La ligne de tes courbes

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La ligne de tes courbes fait de mon coeur
Un monde qui gonfle au vent de ta douceur,
Auréole de mon univers, de la trace d’un langage sûr,
Et dans la métamorphose du jour vécu,
C’est aussi le futur de ce que j’ai vu.

Feuilles frémissantes, bordées de rosée,
Roseau, immortelle et chardon parfumés,
Ailes déployées au plus haut de ta lumière,
Bateaux ivres, époux de la mer,
Chasseurs de brume, d’aurore et de sourires en couleurs,

Parfums des naufrages étoilés aux lumières d’aurores
Qui naviguent au cœur de tous les astres,
Comme l’heure s’avance en toute innocence
Le centre de ton corps se déploie aux horizons si purs
Et réinvente les silences heureux de tous nos regards.

Sur une idée de La Licorne du blog Filigrane. Écrire un « poème sandwich » à partir du poème de Paul Eluard  La courbe de tes yeux en gardant uniquement le premier et dernier mot de chaque vers.

Crédit photo : ©Billy Kid

La dernière tour

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La caravane avance sous un soleil de plomb. Les enfants – les deux qui restent – trop épuisés pour continuer à marcher ont été autorisés à s’asseoir dans la roulotte. Bercés par le roulis de la carriole, ils se sont endormis à l’ombre du seul baril d’eau restant. A l’abri dans un coffre, le dernier sac de céréales attend de trouver son sol fertile.

J’ai insisté pour que tu te reposes avec les enfants. Mais tu n’as rien voulu savoir. Tu mènes la caravane, déterminée à arriver à bon port. Toi seule sait nous guider. Toi seule connait le monde de demain. Il frémit déjà dans ton ventre.

Je ferme la marche. J’unis le lien que tu as construit. Toi devant ; guidant les derniers hommes.

La poussière nous enveloppe d’un manteau gris. Je rêve de pluie.

Malgré la fragilité du pont et notre crainte évidente, tu décides de poursuivre de l’autre côté.  En dessous, le fleuve à sec a laissé place à un sol aux cratères immenses. Tu dis qu’il nous faut avancer coûte que coûte. Ne pas s’arrêter avant de trouver la dernière tour.  Je ne sais pas où tu puises la volonté et l’assurance que plus loin nous irons, plus nos chances de survie seront grandes. Je ne sais comment tu peux d’une parole, d’un regard, rallier à toi les personnes qui te suivent. Le dernier peuple debout. Mais il te suit. Alors tu avances. Tu traces la route de nos lendemains.

Je ferme la marche et ne quitte personne des yeux. J’unis le lien que tu as construit. J’englobe chacun de mes pairs à l’intérieur de mon âme.

De l’autre côté du pont, le désert est aussi dense, aussi pesant que partout ailleurs. La chaleur, étouffante. Seuls les enfants sont autorisés à boire. Je te regarde avec insistance pour être certain que toi aussi tu uses de ce droit-là. La journée s’achève dans l’air lourd et la poussière. La lumière décline lentement. Je lève la tête vers le ciel. Rien. Pas un nuage. Je rêve de pluie.

Nous allumons les torches et poursuivons notre route. Ne pas s’arrêter, ne pas flancher. Chaque jour. Chaque nuit. Se relayer pour ne jamais cesser d’avancer. Jusqu’à trouver la dernière tour.

Du vent dépend notre survie.

A l’aube, tu pointes ton doigt vers l’ouest. Une main levée haut, l’autre posée sur ton ventre rond. Sous la brume de chaleur qui restreint notre vision se dessine une masse lointaine. Comme une onde en mouvement la fébrilité de chacun est manifeste.

Elle est là devant nous. Imposante. Caressée par la lumière du matin. Géante de pierres qui tutoie le ciel limpide. La dernière tour.

Une à une les turbines sont mises en route. Le bruit est assourdissant. Vibrant. Vivant.

Alors le vent. Le vent dans la tour. Le vent qui se lève, le vent qui souffle et amène les nuages.

Et nous fait don de la pluie.

 

Une photo, quelques mots. Atelier Brick à book 310

Crédit photo : © Tama66

Ton sourire immense.

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C’est un temps de silence nimbé de musique.

Musique de ton corps en mouvance. – Corps mobile à l’abandon intrépide, perceptible  dans le mouvement et le geste gracile de la métamorphose.

L’âme vagabonde, tu danses.

Dans le vent frais du matin, sous la pluie de novembre ou le soleil de mai. La gestuelle déliée, bras, pieds et buste s’émancipent de l’air et du sable. Affranchie de la pesanteur, chair frémissante dans des courbes arabesques, corps vivant dans l’ondulation libre de ton indépendance, tu danses encore.

