Agenda ironique (dix jours pour écrire)

Tic-tac, tic-tac, tic-tac ! L’horloge tourne pour l’agenda ironique de juin, alors si l’impossible vous semble possible, il reste un peu plus d’une semaine pour écrire ce que vous inspire ce thème. (Disons jusqu’au 26 juin, soyons fous !) Tous les détails du thème sont à lire ICI

Actuellement l’agenda compte cinq participantes dont vous pouvez lire les textes : La Licorne, J’ai embrassé une nuit d’été ; Jobougon, Le germe du silence et Dans les pousses du silence ; Gibulène Onésime et les bruits ; By Marie à lire dans les commentaires ICI et enfin VictorHugotte Nettoyage

Au plaisir de vous lire

Je m’en vais


Je m’en vais.
Dans le silence qui suit les grandes déclarations, c’est le pli de ta bouche qui me le dit. Ta bouche que je n’embrasse plus.
J’aurais pu tout aussi bien le dire. Rien n’est formulé mais c’est entendu. Un jour on se regarde et le détachement nous surprend.

Voilà comme ce qui nous unissait nous sépare. On s’écaille en couches fines, on divise les accords. Je te regarde. Et si c’est bien toi que je vois, ce que j’éprouve à te regarder n’a rien de commun avec ce qui m’a attiré vers toi.
Tu détournes le regard.
Je lis l’impatience refrénée dans tes yeux fuyants et, dans la posture de ton corps, ta présence déjà partie.
C’est une déroute singulière, apprivoisée sans grand éclat, juste une lassitude et un désir d’ailleurs qui nous tournent autour depuis des mois.
Nous sommes deux à l’intérieur de la débâcle. Ni vainqueur, ni vaincu.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 373

Photo : @ hesam jr

Aimer

Allongé dans l’herbe piqueté de rosée, Nathan, d’un doigt levé, trace sans effort le ciel ombragé et, sous la lumière discrète et la patience du jour, il modèle le caractère du fleuve jusqu’à étreindre l’argile sans faille. Nul besoin de se tracasser de l’absence de Mila, de s’énerver du manque, Nathan anime le verbe dans l’inventivité. Il s’attendrit des mots que sème Mila au cours de sa marche vagabonde, du rien qu’elle transpose en plein.

De ses mains agiles les liens du temps papillotent et chatouillent le vent. Sans impatience, Nathan sculpte l’air dans le rythme lent de l’attente. Il pense à Mila qui voyage. Il pense aux caresses qui courent sur les corps nus, au souffle qui frôle les lèvres ouvertes, au sable qui avance jusqu’à effacer les faiblesses. Les silences, vecteurs du courage d’aimer prennent alors sens. La source coule d’évidence.

Et quand, à l’aube de l’été Mila revient, elle qui excelle à jouir de l’instant, prend Nathan à l’intérieur de ses bras pour franchir tous les ponts de ceux qui s’aiment d’audace.

Tu es rentrée, dit Nathan qui l’enlace à son tour pour l’accueillir.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème FORCE, les mots récoltés à placer sont effort, rentrée, patience, courage, faiblesse, caractère, poil, vecteur, rien, éteindre, exceller, énerver. Comme souvent, j’ai fait l’impasse sur l’un d’eux et joué avec « rentrée » que j’ai détourné 🙂

Dis-moi ta présence

Photo © Destin à terre via pinterest

Si je quitte la forêt
Dis-moi la trace de l’homme sans l’ombre
Et efface la supercherie de nos semblants
De tous les vides qui nous ravagent

Faut-il frôler des doigts
L’orée des bois sans fendre le mielleux
Et se camoufler jusqu’à retenir la peine

Taire nos erreurs
Et battre l’absence avide
Des hommes hypocrites

Doit-on plonger dans l’opacité
Et se fondre loin de la lumière
Pour se garder de tous simulacres

Si je traque la tourmente
Dis-moi ta présence
Et la respiration paisible
Des hommes libres
La transparence des jours à venir

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie le thème était Faux-semblant duquel a découlé 9 mots à placer SUPERCHERIE HYPOCRITE MIELLEUX CAMOUFLER SIMULACRE RADOTAGE TRANSPARENCE TAIRE TRAQUER. (j’ai laissé radotage)

A l’instant de partir

En dépit de la brume, je pouvais distinguer la terre et les eaux calmes du lac. Et même si la côte perdait peu à peu cette densité si propre aux choses terrestres mon regard s’y accrochait encore. Il y avait de ma part comme une résistance, un désir de ne pas perdre de vue ce que je connaissais.

Depuis un moment les trois autres personnes qui se trouvaient près de moi s’en désintéressaient, chacun absorbé par l’éther pénétrant qui nous enveloppait petit à petit.

À ma décharge ils étaient arrivés avant moi. Personne ne se parlait. On s’était jaugés avec un sourire timide, ballotés par une hésitation teintée de curiosité qu’aucun de nous n’avait cherché à satisfaire.

