La ligne de tes courbes

BodyField-par-Billy-Kidd-3

La ligne de tes courbes fait de mon coeur
Un monde qui gonfle au vent de ta douceur,
Auréole de mon univers, de la trace d’un langage sûr,
Et dans la métamorphose du jour vécu,
C’est aussi le futur de ce que j’ai vu.

Feuilles frémissantes, bordées de rosée,
Roseau, immortelle et chardon parfumés,
Ailes déployées au plus haut de ta lumière,
Bateaux ivres, époux de la mer,
Chasseurs de brume, d’aurore et de sourires en couleurs,

Parfums des naufrages étoilés aux lumières d’aurores
Qui naviguent au cœur de tous les astres,
Comme l’heure s’avance en toute innocence
Le centre de ton corps se déploie aux horizons si purs
Et réinvente les silences heureux de tous nos regards.

 

Sur une idée de La Licorne du blog Filigrane. Écrire un « poème sandwich » à partir du poème de Paul Eluard  La courbe de tes yeux en gardant uniquement le premier et dernier mot de chaque vers.

 

Crédit photo : ©Billy Kid

 

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Romain

Romain ne savait pas trop ce qu’il était venu faire ici. Quelques jours plus tôt il avait vu l’affichette collée à la va vite sur la vitre de l’abribus. Ce qui avait attiré son regard c’est qu’un des coins ne tenait pas bien. Le bout de papier claquait parfois sur la vitre à cause du vent. L’annonce proposait un stage de sculpture. Il ne s’était pas dit, « tiens ça à l’air pas mal, j’ai envie d’essayer », non. Il avait agi sans réfléchir, relevé le numéro et appelé, un peu comme pour tromper l’ennui dans l’attente de son bus.

Enfin, bref, après ça il n’avait pas osé se défiler. Et maintenant il était là, face à sa motte de glaise, un amas de terre rouge, humide et glissante. Il n’avait pas très envie de la toucher. L’aspect le rebutait un peu. Il avait toujours eu un peu de mal avec la terre. Il avait l’image de son père qui plongeait ses mains dans le terreau, les ongles qui s’incrustaient de terre noire de façon durable. Celui-ci aimait les jardins et les jardins l’aimaient. Une complicité charnelle avec la Terre à défaut de celle des autres. Un homme buté, retranché dans ses préjugés, pétri d’aphorisme arbitraire.

Il avait rêvé d’une vie pour son fils comme la plupart des pères, une vie d’homme, disait-il. Romain avait beau savoir l’absurdité de ses dires, la blessure des mots avait œuvré insidieusement. Elle dévoilait le mépris, avait éloigné l’amour, érigé davantage de barrières, il avait oublié l’essentiel.

De la pulpe de son index Romain toucha la terre. Un premier contact prudent. La rencontre était fraîche, pas réellement repoussante. De ses doigts, il effleura la surface lisse avant d’y poser la paume, comme pour l’apprivoiser ou plus probablement se laisser apprivoiser par elle. De ses deux mains il humidifia toute la surface comme un frôlement doux puis arrêta son geste.

Il avait en mémoire d’autres caresses, de celles qui unissent. Des caresses aimantes, généreuses, enjouées, radieuses. Il avait effleuré l’amour. C’était un souvenir tenace qui faisait encore battre son cœur de façon désordonné lorsqu’il oubliait les mots du père qui racontait la violence du rejet, le dégoût qui dégueule de façon intolérable.

Romain se tassa sur sa chaise, le corps en suspend, l’âme meurtrie. Il n’avait jamais su faire front contre son père. Il n’avait jamais rien fait d’autre qu’opposer son silence. Le mépris, la violence verbale que lui jetait le père le terrorisait. Les mots qui blessent et rabaissent sans cesse. La peur. La peur d’aimer.

D’un geste maladroit mais combatif, le jeune homme cassa le morceau de terre. Il pétrit de façon désordonnée, sans réel lien avec le présent. Ses mains malaxaient la matière comme on pétrit le monde. Avec rage, incompréhension mêlé à des particules du beau. Des étincelles de vie, une échappée vers hier pour façonner demain. Il ferma les yeux, se remémora ce qu’il avait perdu à ne pas avoir affronté le père, à renier l’amour. Une erreur qui l’avait éloigné des sentiments.

À présent il lissait les angles, arrondissait les surfaces, ses doigts épousaient chaque parcelle, chaque détail, y laissaient une empreinte intérieure, de celle qui se révèle à soi lorsqu’on lâche prise.

La tête était posée sur un cou un peu trop large. Elle penchait un peu. Un portrait de guingois avec ses imperfections et ses valeurs. Un portrait unique comme l’est celui de chacun.

Romain sourit.

« Beau portrait, assura le professeur. C’est qui ? »

Romain inspira l’air et comme une délivrance lâcha :

« L’homme que j’aime. »

 

Le vent tourne

Il fait si froid. Le vent a soufflé toute la nuit. Comme chaque nuit et chaque jour depuis des jours et des nuits. Un ballet aérien sauvage danse dans les rues. Un rythme désordonné, agaçant, qui heurte ma mémoire. Dans les bourrasques incessantes les branches des arbres perdent leurs dernières feuilles. Arrachées comme un long cri que je ne peux faire taire. D’un œil que je souhaite neutre j’observe la persistance du mouvement, espérant une accalmie que ne viendra pas. J’ai peur. Le vent hurle et vire, menace de m’emporter. Tout va à la dérive, le monde sombre dans l’agressivité néfaste de nos erreurs. Le souffle discordant du vent pénètre nos demeures, des tourmentes intérieures me brisent aussi sûrement que les rafales qui soufflent au dehors. L’agitation constante, en rafale revient blesser, saccager, déranger les constructions éphémères et la fragilité de nos existences.

Et pourtant dans le fracas et les tempêtes j’entends ta voix, celle qui fredonne, qui me rassure et m’apaise. J’entends le chant de demain, celui qui balaie nos vies cabossées et épousent celles à venir. Comme la brise d’été qui se mêle à ta chevelure, elle m’entraîne dans le courant ascendant de l’avenir. Un battement qui nait de l’espérance, un air d’après qui bouleverse mon univers. Un souffle chaud, un bercement dans lequel nous nous étreignons. Comme une inspiration, avant le dernier soupir, j’entends le vent qui chante et l’air suave qui caresse mon âme.

Écoute ! Le vent tourne, murmures-tu et oui, je veux bien le croire lorsque tu me souris ainsi. Comme une danse éternelle, ton souffle épouse le mien. Toi seule sais chasser la tourmente et les tremblements, toi seule m’accueille et m’abrite. Dans l’ondulation du mouvement, la brise se balance d’un air de changement.

Une variation dans laquelle je puise tout ce que je ne sais pas te dire.

Et dans le vent doux de l’alizé te l’offrir en retour.