Moi, bercé par l’alternance de ton corps oscillant, je te regarde. – Je te regarde tout le temps.

Immobile, yeux fermés ou yeux ouverts, je te regarde bouleverser mes repères et chambouler mon âme.

Et lorsque cesse la sarabande de tes pas, que cesse le feu de ta danse, et que tu me fais face, je saisis ton souffle, ton sourire immense. Dans l’aplomb de ton corps figé – droit, les pieds plantés dans le sable – à présent, c’est toi qui me regardes. Et même dans l’immobilité soudaine, ton corps vibre encore.

Je te regarde. Je te regarde tout le temps.

Et je vois. Je vois aussi ton corps en mouvance dessiner la danse de ton sourire immense.

 

Une photo, quelques mots : atelier d’écriture Bric à book 309

Crédit photo : © Gabriel August

Dans l’obscurité

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C’est ton regard qui m’a réveillé. J’étais assis par terre, adossé contre le mur et tu me faisais face. T’avais les cheveux si courts qu’on distinguait sans mal la forme ovale de ton crane. Mon cœur battait fort, ma méfiance était aussi forte. Je m’étais demandé si je devais braquer sur toi l’arme que je tenais dans ma main. J’ai jeté un œil à mes jeunes frères, tous deux étendus sur l’unique matelas. Ils sommeillaient encore. Les nombreuses dégradations des murs, du plafond, les gravats qui jonchaient le sol, justifiaient l’abandon du lieu et les odeurs d’urine et de déchets ne parvenaient pas à masquer celle de la mort, stigmates des ravages d’une guerre qui n’en finissait pas.

On s’est regardé pendant un long moment. Malgré la distance éloignée de la zone de conflit, la violence des déflagrations nous parvenait retentissante. Dans le silence entrecoupé d’éclat des bombes, le sol vibrait.

Debout, dos à la seule fenêtre encore intacte, tu paraissais plus grande que tu ne l’étais. Tu semblais même épouser l’espace comme pour le rendre invincible. Tu as tendu ta main vers nous. Le mouvement de ton bras qui se lève, de ta main qui se tend, donnait une telle ampleur au geste que, malgré le clair-obscur dans lequel tu restais, il augmentait son impact. C’était un geste ouvert comme nous n’en avions jamais connu.

Pendant un instant j’ai oublié la peur. J’ai fait le choix de me lever, puis celui de ranger mon arme. Lentement. On ne se quittait pas des yeux. Nulle hostilité, nulle rivalité. De part et d’autre, la curiosité. On était des mômes trop vite grandi dont la soif de paix fendait l’obscurité. J’ai fait le choix de réveiller mes frères. J’en ai pris un dans mes bras, tu as pris le second dans les tiens. On a quitté le bâtiment. Le crépuscule tombait. Au loin les détonations d’un conflit interminable m’ont rappelé que nous étions ennemis.

Pourtant, en dépit de tout, nous avons fait le choix de nous faire confiance.

 

Une photo, quelques mots pour l’atelier 308 de Bric à Book

Crédit photo : lalesh aldarwish ©

 

Comme un brin d’avenir à saisir

nuit

La nuit s’est étendue sur toute la ville, j’ai attendu de voir les premières étoiles, mais c’est difficile avec l’éclairage nocturne. Sans le voir réellement, j’imagine le ciel. Je crois que c’est ça qui m’a le plus dérouté la première fois que je suis venu ici. L’absence de la nuit. Après, bien sûr, on s’habitue. On s’habitue aux lumières à outrance, au bruit incessant, aux odeurs permanentes de poubelle mêlées à celles de la graisse chauffée des snack-bars en tout genre. On s’habitue à mourir à petit feu, une vie qui ne nous parle pas. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Trop nerveux, trop anxieux. Autant sortir un moment.

Je dévale sans bruit les trois étages et, dans l’impulsion et la rapidité de mes pas, j’ai l’idée qu’il me faudrait à peine un peu plus d’élan pour m’envoler quelques instants. A l’entrée de l’immeuble je dis bonsoir au vieux couple du second. Ce couple, c’est le rayon de soleil de l’immeuble. Tous les lundi soir ils vont au cinéma, toujours la dernière séance, toujours main dans la main comme des amants.