Je voyais bien que l’un d’eux s’estompait sans heurt. C’était le deuxième qui disparaissait ainsi depuis que je les avais rejoins. Il était jeune et pendant un instant je me suis rappelé ma fille. Ma fille trop vite grandie à qui je n’avais pas eu le temps de dire au revoir ‒ mais quand trouve-t-on le temps de cela quand on est vivant ?

J’étais à la fois sidéré et fasciné. Et, comme pour conjurer la trame du temps, je regardais le plus loin possible et une foule de souvenirs affluait puis s’éclipsait face à ma nouvelle réalité. Pour autant je n’étais pas inquiet. C’était plutôt le contraire. J’étais bien. Sans douleur, sans pesanteur. Peu à peu convaincu d’une constance où que je sois.

C’est étrange comme tout trouve sens à l’instant de partir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 337

Un paradoxe difficile à atteindre

Pierre regarde Noémie endormie. Noémie au tempérament lunatique, à l’intelligence vive, au rire grave. Noémie et tous les silences qu’elle ne livre pas. Un paradoxe à elle seule, parfois difficile à atteindre.

Pierre va à la fenêtre. Pendant un long moment il fixe son reflet et les arbres ; la rue déserte, mal éclairée. Par intermittence, l’obscurité s’illumine pour mieux retourner à la nébulosité. Les éclairs zèbrent un ciel empli de confusion. Au delà de la rue, Pierre devine l’océan déchaîné. Le vent souffle fort, la grêle qui tombe est assourdissante. La météo avait annoncé des orages, et depuis plusieurs heures maintenant, la tempête fait rage.

Pierre pense au hasard de la rencontre et à l’occasion extravagante qui l’a poussé à parler à Noémie quelques mois plus tôt. Il s’était arrêté à la terrasse d’une brasserie et avait commandé un café. Il avait regardé et écouté les vagues lécher le sable jusqu’au moment où la voix de Noémie avait attiré son attention. Il se souvient de la quantité de boules de glace qu’elle avait commandé ‒ autant que les couleurs de l’arc-en-ciel, avait-elle demandé au serveur ‒ Il se souvient de la question qu’il n’avait pas pu retenir de poser. Et de la réponse espiègle, de Noémie. Deux petites phrases anodines à l’effet colossal.

Pierre entend Noémie se lever. Il ne bouge pas. Pas encore. Il a parfois du mal à se situer dans son histoire avec elle. La fragilité de Noémie et, tout autant sa force, lui donnent le vertige. Son inconstance déstabilise sa propre constance. Un paradoxe de plus.

Le jour se lève et révèle les dommages de la nuit d’orages. La rue, envahie de débris de toutes sortes, détritus, branches cassées, jusqu’au sable venu de la plage, a des allures de fin du monde.  

Pierre voit la silhouette de Noémie se dessiner et s’approcher de lui. Il devine son sourire. Et Noémie, aussi aérienne qu’un papillon, lui souffle un bon jour en disant « On va voir la mer ? » Il la regarde enfin, si différente des filles qu’il a fréquenté auparavant. Il la regarde et son tourment s’apaise. Peut-être est-elle difficile à atteindre mais pas inaccessible, se dit-il.

Nul ne sait ce que l’avenir nous destine et cette pensée galvanise Pierre. D’un mouvement désinvolte, il saisit la main de Noémie, l’entraîne dehors et se met à courir dans la rue encore déserte.

Et le rire soudain qui l’accompagne suffit à sa raison.

Les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Avec le thème Imprévisible, Quatorze mots à placer : Hasard Lunatique Intelligence Météo Confusion Soudain Papillon Effet Extravagant Zut Boule Destiner Dommage Désinvolte. (Une fois encore je n’ai pas réussi à caser l’un d’entre eux).

Les autres textes à lire ICI

Visuel peinture : M.C Escher

Le chant de ta voix

Je me suis réveillé au son de ta voix et de l’air que tu fredonnes. La mélodie arrive de loin ‒ peut-être de l’intérieur de toi ou d’un lieu où les arbres dansent encore sur les plages de sable blanc. Elle dévoile nombre de choses. J’y saisis l’idée d’un dialogue. Le rythme, ardent, envoute le chant des cigales et celui des oiseaux. Et dans les silences qui suivent, roulent les murmures en formation. J’y entends aussi le tintement du vent à l’horizon et la rosée au creux des pelouses vert tendre.

J’ai alors imaginé poser mes pieds nus sur les tapis moelleux de mousse fraîche et fouler l’humidité. Bien entendu, je rêve. Et le rêve est bon. Je ne m’y arrête pas pour autant. Il est vain d’alimenter la nostalgie.Si le monde a perdu ses repères, il nous faut en trouver de nouveaux.

Nombres d’heures sont passées à travailler notre labeur. Avant le soir, nous nous accordons une pause. Allongés sur le sol aride, les bras en croix, le regard tendu vers le ciel, seuls nos doigts se touchent. ‒ c’est le jeu de nos mots discrets. La voute est semblable à une chape grise dans laquelle on distingue de vagues nuances. Comme un môme devant le sapin, le jour de Noël, j’espère le bleu à chaque rafale de vent et en secret, tous les deux, formons l’espérance du futur.

