le petit bonheur d’avancer dans le sens contraire. Le tumulte de la cité s’efface peu à peu. Le bitume et les tours aussi.

Un peu fatigué tu t’assieds sur l’herbe, près d’un fossé. De l’eau y stagne de la dernière pluie. Tu respires les odeurs humides qui montent sous la chaleur. De l’autre côté de la route s’étendent des champs à perte de vue. Tu te saoules du mouvement de l’air qui balaie les blés. Une mer céréalière se dessine, ondule sous le vent et te berce. Tu fermes les yeux, t’assoupis un moment dans la verdure.

Tu ne l’as pas entendue arriver. Elle apparaît comme ça, sur le bord de la route, tu ne sais pas trop comment. Toute jolie dans sa robe d’été, le sourire jusque dans ses yeux. Tu penses que tu as dû t’endormir et que le rêve est bien beau. Elle porte en bandoulière un sac de cours sur lequel sont cousus une multitude de boutons colorés. Tu n’oses pas parler. Tu te dis que peut-être, au son de ta voix, elle partira comme ces êtres éthérés qui dans un souffle disparaissent. Pourtant c’est plus fort que toi, tu bafouilles quelques phrases incompréhensibles, histoire de la retenir. Évidemment elle rit, te dit qu’elle ne comprend rien à ce que tu lui racontes. Tu te sens stupide mais tu insistes pour savoir si aujourd’hui elle aussi à décider de sécher les cours.

– J’ai suivi le vent, répond-elle et tu ne comprends rien à ce qu’elle te dit mais toi tu n’oses pas le lui dire.

Et puis, tu décides que ce n’est pas important parce qu’elle sourit de nouveau. Et son sourire dessine des voyages à venir. Ton cœur bat un peu plus fort. Tu avises la petite fiole de verre qu’elle tient dans sa main, lui demandes à quoi elle lui sert.

– C’est pour ma collection.

– Tu collectionnes quoi ?

– Les gouttes de pluie.

Tu la considères, indécis. Hésite entre plaisanter et jouer les blasés. Tu lui jettes un coup d’œil discret et à l’observer ainsi qui avance, enjouée et lumineuse, tu penses que oui, elle collectionne réellement les gouttes de pluie. L’idée te plait. Comme celle de marcher au même pas qu’elle. De l’écouter raconter toute les pluies du monde. Au son de sa voix tu t’émerveilles. Elle est pleine d’entrain, radieuse. Elle parle aussi avec ses mains. C’est un peu comme si elle retenait le temps quelques instants avant de le laisser filer d’un geste gracieux. Parfois un rire s’échappe de sa gorge et tu penses que si tu devais collectionner quelque chose ce serait les siens.

Elle partage avec toi une chocolatine achetée le matin à la boulangerie. Le chocolat a fondu à l’intérieur et s’écoule entre ses doigts. Tu retiens le désir de les goûter. Et celui de savourer ses lèvres colorées.

Le jour s’effiloche, sans autre bruit que ceux de vos pas. À l’horizon, le tonnerre gronde. Des éclairs barrent le ciel et illuminent la campagne assombrie. Soudain elle s’arrête, le nez levé vers les nuages. Hume l’air qui s’en échappe. Quelques gouttes tombent sur ses yeux, ses joues, ses lèvres et son cou. Tu penses qu’à l’image de la fiole elle récolte la pluie et que cela l’embellit. Tu penses que de toutes les collections du monde celle-ci est unique. Tu te souviens du bus ce matin parti sans toi. Tu te rappelles la ville qui bruie au loin. Tu penses, oui, elle a suivi le vent et j’étais dedans.

Au crépuscule qui se déploie soudain sur vous, tu t’inquiètes. Tu crains qu’à la nuit elle ne disparaisse aussi soudainement qu’elle est apparue. Tu as peur que cette journée ne soit aussi fugace qu’un souffle. Alors tu la serres dans tes bras mais tu ne sais pas exprimer tout ce qu’elle t’inspire. Tu te trouves maladroit. Tu te dis qu’il faut bien la laisser partir. Tu penses qu’elle est légère comme l’air. Qu’elle fleure bon toutes les senteurs de la terre. Discrètement tu respires tout contre elle, puis tu la relâches. Tu te recules avec lenteur, comme pour retenir l’instant. Tu la regardes dans les yeux. Tu trembles un peu.

– Je ne vais pas m’envoler, tu sais, dit-elle en prenant ta main.