Dans la rue, les prostitués sont déjà à marteler le trottoir. Ça caille ce soir, l’hiver va être froid cette année. Dans l’attente d’un client, ils me saluent d’un sourire ou d’un geste de la main. Ça fait sept ans que je les croise, sept ans que la nuit les avale sans compassion. Et puis entre les poubelles ou contre les larges portes cochères, les SDF, de plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes qui manquent d’énergie et crèvent par manque de soins. Moi, je m’en tire pas trop mal. Après mon master, j’ai décroché un job à temps plein chez Mac Do. J’y travaillais déjà à mi-temps pendant les études, alors bien sûr j’espérais mieux après, mais bon faut pas rêver, du boulot y’ en pas des masses, non plus… Alors c’est sûr, avec le salaire y a pas de quoi s’acheter un cachemire, mais ça paye le loyer de ma chambre de bonne et j’ai pu économiser un peu. Mon sac à dos est prêt. Demain. C’est demain que je pars. Je me le répète à chaque fois que je flanche. Quoi qu’on en dise, partir n’est jamais facile.

C’est moi que je quitte. Une partie de moi que je laisse dans cette chambre, un corps sans âme, sans destin.

Y a peut-être pas d’avenir au village d’où je viens, tout le monde le dit, tout le monde pense que c’est folie d’y retourner. Ici pourtant l’avenir sent la mort à chaque coin de rue, et la nuit c’est pire que le jour. Moi, j’ai envie de lever les yeux vers le ciel, de voir les nuages jouer avec la lune, envie d’entendre le chuchotement de l’eau qui descend du torrent, envie d’écouter chanter le vent dans les arbres. Envie d’y lire encore que la nuit est belle et ouvrir les yeux au jour naissant comme un brin d’avenir à saisir.

Dix mots pour le défi du mois chez Estelle dans A vos claviers#6

Crédit photo DAVID Eric

 

Je m’évade

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À l’étage la pièce est grande et malgré les rideaux largement écartés et la fenêtre ouverte, il y fait toujours sombre. Moins qu’ailleurs dans la maison cependant. Il y a des livres sur les murs, des bibliothèques qui s’imposent.

C’est l’été. La chaleur monte en ce début d’après-midi. Aucune brise ne vient rompre l’air lourd. C’est ici que le calme a le plus d’impact. Je n’entends plus les cris, ni les silences emplis de violences. Ici est un lieu à l’abri du monde et tout autant ouvert au monde. Je puise l’existence dans les histoires et les mots que j’absorbe. Je m’évade.

Je m’évade pour oublier l’indifférence de ma mère et l’outrance de mon père. Quelques fois j’oublie où je suis, j’endors ma mémoire de tous les maux vécus, de chaque nuit où son souffle et son poids pèsent sur moi, et d’autres fois, y a pas moyen, non rien à faire, les mots et les histoires des livres ne suffisent pas à oublier la douleur, la déchirure, le dégoût.

Je m’évade. Et je me fous de savoir si j’en ai le droit ou pas, je me fous de savoir si être attirer par le vide est justifié ou pas. J’aspire seulement au silence. Celui qui apaise et me garde de la peur. Par la fenêtre, je jette un coup d’œil vers le sol, si loin et si proche. Je me penche. Le vide m’attire. Il m’aspire pour l’éternité dans le chant incessant des cigales. Pendant une fraction de seconde, je me demande si celui-ci va s’éteindre au même rythme que moi, puis plus rien n’a d’importance. Je m’évade. Je m’évade vraiment.

Ce texte a été écrit en réponse à l’atelier d’écriture n°300 : une photo, quelques mots de Bric à book

Dans un élan, j’ai franchi la barrière

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© Brodie Vissers

Sous la brume, derrière la colline, l’aube pointait déjà. J’ai regardé l’heure, puis me suis levé. J’aurais déjà dû être parti. Tu dormais encore et j’ai pris quelques secondes pour te regarder, assoupi dans le lit, les draps mêlés à ton corps détendu. J’ai fermé les yeux et respiré lentement, comme pour asseoir le temps, me laisser aller à t’aimer dans la saveur des souvenirs de la nuit passée. Chaque matin je te quitte au petit jour. Chaque matin je dois oublier de t’aimer.