Ce matin, ta voix m’a de nouveau réveillé. A l’image d’un accueil chaleureux, la résonance est belle, le chant ouvert ; généreux. C’est d’autant plus beau que de nos jours il est rare d’entendre les gens chanter. A la tonalité entendue, je me suis souvenu des saisons. Du goût sucré de l’été, du parfum des feuilles à l’automne, de la pluie les jours d’hiver, du retour de la lumière au printemps. J’ai pensé que de nos erreurs passées émergent le meilleur. Bien sûr, il reste beaucoup à faire, à écouter et à dire. J’ai alors caressé l’idée de raconter le monde à ma manière. Peut-être écrire les teintes intenses du safran et de l’azur, la poésie des astres. Et continuer à inventer demain.

Tout ce que je vois lorsque j’entends le chant de ta voix.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie : cette semaine douze mots à placer. TAILLEUR PELOUSE PLAGE PERDRE NOSTALGIE CIGALE LUMIERE ARBRE CROIX ACCUEIL AZUR ARDENT. (J’ai fait l’impasse sur le premier.) Les autres textes à lire sont ici

crédit photo : Volodymyr Zinchenk

Danseur de corde

Bruno avait été un enfant téméraire, réfractaire à l’autorité paternelle. Il n’aimait ni l’école, ni travailler la terre de son père. En classe, il trouvait le temps long, ne s’égayait qu’au moment de la récréation. Ce temps-là fut néanmoins vite révolu, le jour où il réussit à grimper au plus haut du seul platane de la cour. Il avait sept ans, et pour seule réponse à son entêtement il avait dit vouloir toucher les nuages. La raclée qu’il reçut de son père le soir-même, le dissuada de réitérer l’exploit en public.

Dans la campagne environnante, il choisissait des arbres aux branches basses afin de faciliter son ascension ; puis le temps passant et l’aisance acquise, il prit des risques calculés. Les réflexes étaient pourtant innés. Saltimbanque dans l’âme avant même de connaître l’art de l’acrobatie.

Les jambes suspendues à la branche, le corps plongé dans le vide, Bruno voyait, comme une métamorphose, l’univers à l’envers. Et en oubliait le poids de la terre.

L’été de ses dix-huit ans, embauché pour toute la saison à l’auberge de la ville voisine pour y faire la plonge, il rencontra Cécile. Elle servait en salle et ne croisait guère Bruno. Pendant ses pauses, elle ignora longtemps qu’il l’observait.

Elle s’adossait au parapet de pierres pour fumer. Bruno, devant ses éviers, attendait toujours le moment où elle écrasait sa cigarette. C’était un moment qui, à ses yeux, s’ouvrait sur un instant saisissant. Cécile jetait un œil autour d’elle, comme pour être certaine de ne pas être vue, puis, avec dextérité, à la seule force de ses bras pour escalader le parapet, elle se hissait sur la bande étroite. Elle se tenait debout, fière et droite. Le regard portait loin. Et, les bras tendus pour maintenir son équilibre, elle avançait.

Du haut du muret elle paraissait aérienne, comme en lévitation. Nulle peur dans ses yeux, nul vertige annonciateur de chute. Elle marchait avec grâce, comme un funambule sur son fil.

L’hiver qui suivit, Bruno et Cécile réinventèrent le monde. Tous deux sous le duvet, à l’écoute du feu froufroutant dans l’âtre, les nuits froides se teintaient de projets d’avenir. Ils se nourrissaient des crêpes au sirop d’érable et regardaient des films qui racontaient des histoires de voltiges et d’acrobaties. Parfois le tragique dérivait vers l’horreur quand l’un des circassiens tombait de si haut qu’il ne s’en relevait pas. Bruno, conscient des dangers, ne pouvait cependant envisager l’avenir que dans les airs.

Ils prirent la route. Nomades des temps modernes, saltimbanques passionnés, les numéros répétés et présentés entretenaient la passion.

Bruno, au-dessus du monde, libre de tanguer sur l’air, loin de la terre, frôlait enfin chaque jour les nuages.

Les plumes d’Asphodèle, chez Emilie. Onze mots à placer : DUVET HORREUR AIMER TEMPS FEU FROUFROUTER VERTIGE SIROP FROID FRÔLER FILM ROULETTE RISQUE REFLEXE

Pour lire les textes des autres participants, c’est par ICI

Crédit photo : source inconnue

La route

Tu m’as demandé de t’attendre. J’ai du mal à estimer le temps passé. Quelques minutes, quelques heures ? Dans l’habitacle, l’heure ne s’affiche plus sur le tableau de bord mais le moteur tourne encore. Il y a des arbres autour de moi. Et leurs grandes branches.

