A l’instant de partir

En dépit de la brume, je pouvais distinguer la terre et les eaux calmes du lac. Et même si la côte perdait peu à peu cette densité si propre aux choses terrestres mon regard s’y accrochait encore. Il y avait de ma part comme une résistance, un désir de ne pas perdre de vue ce que je connaissais.

Depuis un moment déjà les trois autres personnes qui se trouvaient près de moi s’en désintéressaient, chacun absorbé par l’éther pénétrant qui nous enveloppait petit à petit.

À ma décharge ils étaient arrivés avant moi. Personne ne se parlait. On s’était jaugés avec un sourire timide, balloté par une hésitation teintée de curiosité qu’aucun de nous n’avait cherché à satisfaire.

Je voyais bien que l’un d’eux s’estompait sans heurt. C’était le deuxième qui disparaissait ainsi depuis que je les avais rejoins. Il était jeune et pendant un instant je me suis rappelé ma fille. Ma fille trop vite grandie à qui je n’avais pas eu le temps de dire au revoir ‒ mais quand trouve-t-on le temps de cela quand on est vivant ?

J’étais à la fois sidéré et fasciné. Et, comme pour conjurer la trame du temps, je regardais le plus loin possible et une foule de souvenirs affluait puis s’éclipsait face à ma nouvelle réalité. Pour autant je n’étais pas inquiet. C’était plutôt le contraire. J’étais bien. Sans douleur, sans pesanteur. Peu à peu convaincu d’une constance où que je sois.

C’est étrange comme tout trouve sens à l’instant de partir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 337

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Un paradoxe difficile à atteindre

Pierre regarde Noémie endormie. Noémie au tempérament lunatique, à l’intelligence vive, au rire grave. Noémie et tous les silences qu’elle ne livre pas. Un paradoxe à elle seule, parfois difficile à atteindre.

Pierre va à la fenêtre. Pendant un long moment il fixe son reflet et les arbres ; la rue déserte, mal éclairée. Par intermittence, l’obscurité s’illumine pour mieux retourner à la nébulosité. Les éclairs zèbrent un ciel empli de confusion. Au delà de la rue, Pierre devine l’océan déchaîné. Le vent souffle fort, la grêle qui tombe est assourdissante. La météo avait annoncé des orages, et depuis plusieurs heures maintenant, la tempête fait rage.

Pierre pense au hasard de la rencontre et à l’occasion extravagante qui l’a poussé à parler à Noémie quelques mois plus tôt. Il s’était arrêté à la terrasse d’une brasserie et avait commandé un café. Il avait regardé et écouté les vagues lécher le sable jusqu’au moment où la voix de Noémie avait attiré son attention. Il se souvient de la quantité de boules de glace qu’elle avait commandé ‒ autant que les couleurs de l’arc-en-ciel, avait-elle demandé au serveur ‒ Il se souvient de la question qu’il n’avait pas pu retenir de poser. Et de la réponse espiègle, de Noémie. Deux petites phrases anodines à l’effet colossal.

Pierre entend Noémie se lever. Il ne bouge pas. Pas encore. Il a parfois du mal à se situer dans son histoire avec elle. La fragilité de Noémie et, tout autant sa force, lui donnent le vertige. Son inconstance déstabilise sa propre constance. Un paradoxe de plus.

Le jour se lève et révèle les dommages de la nuit d’orages. La rue, envahie de débris de toutes sortes, détritus, branches cassées, jusqu’au sable venu de la plage, a des allures de fin du monde.  

Pierre voit la silhouette de Noémie se dessiner et s’approcher de lui. Il devine son sourire. Et Noémie, aussi aérienne qu’un papillon, lui souffle un bon jour en disant « On va voir la mer ? » Il la regarde enfin, si différente des filles qu’il a fréquenté auparavant. Il la regarde et son tourment s’apaise. Peut-être est-elle difficile à atteindre mais pas inaccessible, se dit-il.

Nul ne sait ce que l’avenir nous destine et cette pensée galvanise Pierre. D’un mouvement désinvolte, il saisit la main de Noémie, l’entraîne dehors et se met à courir dans la rue encore déserte.

Et le rire soudain qui l’accompagne suffit à sa raison.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Avec le thème Imprévisible, Quatorze mots à placer : Hasard Lunatique Intelligence Météo Confusion Soudain Papillon Effet Extravagant Zut Boule Destiner Dommage Désinvolte. (Une fois encore je n’ai pas réussi à caser l’un d’entre eux).

Les autres textes à lire ICI

Visuel peinture : M.C Escher

Le chant de ta voix

Je me suis réveillé au son de ta voix et de l’air que tu fredonnes. La mélodie arrive de loin ‒ peut-être de l’intérieur de toi ou d’un lieu où les arbres dansent encore sur les plages de sable blanc. Elle dévoile nombre de choses. J’y saisis l’idée d’un dialogue. Le rythme, ardent, envoute le chant des cigales et celui des oiseaux. Et dans les silences qui suivent, roulent les murmures en formation. J’y entends aussi le tintement du vent à l’horizon et la rosée au creux des pelouses vert tendre.

J’ai alors imaginé poser mes pieds nus sur les tapis moelleux de mousse fraîche et fouler l’humidité. Bien entendu, je rêve. Et le rêve est bon. Je ne m’y arrête pas pour autant. Il est vain d’alimenter la nostalgie.Si le monde a perdu ses repères, il nous faut en trouver de nouveaux.

Nombres d’heures sont passées à travailler notre labeur. Avant le soir, nous nous accordons une pause. Allongés sur le sol aride, les bras en croix, le regard tendu vers le ciel, seuls nos doigts se touchent. ‒ c’est le jeu de nos mots discrets. La voute est semblable à une chape grise dans laquelle on distingue de vagues nuances. Comme un môme devant le sapin, le jour de Noël, j’espère le bleu à chaque rafale de vent et en secret, tous les deux, formons l’espérance du futur.

Ce matin, ta voix m’a de nouveau réveillé. A l’image d’un accueil chaleureux, la résonance est belle, le chant ouvert ; généreux. C’est d’autant plus beau que de nos jours il est rare d’entendre les gens chanter. A la tonalité entendue, je me suis souvenu des saisons. Du goût sucré de l’été, du parfum des feuilles à l’automne, de la pluie les jours d’hiver, du retour de la lumière au printemps. J’ai pensé que de nos erreurs passées émergent le meilleur. Bien sûr, il reste beaucoup à faire, à écouter et à dire. J’ai alors caressé l’idée de raconter le monde à ma manière. Peut-être écrire les teintes intenses du safran et de l’azur, la poésie des astres. Et continuer à inventer demain.

Tout ce que je vois lorsque j’entends le chant de ta voix.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie : cette semaine douze mots à placer. TAILLEUR PELOUSE PLAGE PERDRE NOSTALGIE CIGALE LUMIERE ARBRE CROIX ACCUEIL AZUR ARDENT. (J’ai fait l’impasse sur le premier.) Les autres textes à lire sont ici

crédit photo : Volodymyr Zinchenk