Au village j’ai croisé Sylvie. Elle ouvrait la devanture de la boulangerie, les parfums du pain, odorants, emplissaient l’air, ses cheveux et sa peau.  — J’ai le souvenir de ses bras qui me retenaient, même lorsque je ne pensais qu’à toi. Je l’ai salué et elle m’a souri. Tu sens toujours bon, j’ai dit. Charmeur, a-t-elle répliqué dans un éclat de rire. Et puis elle a ajouté, d’où viens-tu de si bon matin, et j’ai dit très vite, de nulle part. Ce n’était pas très malin, je le reconnais, d’autant que je lorgnais vers la ferme que je venais de quitter. Dans le village, près de dix-huit mois après ton installation on l’appelait encore « la ferme du petit nouveau ». De l’autre côté du près, les moutons paissaient déjà. Je t’ai imaginé préparer ton café, le boire à petites gorgées. J’ai pensé que j’ignorais si tu l’aimais noir ou sucré et sur le moment, cette idée m’a paru insupportable. J’entendais Sylvie me parler, elle disait, le nouveau, tu le connais un peu toi, à ton avis pourquoi il n’a pas de femme, elle cherchait à nourrir sa curiosité, ses questions glissaient pourtant, sans importance. Allez savoir pourquoi un jour, rien n’arrête la confiance. Elle prenait forme dans les battements de mon cœur, elle grandissait en moi, avec assurance. Allez savoir pourquoi un jour, ceux qu’on aime prennent enfin la place qu’ils méritent. J’ai regardé Sylvie, j’ai dit, excuse-moi, puis je me suis détourné. J’ai marché d’un bon pas dans la rue centrale, puis j’ai bifurqué vers les champs. Sans me retourner je pouvais deviner le poids du regard de Sylvie, peut-être même celui des premiers villageois. Qu’ils devisent et médisent, je n’avais que faire de leur jugement. Je me suis mis à courir. L’aube et la brume matinale s’étaient toutes deux repliées dans le jour. Le soleil éclairait l’automne. J’ai couru ainsi jusqu’à chez toi et, dans un élan, j’ai franchi la barrière en sautant par-dessus, comme une frontière à jamais abolie, comme si par ce mouvement j’influençais le cours des choses. Et que, quoi qu’il arrive, à présent, je n’en avais plus peur.

 

Ce texte a été mis en forme en réponse à l’atelier d’écriture 298 de Bric à book

J’attends le moment où…

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crédit photo : inconnu

Année 2118.On ne parle plus de saisons depuis longtemps. Il pleut. Le jour. La nuit. Quelquefois, des espaces entre les nuages laissent apparaître une éclaircie qui redresse nos corps et nous fait lever les yeux. Le reste du temps la grisaille est partout. Certains jours, l’humidité de l’air se mêle aux bourrasques de vent.  Les arbres se balancent, les bateaux tanguent, les maisons sur pilotis, aussi. Le reste du temps le climat ne varie pas. Les pluies rythment la monotonie du temps.

Je me souviens quand j’étais môme, avec les enfants du quartier, on inventait des jeux : danse de la pluie sous les cascades, sauts par-dessus les rus qui sinuent tout autour de la ville, courses à fleur des méandres,  plongeons dans les ravines et bien sûr sauter dans les flaques qui stagnent sur les toits-terrasse. C’était notre jeu de prédilection. On s’imaginait alors le monde d’avant. Chaque flaque pouvait nous mener de l’autre côté de la terre, là où il ne pleut jamais. On rêvait le monde quand le soleil nourrissait la terre de sa lumière. Depuis, il parait que là bas, le soleil brûle autant que le feu, mais personne n’en sait rien, personne n’a été voir, tout du moins personne n’en est jamais revenu depuis l’expédition de 2058. À cette époque le danger avait déjà bouleversé le monde. Les trois quart de la population, la majorité de la flore et de la faune avaient péri. Le climat oscillait entre chaos et extinction et nous menaçait sans cesse. À présent, il pleut.

Moi, je suis né en 2102, le soleil je ne l’ai jamais vu, ni jamais senti effleurer ma peau.  Maintenant que j’ai grandi, je ne saute plus dans les flaques. Il faut bien bosser. On n’est pas si nombreux à pouvoir le faire. Consolider les fondations des habitations, construire, ériger la cité au-dessus de l’eau. Alors de temps à autre, sur le chemin qui mène au chantier de la ville, je m’arrête et je regarde les mômes sur les toits-terrasse. Et j’attends. J’attends le moment où ils sauteront dans les flaques. J’écoute leurs éclats de rire. Ce n’est pas le soleil, bien sûr mais ça colore et réchauffe quand même la Terre et le cœur des Hommes.

 

Sur une idée de La Licorne, le jeu consiste à écrire un texte en imaginant que nous sommes en 2118. Facile ? Oui, enfin, presque…  parce qu’aucun adjectif qualificatif ne doit figurer dans le texte.