Ça me rappelle la série SF qu’on a regardé la semaine dernière. Dans un épisode, il n’y avait plus aucun appareil électronique qui fonctionnait. L’atmosphère était oppressante, la forêt constamment dans le brouillard, avec l’ombres des arbres envahissante. T’étais blottie contre moi, tu disais, ça va mal finir, je ne veux pas voir ça. Moi, dans ces moments-là j’ai l’impression d’être un héros parce que dès que tu viens contre moi, tu glisses dans un sommeil paisible. Et te regarder dormir, ça m’apaise à mon tour.

Dans l’attente, j’y pense. C’est dingue comme je pense à toi. Ça occupe tout l’espace. Il y a ta voix, ton sourire et tes larmes tout ça à la fois. Les souvenirs affluent à une allure folle. Je saisis chaque moment vécu. Je baigne à l’intérieur puis je m’échappe.

Je crois qu’il va falloir que je poursuive sans toi maintenant. Ne m’en veux pas. Il y a cette route qui m’attend. Je ne sais pas trop ce qu’il y a au bout, et pour tout te dire ça n’a pas beaucoup d’importance.

Je sais juste qu’il faut que j’y aille.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 326. les autres textes à lire ici

Au regard de nos manques

Du haut des ponts suspendus

On voit les hommes bouleverser le monde.

Alors on bascule.

La tête à l’envers, on s’imagine frôler l’herbe, fouler le sol, plonger dans la glaise.

Être sève dans la chair ou fourmis tambocha à la recherche des trésors de la terre.

Aussi fragiles et forts que le peuplier dans le vent.

On peut plier sans céder.

 Chuter et se relever.

Être de terre et d’éther, d’or des blés et d’azur du ciel.

Parfum de pluie, bruit de feuilles dans les branches, mouvance dans les épis de pereskia.

Au cœur des corps, la constance des architectes frappe les océans du monde.

Effleure l’horizon des événements,

Chuchote l’avenir.

Au regard de nos manques

Ne pas oublier d’y rester attentifs.

Pour l’agenda ironique d’avril hébergé par Anna Coquelicot de Bizarreries & Co . Cherchez, imaginez, inventez, détournez à partir des épis de pereskia et des fourmis tambocha.

épis de pereskia et fourmis tambocha, nés sous la plume et l’imaginaire d’Aimé Césaire dans le poème Insolite bâtisseurs

Crédit photo Pinterest

Quartier Latin, quatre heures du matin.

Quartier Latin, quatre heures du matin. Sur la place de la Contrescarpe, Rémi quitte le groupe d’amis avec qui il a passé la soirée. Flânerie dans la nuit claire, il avance à contre-courant. C’est en bas de la rue Mouffetard qu’il croise Marie toute de rose vêtue. Marie qui, d’un pas pressé, se hâte vers chez elle. Entre les jeunes gens, le tempo différent provoque un choc. Une secousse de l’ordre du sismique. Rémi, aspiré par la prolifération d’émotions que la présence de Marie entraîne, prend la mesure de l’ordinaire qui se pare d’extraordinaire. Au même moment Marie se rappelle le sourire de Rémi entrevu quelques heures plus tôt sur la place de la Contrescarpe. Un sourire tendre et audacieux. Un joli mélange de genre, pense-t-elle.

Un peu par bravoure, Rémi frôle la main de Marie. Une sorte de reconnaissance implicite incite les jeunes gens à poursuivre leurs pas dans le même sens de marche jusqu’à la chambre de Rémi.

En équilibre, sur la margelle du temps fragile, les mots sont superflus. Ils racontent les amours de jeunesse et les plaisirs éphémères. Un intervalle suspendu où chaque instant est à l’opposé de moments décadents. Quand le hasard s’en mêle, pensent les jeunes gens, il faut suivre le cours de l’inattendu. Goûter l’air du temps avec gourmandise. Tous deux veulent profiter des heures à venir.

Dans l’immédiateté Rémi déshabille Marie. L’effeuillage est malhabile. Un peu tremblant. Fasciné, Rémi s’arrête sur la rondeur de la hanche de Marie et suit des yeux le minuscule poisson-chat qui orne la peau blanche. Au début, hésitant, Rémi dessine du bout des doigts le corps allongé, et la chair émouvante dans la mouvance des caresses l’enhardit.

Rémi regarde Marie, qui à son tour, le regarde. Le désir les aspire, dévore les heures suivantes, puis jambes mêlées, souffle paisible, les corps s’endorment.

Au matin, Rémi se réveille sous le regard serein de Marie. L’atmosphère printanière auréole le jour et le corps nu de Marie. Troublé, Rémi effleure les lèvres, murmure bonjour, cueille le sourire de Marie. Respire sa peau.

L’enlace fort.

Ils se regardent encore.

Comme une promesse à venir aujourd’hui teinte déjà leurs lendemains.

Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie. Seize mots à placer dans le texte : PLAISIR HASARD PROFITER CUEILLIR AUJOURD’HUI LENDEMAIN ROSE SEREIN POISSON PROLIFERATION LATIN IMMEDIATETE MARGELLE DESIR DECADENT DEVORE

Crédit photo : Pinterest

A la traversée des rêves

a la traversée des rêves

Dès qu’il posait sa tête sur le traversin, Hugo rêvait. Et dans ses
rêves l’univers flottait à l’horizon des mondes. Aventureux, voyageur
ambulant dans l’immobile et le mouvant, il effaçait les rides du temps et
parcourait à grandes enjambées le ciel ouvert à tous vents. L’océan
s’ouvrait sur l’aube. Dans la ville, chaque rue s’illuminait au passage
des étoiles. La voilure des mats se gonflait d’espoir.

Hugo rêvait. Et à chaque voyage les cercles s’émancipaient des
courbes et les lignes s’arrondissaient aux éclats de lune. Certains jours
s’offraient un air de vacances, tandis que les nuits s’animaient au
désordre de l’équilibre. Nul besoin de passerelle pour atteindre la
sagesse. Elle affleurait les pensées les plus intimes, les plus sauvages, et
poussait haut vers le soleil les fleurs de pissenlits. Les oiseaux volaient à
contre-courant. Les arbres, ô les arbres, tiraient de leurs racines la sève
antique. Les branches lourdes de fruits mûrs nourrissaient la Terre.

Hugo rêvait. Et, dans ses rêves, frôlait les constellations, caressait l’apesanteur, se dressait dans l’amplitude du présent. Au frémissement du sable, le désert se peuplait d’avenir. Hugo pouvait dormir tranquille.

Vieillir n’était alors plus une étape à franchir.

Sous la houlette d’Emilie, les Plumes d’Asphodèle reviennent ! Un mot : TRAVERSÉE. Il en résulte treize mots avec lesquels jouer.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro. Tu avais dit dix-sept heures et pour une fois j’étais presque à l’heure. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et malgré la pénombre qui contrastait avec la clarté extérieure je ne t’y ai pas vue. J’ai hésité un moment avant de ressortir. J’ai arpenté la place. Scruté chaque terrasse des bistrots. Regardé les filles qui me faisaient penser à toi mais aucune n’avait ta chevelure. Il était dix-sept heures vingt et tu n’étais toujours pas là. Je t’ai envoyée un sms. J’ai écrit Tout va bien ? tout en pensant que non ça n’allait pas puisque tu n’étais pas là. J’avais déjà en tête un nombre incalculable de scénario sordides en tête. Le plus récurrent racontait ton enlèvement par un tueur fétichiste de jeunes femmes aux cheveux rose. Obsédé par les barbes à papa que sa mère lui avait toujours refusé étant gamin, il assouvissait, depuis, sa vengeance. C’était tordu, complètement improbable et très stupide. Une de ces histoires qui me traversait souvent le crâne et sur lesquelles je ne m’arrêtais jamais.

Je me suis tourné à nouveau vers le café Perro Negro. En terrasse se trouvait un couple de touristes assis devant leur verre. La femme, jambes nues croisées, concentrée sur sa lecture, lisait une brochure touristique. L’homme buvait de grandes gorgées de bière. On aurait pu croire chacun indifférent à l’autre mais en dépit de leur attitude distante je descellais une certaine complicité silencieuse. De celle qui atteste des années de vie commune. J’aurais pu leur inventer une histoire, trouver une raison à leur halte dans ce café où je venais régulièrement. Après tout, mes carnets regorgeaient d’histoires glanées dans ces lieux. Seulement je n’avais en tête que cette idée de tueur fou de chevelures couleur barbe à papa.  Il allait falloir que je te dise combien cette teinte allait finir par me rendre fou moi aussi.

Je crois que j’ai senti ta présence avant même de te voir. Je savais que si je me détournais de la façade du Perro Negro tu serais là, juste derrière moi, à attendre je ne savais trop quoi. J’ai perçu ma propre hésitation. Face à moi, comme figé sur un cliché de carte postale, le couple n’avait pas bougé. La femme était toujours plongée dans sa lecture, l’homme finissait son verre. J’ai senti ton souffle. Tout près. Tes seins contre mon dos, tes bras m’enlaçant. Ta chaleur si belle. Émouvante. J’ai fermé les yeux. Tu vibrais d’une euphorie palpable. Une gaieté familière qui me rappela soudain le pourquoi de ton retard.  J’ai hésité à me tourner vers toi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A chaque fois, tu m’as surpris. A chaque fois, je n’ai pas eu le temps de m’y habituer que déjà tu étais autre.

Et pourtant. Rose, bleu, violet, vert, ou toutes les couleurs de l’arc en ciel auront beau s’épanouir dans ta chevelure, ils ne changeront rien de mon regard lorsque je te vois.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 322

Crédit photo © Nick Cooper

Seuls les rhizomes

Au fil des tracés de lignes, à la croisée des droites, c’était sans cesse la même méfiance. La même insignifiance. Dans l’architecture urbaine la trame se mêlait à l’absence. A l’infini, l’escalator définissait le nombre de nos pas. Nous frôlions l’exil.

