L’attente

Comme prévu le lieu était désert et silencieux. Le brouillard descendait, j’avais froid ; il faisait froid. On m’avait dit, « 22 heures 22, ne sois pas en retard, on ne t’attendra pas. » Alors pour être sûre d’être à l’heure, j’étais arrivée en avance. Et je ne pouvais m’empêcher de penser que j’aurais peut-être dû ne pas venir. C’est ce que je me répétais toutes les trente secondes. A la trente et unième, je quittais l’abribus et je marchais le long du large trottoir, puis je m’arrêtais et regardais en direction de la route. Je revenais ensuite sur mes pas. Le tout me prenait moins d’une minute. J’avais alors un instant d’hésitation, ce laps de temps d’incertitude où les questions fusaient. Allaient-ils venir ? Pouvais-je leur faire confiance ? Devais-je rebrousser chemin ? Repartir d’où je venais ? Retourner vers ce quoi je fuyais ? Continuer à avoir peur ?

Ce n’était pas seulement des questions, c’était ma vie que je soupesais dans l’attente et plus les minutes passaient plus elle pesait lourd, chargée de stigmates invisibles que j’avais longtemps jugé insignifiants. Mais aucune cicatrice n’est innocente quand l’oppression régit le monde.

22h21 Sous l’abribus, je me suis levée du banc sur lequel je m’étais assise. Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde. A peine voyait-on le bout de la rue. J’ai marché le long du trottoir et j’ai regardé en direction de la route. L’épaisseur du silence enveloppait jusqu’à mon envie de liberté. Ne pas céder à l’angoisse. Rester confiante.

Plus que trente secondes.

Vingt-neuf

Vingt-huit…

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 332. Les autres textes à lire ICI

En attendant le prochain pont

Un texte court pour jouer le jeu de l’agenda ironique sur WordPress. Merci à Camille , et Émilie, les organisatrices du mois de mai. Voilà quelques mots inspirés du thème du mois : « En attendant le prochain pont » dont j’ai repris sans scrupule le titre pour appuyer ce qui suit 🙂

En attendant le prochain pont, le temps.

Le temps qui tombe et chavire, ce fichu temps à durée indéterminée qui te happe si loin que tu en oublies pourquoi tu es là.

Rivé au port, dans l’attente, tu trembles un peu, sans doute frileux à l’idée de le franchir.

C’est un arrangement, comme ça, en attendant le prochain pont. Un arrangement qui façonne le temps. C’est entre les deux, un pont suspendu, avec la mer en dessous, le ciel au-dessus ou peut-être le monde contraire, la mer à la surface et le ciel face inférieure et vogue le navire loin des naufrages d’avant.

Tu penses à l’alchimie des corps suspendus, peau contre peau, qui, en attendant le prochain pont, palpitent.

C’est l’accord d’une passerelle, fragile édifice vivant qui se balance dans le vent. Tu tangues d’un lieu à l’autre, parfois trop fort, parfois trop lentement. Tu bascules d’un rivage à l’autre, dans des temps incertains. Tu t’accroches au souffle de l’autre, sans cesse en équilibre précaire.

Et puis… et puis finalement tu te dis que tout ça c’est loin de toi. Tu décides qu’attendre ne rend pas plus facile l’idée de vivre.

C’est une histoire de mouvement, une histoire qui s’étend dans le temps, un élan, un bond en avant.

Pas besoin d’attendre le prochain pont, la vie t’espère.