Pas certaine d’y être arrivée… A l’occasion, à vous de le me dire 🙂

 

La danse de Sasha

La danse de Sasha 6

Peinture acrylique sur papier, collage

Emmanuel avait deux passions dans la vie. La peinture et les femmes. Il avait débuté l’une et l’autre quasiment en même temps alors qu’il venait de souffler ses douze bougies. Ce jour-là, il avait reçu en cadeau un coffret contenant tubes de peintures, brosses et châssis à peindre. Il était resté longtemps subjugué devant la toile immaculée avant d’y passer la paume de sa main en une caresse possessive et avait imaginé les mondes colorés qu’il pourrait y peindre. Ce même jour, de nouveaux voisins aménageaient dans la maison face à la sienne. La fenêtre ouverte de la chambre de Marie — seize ans, le corps nu aux seins fermes comme des pommes et aux fesses rondes comme la lune —, attirèrent le regard d’Emmanuel. Dans la lumière déclinante du jour, les lignes, les courbes et les creux qu’il aperçut lui offrirent son premier souvenir fiévreux. Dès lors, chaque jour, il détailla dans son carnet de croquis chaque fille que ses yeux croisaient. Au fil du temps, sa contemplation timide prit de l’assurance et devint généreuse dans le mouvement des lignes qu’il retranscrivait ensuite sur sa toile. Entre le peintre et la toile la complicité était infinie. Les rondeurs et arrondis des corps prenaient des largesses libertaires et les espaces se métamorphosaient sous le pinceau. Emmanuel travaillait avec ferveur les couleurs et les formes, chaque femme esquissée était un monde nouveau à découvrir. Sa main se posait sur le modèle vivant avec la même possessivité que celle qu’il passait sur la toile avant d’ébaucher le premier trait. Sa palette accueillait une multitude de couleurs, des mélanges audacieux naissaient comme autant de transpositions heureuses. Rien, ni personne n’altéraient les moments passionnés qu’il éprouvait à révéler sur la toile les passions qui l’habitaient. Les femmes qui passaient dans sa vie — semblables à des éphémères — étaient aussi différentes les unes que les autres, des opposés qui justifiaient la variation de son engouement gourmand à croquer chacune d’elle.

Jusqu’à ce jour de pluie d’été, où sous la grisaille d’un ciel grincheux Emmanuel croisa Sasha. Sur le parvis du centre ville, une troupe de danseurs présentait son numéro. Mais il ne vit qu’elle qui dansait. Et ce qu’il vit d’elle en premier fut sa chevelure déliée qui flottait dans le vent, une chevelure teinte en bleue. D’un bleu comme il n’en avait encore  jamais peint. Vinrent ensuite les yeux incroyablement lumineux, d’un bleu similaire, qui attirèrent son attention, puis son sourire mutin, et les ongles des mains enduits du même coloris. Fébrile, il posa son regard sur les orteils que les pieds nus dévoilaient. Des touches de bleues y figuraient également. Tout à coup le cœur chamboulé par l’attraction de l’apparition, l’univers du peintre se parait d’une couleur unique dont la variation offrait une nouvelle palette inexploitée.

Il se prit à imaginer effeuiller la belle céruléenne pour découvrir ce que cachait ses dessous. Il fit davantage. Il l’invita à partager sa vie et le sourire de Sasha  lui dit oui et dans son désir d’elle les doigts d’Emmanuel constellés de peinture tremblaient un peu. Elle dit oui, et de ce oui découla le reste de la vie d’Emmanuel. Sasha devint l’unique femme qu’il peignit tout le long de son existence, comme une évidence à mettre en synergie corps et couleur, la nuance de son adoration.

 

Pour  A vos claviers#3 L’atelier sous les feuilles propose en janvier un défi de sept mots à insérer dans un texte : Dessous-Palette-Carnets-Bleu-Marie-Emmanuel-Sasha. Merci à Estelle pour le plaisir de jouer avec les mots 🙂 et un merci particulier à Henri Matisse pour l’inspiration de l’illustration

Flotter au dessus du vieil océan et voir courir le ciel.

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Nous en rêvons parfois. Et comme les rêves la fragilité du lien reste palpable. Nous longeons la bordure des songes, les bras écartés pour garder l’équilibre. La cime des arbres se balance dans le vent du sud et celui du nord, les branches s’agitent en prélude de l’avenir, s’entrelacent dans l’amplitude des sentiments immenses. La Terre vibre presque sans bruit, on entend seulement le souffle des résonances en réponse à l’espérance. Et certains soirs il nous vient aussi cette aspiration, celle d’imaginer le monde de demain, un futur où les peuples seront rapapillotés, et celle plus secrète — celle que je garde pour moi —, où l’infini se dévoilera aussi dans tes yeux. Nous évoquons quelques souvenirs et tu insistes pour qu’ils demeurent sans regrets, alors on s’applique tous à les filer à toute allure sur les métiers à tisser et si un fil casse tu t’empresses de le réparer. Tes doigts œuvrent avec adresse dans un élan généreux et ça me fait toujours un drôle d’effet de te regarder travailler ainsi, comme si rien ne te semblait jamais impossible à saisir. Ni le passé sanglant, ni l’avenir incertain. Quelquefois j’ai le sentiment que tu es la seule à entendre les brins d’existence. Quand les peines et l’aridité des cœurs se dévoilent dans un cri à peine perceptible tu le sais avant les autres et lorsque dans un murmure les joies et les soubresauts d’un élan possible s’animent d’une inclinaison future, tu es la première à nous le dire.