Chaque jour nos regards posés sur l’écran de notre existence fuyaient l’équilibre. Images, sons, mots entre gris et blanc percutaient et frappaient le renoncement. Un tambour sourd, étranger à notre mouvance aspirait le vide. La variance perturbait nos sens. On tanguait sous le manque de repères, on retenait le virtuel et sous nos doigts s’agitait la parole de nos architectures digitales, tandis que dans le vent.

Oui dans le vent. Le lent, lent balancement des hautes tiges pourchassait l’air. Bambous fendant le ciel de l’architecture végétale, je m’inventais des rêves. J’oscillais, entre doute et courage. Funambule des temps à venir, loin de l’indifférence, loin de nos errances fragiles et de nos charpentes rigides, je regardais les herbes hautes. Nous étions si frêles. Éphémères.Des brins d’existence dans le vaste monde.

Seuls les rhizomes couraient la terre des millénaires.

 

Une photo, quelques mots Bric à book 321

Photo : ©Zhu Liang

De l’autre côté du rideau

Elle n’avait rien demandé. L’idée même ne l’avait jamais effleuré.Pourtant ce soir elle se trouvait là. Vêtue de son costume de soie, aux motifs fleuris, un œillet frais dans ses cheveux relevés, elle attendait. Le cœur battant à tout rompre.Encore à l’abri. Protéger par la lourde teinture rouge qui la dissimulait des autres.

De l’autre côté du rideau se jouait déjà une partie qu’elle connaissait par cœur. Elle entendait les voix, le bruit des pas, le souffle des respirations. Ses mains tremblaient. Elle anticipait l’heure à venir. Imaginait les yeux qui allaient la détailler, la jauger, la juger, peut-être l’apprécier. La détester ?

À présent, ses jambes tremblaient aussi. Je ne vais pas y arriver, je ne vais pas y arriver. Comme un mantra maladroit, un manque de confiance accru, elle songeait qu’ils avaient fait une erreur monumentale quand Mathieu, Lisa et les autres l’avaient interceptée quelques mois auparavant. Elle traversait alors le bâtiment principal, se dirigeait vers la sortie pour déjeuner. Petit être invisible parmi la foule, pensait-elle.

 Elle ferma les yeux. Tomba à genoux. Tenta de faire abstraction de la panique qui la retenait de faire le premier pas. ‒ ou le dernier ?

 Ce jour-là trois grands types et deux filles qu’elle n’avait jamais croisé l’avaient accaparée, avaient quémandé quelques instants qui avaient duré toute l’heure. Ils avaient usé d’éloquence, de sourires. Elle bafouillait. Disait non. Ils avaient supplié. L’un d’eux lui avait même pris la main. Peut-être était-ce Lucas. Craignait-il qu’elle ne s’échappe ? Elle y avait songé, oui. Souvent. Tout le temps. Chaque lundi quand arrivait l’heure. Tout en sachant qu’elle n’en ferait rien. Parce qu’elle avait fini par dire oui.  De toute façon il y avait toujours Lisa, Mona, Mathieu, Lucas ou Adrien qui l’attendaient. Elle s’était demandé s’ils ne tiraient pas au sort. A tour de rôle afin d’être sûrs qu’elle serait bien au rendez-vous.

C’était difficile de leur faire faux bond. Et difficile de ne pas tenir sa parole.

Alors elle avait continué. Elle y avait même pris goût. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant. Elle était là. Derrière le rideau. Pour quelques minutes. Encore un court instant protégée par la tenture. Elle osait à peine respirer. Elle mourrait de peur. Elle allait faire face aux autres. A la foule. A la famille. Aux amis. Elle mourrait de peur, pourtant elle se releva. Lissa du plat de ses mains le kimono fleuri dont elle était revêtue. Inspira profondément puis relâcha l’air. Lentement.

Écarta la tenture d’une main désormais plus assurée et entra sur scène. Sa première réplique déjà sur les lèvres elle fit face au public.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 320 

Photo : Tony Wan

Ceux qui restent

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C’est l’aube et l’air est déjà suffocant. Sans bruit, Sara s’extirpe de sa couche. Autour d’elle sont disposés une dizaine de lits de fortune où dorment des enfants. Tous abandonnés à leur sort. Comme elle et sans doute tous ceux qui restent. Au début, les nuits étaient entrecoupées de sanglots difficiles à contenir puis au fil du temps ils se sont atténués.

Sara caresse du regard les mômes endormis puis quitte le dortoir. Léo a monté la garde cette nuit encore. Si le jeune homme n’est pas bavard, sa présence la rassure. Depuis qu’ils se sont croisés sur la route des mois plus tôt, elle imagine l’avenir.

Il observe Sara qui s’avance. Sur son short elle porte une chemise jadis blanche, trop grande pour elle. Elle a coupé sa longue chevelure. Ses traits ont perdu la rondeur de l’enfance. On dirait un ange, pense Léo.