Crédit photo Pinterest

Fragment de vie

La photo découverte entre les pages du livre avait glissé pour tomber sur le tapis. Curieux, je l’avais saisie. Le cliché pris avec un Polaroid n’était pas de bonne qualité, mais ton regard tourné vers moi et ton éclat de rire me souvinrent de toi.
Je venais d’arriver en vacances chez un ami commun. Je ne te connaissais pas encore. Lorsque je t’ai vue cette première fois, l’été de nos seize ans, tu creusais une tranchée avec tes mains pour y faire venir l’eau tout autour de ton château de sable. Tu m’avais demandé mon aide, d’un air espiègle, te moquant gentiment du groupe d’amis qui, plus loin, te snobait un peu. Tu t’inventais une histoire de sombre magie, envoûtant les habitants du château avec tes mots. Des brindilles de bois, ramassées en haut de la dune, faisaient office de personnages que tu déplaçais au gré de ton imaginaire. Je t’avais regardée un peu surpris et tes yeux m’avaient souri. Des yeux noirs étonnamment lumineux, et je n’avais pas tardé à penser que la sorcière c’était toi. Je m’étais assis tout près pour t’écouter raconter.
Le brin de folie qui te caractérisait animait les heures passées tous ensemble. J’enviais ton aisance, le naturel qui te portait. Tu complimentais souvent chacun de nous, tu t’enthousiasmais d’un rien, pensais que la vie était belle mais c’était toi qui l’étais. Tu balançais des phrases comme ça, défiant notre pessimisme en des jours meilleurs avec ce sourire extraordinaire qui illuminait tes yeux. Je ne voyais qu’eux pour tout dire. De grandes billes noires, pétillantes et malicieuses. Lorsque tu apparaissais, je n’entendais plus les sons, ni les voix autour de moi. Mon cœur battait fort, j’essuyais la moiteur de mes mains sur mon jean 501, mon préféré, depuis le jour où tu m’avais dit qu’il m’allait bien. Ton regard alimentait les heures de la nuit. Je rêvais, éveillé. Les mots se bousculaient pour te dire combien je t’aimais. J’écrivais des poèmes que jamais tu ne lirais tout en maudissant un peu ce romantisme qui me venait à te fréquenter.
Au matin, j’arpentais la plage espérant te croiser seule. Tes pieds nus caressaient le sable, tu t’aventurais dans l’eau ta jupe relevée jusqu’à mi-cuisse. Parfois il te prenait l’envie de courir et ton rire éclatait dans la fraîcheur de l’air. Tes longues foulées éclaboussaient le littoral mais je ne regardais que tes cheveux bruns voler, indisciplinés, s’emmêler au vent et aux embruns. Oui j’ai ce souvenir là de toi : ta peau, ta chevelure, imprégnées des senteurs de la mer.
Et celui si doux de ce soir où je t’ai enlacée. Dans la nuit je n’apercevais que ta silhouette qui scrutait le ciel dans l’attente du départ des feux d’artifice. C’est, je crois, ce qui m’a aidé à franchir le pas. Je n’envisageais pas de m’aventurer au-delà de l’instant, du moins pas de suite, mais tu t’es retournée vivement pour prendre mes lèvres et l’explosion de ton souffle m’enhardit pour donner à ce baiser toute l’intensité que je ressentais à vivre à tes côtés. Ta saveur, ta candeur, ton abandon se mêlaient à nos caresses malhabiles. Je savourais le temps et l’été renaissait à chaque fois.
Il y avait ta voix qui me chamboulait quand tu racontais les histoires qui te passaient par la tête, tes gestes qui suivaient, tes mains qui racontaient aussi. Parfois tu t’arrêtais, plissais les yeux et souriais avant d’effleurer mes lèvres, de m’enivrer de tes baisers. Je te retenais et puis tu t’échappais dans un éclat de rire.
Lorsque nous nous revîmes l’été suivant il y avait comme une évidence à se retrouver. Douze mois avaient passé, loin l’un de l’autre. Douze mois à vivre nos vies, sans se donner de nouvelles. Nos baisers retrouvèrent la fraîcheur oubliée des premiers, une certitude dans le chaos de notre adolescence. Pourtant ta main se perdait rarement dans la mienne, tu restais indépendante, un peu sauvage. Tu paraissais plus âgée, ta maturité m’effrayait. Je ne savais pas toujours comment réagir face à tes lubies, ta spontanéité à suivre tes envies me déstabilisait un peu. J’étais dépassé, certainement perdu devant l‘assurance qui t’animait. Sensiblement différente.
Je n’ai pas su m’adapter, je crois que j’ai eu peur de toi, de tes désirs, de ces moments que tu t’accordais sans moi, de cette liberté que tu dégageais.
Tu m’as dit que tu comprenais, mais j’ai vu tes yeux bordés de larmes. J’ai regretté mes mots, je t’ai demandée de me reprendre, t’ai suppliée, je crois, de revenir.
Je me souviens des chaleurs écrasantes qui sévirent dans la région cette année là et j’ai pensé un peu tard que l’été sans toi, c’était l’hiver qui s’installait déjà.