Je rêve alors. Comme un môme qui s’éveille après un long sommeil, je flotte au dessus du vieil océan, je prends ta main et nous regardons courir le ciel. C’est parce que nous avons accès à ces rêves-là que je peux poursuivre la route, continuer à tisser une œuvre perpétuelle sur laquelle les liens unissent au-delà de l’univers. Dans l’atelier, fil après fil, années après années, nous, les tisserands de la Terre tissons le réel, et si quelques brins nous échappent, s’enrobent de songes et d’utopie, nous avons appris à les laisser courir eux aussi. Ce n’est pas parce que le monde  ne s’y arrête pas, ne les voit pas, ne les entend pas, qu’ils n’existent pas, dis-tu.

Ma participation chez L’atelier sous les feuilles avec un joli petit défi : produire un texte à partir de trois mots imposés.

Les résultats des votes (Agenda ironique d’octobre)

Pas moins de quatorze textes ont vu le jour et ont marqué de leur empreinte octobre et son agenda ironique. Ce n’est pas un, ni même deux, mais trois ex æquo que nous avons ce mois-ci ! Je n’ai pas souvenir que cela c’est déjà produit, Carnets, toi qui suis depuis les tous débuts cet agenda, tu pourras peut-être nous dire ça !

Donc les heureux élus sont Jean-Marie Albert, Carnets paresseux et Une patte dans l’encrier. Bravo à vous trois !

En tête des votes pour animer l’agenda du mois de novembre j’ai le plaisir de nommer Anna coquelicot  qui je l’espère sera tentée par l’aventure  🙂

Un grand merci à vous tous pour les textes offerts ce mois-ci.

Concours agenda ironique d’avril : le quiproquo

Voilà ma participation au concours littéraire du mois d’avril. Les règles du concours à lire ici : https://leodamgan.wordpress.com/2015/04/02/concours-agenda-ironique-davril-le-quiproquo/#comments

Faute de temps, tenter le possible me semblait impossible. D’autant que tu me l’as dit et redit : « Ne me découvre pas d’un fil, c’est la somme des liens qui tissent le possible ! »

Moi, sous la caresse du soleil, j’ai laissé mon âme s’ouvrir. Oh, juste une minute, histoire de rendre possible le temps des impossibles et pourquoi pas de t’attirer à moi ? Mais voilà ce crétin de Mai qui fiche tout par terre, histoire de mêler la confusion au rire, comme autant de scènes jouées qui n’en sont pas mais que l’on crée avec nos mots et parfois nos maux. Des scènes vivantes qui racontent et engendrent de drôles de disputes même si aucune n’est franchement drôle.

Toi tu excelles à me déstabiliser, moi à te déshabiller. Avril, Avril, ne me fait plus languir. Tu me dis que tu as froid, que ton fil est fragile et tu t’échappes encore. Tu me dis que mon fil est trop loin du tien, mais moi je m’en fous d’avoir froid, c’est toi qui me réchaufferas et si  j’ai chaud dans tes bras, pourquoi pas toi dans les miens ? Mais tu t’échappes encore. Crois-moi, j’ai bien compris, que Mai est moins frisquet que moi, il s’en vante suffisamment. C’est bien ça que tu me répètes, que dans ses bras tu n’auras jamais froid ? C’est bien ça ?

Mais pourquoi pleures-tu à présent ? Je t’assure, ce n’est pas moi, c’est Mai qui affirme que Février et moi nous avons une multitude de choses en commun et pas mal d’échos qui nous rassemble. Ne pleure pas, ne t’éloigne pas. A force de délier ton fil du mien, tu vois j’ai matière à avoir froid à présent. Sans toi, je n’ai guère envie de tenter le possible, le quiproquo se charge de l’impossible et nous condamne tous deux à l’errance. Ne le vois-tu pas ?

Qui de nous deux dénouera l’équivoque qui nous éloigne l’un de l’autre ? Du moment où nous sommes deux, et que deux c’est toi et moi, on peut tenir le fil, le tendre et le détendre ensemble, le faire vibrer et frémir au gré de nos fantaisies ! Ne te cache pas, je vois bien que je ne suis pas le seul à avoir froid !

Aussi ténu soit le fil, à un moment il faut oser le possible et balancer loin derrière soi le grand n’importe quoi, cet andouille de quiproquo et tous les malentendus du monde sur lesquels rien n’est moins sûr.