Chaque jour Sara sort de l’abbaye et longe la bâtisse. Par quel miracle a-t-elle résisté aux cataclysmes, c’est un mystère qui n’a pas eu le temps d’être évoqué. On prend ce qui se présente. Là, en l’occurrence, le lieu est vaste. La toiture a été à peine endommagée. La plupart des murs sont encore debout. Les cheminées fonctionnent. Et la rivière toute proche leur offre l’assurance d’avoir de l’eau.

Sara scrute l’horizon. Une palette d’ocres, d’orangés, de rosés, de dorés illuminent la terre. Des loups rodent dans la plaine. Sans repères il est difficile de savoir où s’arrête l’étendue de verdure devant ses yeux. Le paysage semble surnaturel.C’est familier et tout autant nouveau.

Elle s’autorise quelques minutes à penser à ce qui n’existe plus. Cela ne dure jamais longtemps. Face à tout ce qu’il faut abattre comme travail avant les premiers frimas, il n’y a guère le temps pour s’afficher d’une quelconque langueur. Trouver de quoi se nourrir, dénicher le moindre objet utile, engranger, engranger encore. Si les étés sont brûlants, les hivers sont glacials.

Ce soir Léo jouera du violon. C’est une heure où les gamins cessent leurs chamailleries, où l’écoute est grande. La musique rassemble. La musique console. Avant les cataclysmes qui ont ravagé le monde, le jeune homme détestait jouer devant les autres. Avant, il fermait ses yeux pour canaliser la formidable énergie qu’il partage à travers la musique. Maintenant il les garde grands ouverts. Il aimerait ne jamais cesser de jouer pour voir le visage enfin apaisé de Sara. C’est comme si tout à coup les jours de dur labeur et ceux qui frôlent l’inquiétude s’échappaient durablement.

Le soleil éclaire la vallée.  Le vent s’est levé et bouleverse la chevelure de Sara. Léo rejoint la jeune fille.  Bientôt les enfants vont s’éveiller. Le tumulte de la journée va débuter et éloigner les jeunes gens jusqu’au soir. Un brin de tilleul s’est posé dans les cheveux de Sara. Léo tend la main, saisit la feuille et, telle une offrande, la donne à Sara. Il frôle l’idée que ses doigts remplacent le vent.

D’un geste ample, Sara désigne le paysage.

– On a l’impression d’être arrivé au bout du monde, dit-elle.

A vos claviers #10 : Produire un texte en utilisant les mots suivants tirés du poème de Paul Verlaine « Chanson d’automne »   : sanglots, violons, langueur, suffocant, heure, jours, vent, feuille

Crédit photo : Pinterest

La ligne de tes courbes

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La ligne de tes courbes fait de mon coeur
Un monde qui gonfle au vent de ta douceur,
Auréole de mon univers, de la trace d’un langage sûr,
Et dans la métamorphose du jour vécu,
C’est aussi le futur de ce que j’ai vu.

Feuilles frémissantes, bordées de rosée,
Roseau, immortelle et chardon parfumés,
Ailes déployées au plus haut de ta lumière,
Bateaux ivres, époux de la mer,
Chasseurs de brume, d’aurore et de sourires en couleurs,

Parfums des naufrages étoilés aux lumières d’aurores
Qui naviguent au cœur de tous les astres,
Comme l’heure s’avance en toute innocence
Le centre de ton corps se déploie aux horizons si purs
Et réinvente les silences heureux de tous nos regards.

Sur une idée de La Licorne du blog Filigrane. Écrire un « poème sandwich » à partir du poème de Paul Eluard  La courbe de tes yeux en gardant uniquement le premier et dernier mot de chaque vers.

Crédit photo : ©Billy Kid

La dernière tour

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La caravane avance sous un soleil de plomb. Les enfants – les deux qui restent – trop épuisés pour continuer à marcher ont été autorisés à s’asseoir dans la roulotte. Bercés par le roulis de la carriole, ils se sont endormis à l’ombre du seul baril d’eau restant. A l’abri dans un coffre, le dernier sac de céréales attend de trouver son sol fertile.

J’ai insisté pour que tu te reposes avec les enfants. Mais tu n’as rien voulu savoir. Tu mènes la caravane, déterminée à arriver à bon port. Toi seule sait nous guider. Toi seule connait le monde de demain. Il frémit déjà dans ton ventre.

Je ferme la marche. J’unis le lien que tu as construit. Toi devant ; guidant les derniers hommes.

La poussière nous enveloppe d’un manteau gris. Je rêve de pluie.

Malgré la fragilité du pont et notre crainte évidente, tu décides de poursuivre de l’autre côté.  En dessous, le fleuve à sec a laissé place à un sol aux cratères immenses. Tu dis qu’il nous faut avancer coûte que coûte. Ne pas s’arrêter avant de trouver la dernière tour.  Je ne sais pas où tu puises la volonté et l’assurance que plus loin nous irons, plus nos chances de survie seront grandes. Je ne sais comment tu peux d’une parole, d’un regard, rallier à toi les personnes qui te suivent. Le dernier peuple debout. Mais il te suit. Alors tu avances. Tu traces la route de nos lendemains.