Quel que soit la fragilité du fil, rien n’est impossible puisque lorsque tu m’enlaces je tresse la trame du possible jusqu’à nous lier l’un à l’autre. Je déroule ton fil et le mien et nous entortillent à l’intérieur, et nous assemble dans le possible des temps impossibles. Et puis quand vient la nuit, dans l’alcôve de nos liens, tu murmures enfin : « Tu vois, pour inventer un quiproquo impossible, il faut seulement un peu de temps… et tout le reste de la vie pour vivre le possible »

Tant que tu reviens vers moi, je te crois.

Histoire créée à partir d’un commentaire de Carnets paresseux sur le quiproquo  : « Tenter le possible, et le quiproquo se chargera de l’impossible »  Merci à toi pour l’inspiration ! 🙂

Semeurs des temps

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture sur http://www.ipagination.com/

 

Mes chers enfants,

Je vous livre ces mots comme d’autres l’on fait avant moi, et comme d’autres le feront après.
Ceci est votre héritage. Dans quelques heures vos sens s’éveilleront, vos poumons s’empliront d’air, le vent soufflera, brise légère, chaude et accueillante. Le silence de votre sommeil enfin libéré. C’est comme un effleurement léger, une caresse maternelle qui vous reçoit et vous enveloppe. Vous allez vivre une danse quotidienne précieuse et heureuse, goûter enfin le tumulte des jours et des nuits.
N’ayez crainte, vous saurez. De votre longue léthargie vous avez acquis ce qu’il faut pour vivre et survivre. Il y a cependant une chose dont je dois vous parler. Une chose que nos ancêtres ont omise de nous révéler. Sans doute n’en ont-ils pas eu le temps.
Le temps justement.
Ce que vous allez découvrir et vivre vous rendra forts et beaux. Les avancées sont grandes, la terre renait un peu plus longtemps à chaque saison, je crois que les années qui viennent seront belles.
Chaque jour de notre temps, nous œuvrons pour guérir les plaies infinies, les blessures et les coups portés innombrables. Nous sommes les semeurs. Ecoutez votre héritage, écoutez la terre qui vous parle.
Il y a le vent. C’est un murmure qui court les collines et les forêts, un souffle épicé qui se mêle aux cheveux, emplit l’air et la terre.
Il y a la pluie. Gouttes fécondes qui dessinent les lits, tracent les méandres au creux de la vie. Des flots naissants porteurs d’éclats d’argent.
Il y a la terre. Généreuse qui pétrit la vie, sur laquelle s’étendre et se fondre.
Il y a les mers et les océans qui bercent nos demeures et le sable qui s’accroche à nos pieds.
Il y a le bruissement des feuilles et la lumière entre les branches. Les senteurs de la terre après l’orage.
Il y a les mots. Tumultes d’échos qui nous entrainent sur les continents, qui croisent les hommes et les rassemblent.
Il y a nos pas, empreintes de vie qui éclairent les routes, esquissent le temps, façonnent demain.
Il y a le chant de la terre, pulsation infinie qui bat le rythme de la vie. Et les parfums de nos années qui créent le monde.
Une renaissance dont vous héritez à votre tour. Savourez l’instant, cette capacité d’être présent, les pieds ancrés sur cette terre. De nos mains, de nos chants, du regard que nous portons, nous semons les graines des jours féconds, des nuits fertiles.
C’est ici que nait la vie, dans le plus grand secret. Aujourd’hui, à l’éveil qui vous affleure sachez être, à votre tour, les semeurs des temps. Que de vos gestes, de vos regards, s’enrichisse et s’embellisse la terre.
Un héritage pour vos enfants.

Laurence Délis ©

Tours et détours

Cette nouvelle a été écrite lors d’un atelier d’écriture sur iPagination sur le thème des embouteillages. J’en ai profité pour faire un clin d’œil à ma précédente nouvelle publiée : « L’extraordinaire d’une journée ordinaire »

 

Ah il commence bien le week-end !
Me voilà bloqué sur l’autoroute au milieu de nulle part cerné par des chauffards de tous poils.
Enfin, façon de parler. Celui qui me devance est plutôt du genre crâne rasé et tatouages sur les bras. J’ai beau scruter du mieux que je peux, difficile de bien distinguer les circonvolutions dessinées sur la peau. Des serpents peut-être ? Finalement, je n’ai pas très envie de savoir. Ah, enfin ça bouge ! Vais-je arriver à passer la troisième ? Aller un petit effort, j’y suis presque…Pff ! Raté ! Voilà que le tatoué freine. J’aurai dû me mettre sur la file de gauche, ça avance un peu par là. Quoique j’aurais raté les jolies jambes dénudées sur le tableau de bord. Vue la carnation je parie pour une blonde. Gagné ! Ah non, c’est une fausse… Bon je m’accorde le point, elle est tout de même blonde, un faux blond assez lavasse, je l‘admets mais blond tout de même.