Je ferme la marche et ne quitte personne des yeux. J’unis le lien que tu as construit. J’englobe chacun de mes pairs à l’intérieur de mon âme.

De l’autre côté du pont, le désert est aussi dense, aussi pesant que partout ailleurs. La chaleur, étouffante. Seuls les enfants sont autorisés à boire. Je te regarde avec insistance pour être certain que toi aussi tu uses de ce droit-là. La journée s’achève dans l’air lourd et la poussière. La lumière décline lentement. Je lève la tête vers le ciel. Rien. Pas un nuage. Je rêve de pluie.

Nous allumons les torches et poursuivons notre route. Ne pas s’arrêter, ne pas flancher. Chaque jour. Chaque nuit. Se relayer pour ne jamais cesser d’avancer. Jusqu’à trouver la dernière tour.

Du vent dépend notre survie.

A l’aube, tu pointes ton doigt vers l’ouest. Une main levée haut, l’autre posée sur ton ventre rond. Sous la brume de chaleur qui restreint notre vision se dessine une masse lointaine. Comme une onde en mouvement la fébrilité de chacun est manifeste.

Elle est là devant nous. Imposante. Caressée par la lumière du matin. Géante de pierres qui tutoie le ciel limpide. La dernière tour.

Une à une les turbines sont mises en route. Le bruit est assourdissant. Vibrant. Vivant.

Alors le vent. Le vent dans la tour. Le vent qui se lève, le vent qui souffle et amène les nuages.

Et nous fait don de la pluie.

 

Une photo, quelques mots. Atelier Brick à book 310

Crédit photo : © Tama66

Ton sourire immense.

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C’est un temps de silence nimbé de musique.

Musique de ton corps en mouvance. – Corps mobile à l’abandon intrépide, perceptible  dans le mouvement et le geste gracile de la métamorphose.

L’âme vagabonde, tu danses.

Dans le vent frais du matin, sous la pluie de novembre ou le soleil de mai. La gestuelle déliée, bras, pieds et buste s’émancipent de l’air et du sable. Affranchie de la pesanteur, chair frémissante dans des courbes arabesques, corps vivant dans l’ondulation libre de ton indépendance, tu danses encore.

Moi, bercé par l’alternance de ton corps oscillant, je te regarde. – Je te regarde tout le temps.

Immobile, yeux fermés ou yeux ouverts, je te regarde bouleverser mes repères et chambouler mon âme.

Et lorsque cesse la sarabande de tes pas, que cesse le feu de ta danse, et que tu me fais face, je saisis ton souffle, ton sourire immense. Dans l’aplomb de ton corps figé – droit, les pieds plantés dans le sable – à présent, c’est toi qui me regardes. Et même dans l’immobilité soudaine, ton corps vibre encore.

Je te regarde. Je te regarde tout le temps.

Et je vois. Je vois aussi ton corps en mouvance dessiner la danse de ton sourire immense.

 

Une photo, quelques mots : atelier d’écriture Bric à book 309

Crédit photo : © Gabriel August

Dans l’obscurité

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C’est ton regard qui m’a réveillé. J’étais assis par terre, adossé contre le mur et tu me faisais face. T’avais les cheveux si courts qu’on distinguait sans mal la forme ovale de ton crane. Mon cœur battait fort, ma méfiance était aussi forte. Je m’étais demandé si je devais braquer sur toi l’arme que je tenais dans ma main. J’ai jeté un œil à mes jeunes frères, tous deux étendus sur l’unique matelas. Ils sommeillaient encore. Les nombreuses dégradations des murs, du plafond, les gravats qui jonchaient le sol, justifiaient l’abandon du lieu et les odeurs d’urine et de déchets ne parvenaient pas à masquer celle de la mort, stigmates des ravages d’une guerre qui n’en finissait pas.

On s’est regardé pendant un long moment. Malgré la distance éloignée de la zone de conflit, la violence des déflagrations nous parvenait retentissante. Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.

Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais. Tu semblais même épouser l’espace comme pour le rendre invincible. Tu as tendu ta main vers nous. Le mouvement de ton bras qui se lève, de ta main qui se tend, donnait une telle ampleur au geste que, malgré le clair-obscur dans lequel tu restais, il augmentait son impact. C’était un geste ouvert comme nous n’en avions jamais connu.

Pendant un instant j’ai oublié la peur. J’ai fait le choix de me lever, puis celui de ranger mon arme. Lentement. On ne se quittait pas des yeux. Nulle hostilité, nulle rivalité. De part et d’autre, la curiosité. On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité. J’ai fait le choix de réveiller mes frères. J’en ai pris un dans mes bras, tu as pris le second dans les tiens. On a quitté le bâtiment. Le crépuscule tombait. Au loin les détonations d’un conflit interminable m’ont rappelé que nous étions ennemis.

Pourtant, en dépit de tout, nous avons fait le choix de nous faire confiance.

 

Une photo, quelques mots pour l’atelier 308 de Bric à Book

Crédit photo : lalesh aldarwish ©