Pourquoi est-ce toujours France Info qui hurle en premier lorsque je recherche une station, digne de ce nom ? Ras le bol des faits divers et des politicards. Pourquoi ai-je écouté Agathe qui a prétendu que je n’avais pas besoin de mon mp3 pour partir ? Ce n’est pas elle qui se retrouve coincée dans les embouteillages à l’heure actuelle ! Si j’arrive à obtenir FIP ça ira, leur programmation éclectique m’aidera à patienter.

Que c’est long ! Moi qui voulais prendre mon temps ce week-end, ça commence bien. C’est le moins qu’on puisse dire ! En forçant un peu, peut-être vais-je pouvoir bifurquer sur la file de gauche, je gagnerai, deux, voire trois places. Bon sang, c’est n‘importe quoi ! ça rime à quoi ce besoin de passer devant les autres, pour freiner deux cent mètres plus loin ? Autant rester là où je suis et regarder le paysage. Y a pas à dire c’est drôlement vert ! Vallonné et très vert. Quelques toits roses se profilent dans la profusion de camaïeu, c’est plutôt bucolique. Ça change des tours d’immeuble et de la grisaille de la ville. En définitive on s’échappe de la vie citadine assez vite… Enfin quand ça avance ! J’ai bien peur de ne pas arriver à la mer avant la nuit si ça continue à cette allure. Sur une route secondaire, je distingue un type à bicyclette qui avance, nonchalant. Ça doit le faire marrer de nous voir tous coincés comme des sardines dans leur boite pendant qu’il pédale, cheveux au vent !

Mais quel con celui-là ! A vouloir passer à tout prix sur l’autre file, il a failli provoquer un accident. Il ne peut pas attendre comme tout le monde ? Hou là, elle n’est pas contente du tout la demoiselle dans la Clio derrière lui. Elle a dû avoir peur ! Il y a de quoi, c’était moins une qu’elle lui emboutisse l’arrière de sa décapotable !
A défaut d’avoir moi aussi un cabriolet, j’ai réussi à ouvrir toutes les fenêtres, ça ne change pas grand-chose, vu que l’on n’avance plus du tout, mais j’ai l’impression d’être moins confiné à l’intérieur de l’habitacle. Je me demande si je ne vais pas faire comme le tatoué et sortir un moment me dégourdir les jambes. Quel gabarit ! A côté je fais gringalet, ce n’est pas faute de faire quelques pompes chaque matin, mais là la concurrence est rude ! Il ne se gêne pas pour reluquer la demoiselle dans sa Clio verte. Bucolique, elle aussi ! Elle pourrait se fondre dans le paysage, sa robe est aussi verdoyante que les alentours. C’est curieux, j’ai tout à coup comme une impression familière à voir sa silhouette derrière la vitre sale. Zut elle avance ! Vite le tatoué, redémarre ! Pour une fois que les deux files de voitures roulent à la même allure, il ne faudrait pas la perdre de vue.

Pourquoi ai-je soudain le cœur qui s’emballe comme ça ? Est-ce que je rêve éveillé ? Je sais maintenant qui elle est. Pourtant sept mois nous séparent de notre dernier trajet en tram. De cette dernière fois où nous nous sommes croisés avant que je ne sois muté. Je ne connais rien d’elle et pourtant déjà tout. Son audace et sa fraîcheur, sa spontanéité… et ses lèvres.
Le destin nous joue des tours et des détours, mais je ne vais plus le laisser s’échapper. C’est comme un film au ralenti et pourtant tout va très vite. Nous voilà de nouveau tous arrêtés. J’ouvre ma portière et fonce vers la sienne. J’ai le souffle court mais je n’hésite pas : je l’ouvre sans attendre. Aussitôt son regard se porte vers moi. Un regard surpris entre le bleu du ciel et le vert des collines. Très vite je bafouille : « J’ai encore votre goût dans ma bouche » et ses lèvres se fendent d’une sourire heureux et ses prunelles pétillent pareillement.
Devant nous les voitures sont reparties. L’embouteillage semble se dissoudre aussi vite qu’il s’est constitué. Ce qui n’est pas le cas derrière nous. Des klaxons se font entendre, de voix aussi. Mais je ne veux plus bouger. Ni me trouver ailleurs. C’est ici que je veux être.
Je suis enfin arrivé.

 

laurence Délis ©