Sous le chapiteau du monde bleu, je nage.

le cirque bleu

Sous le chapiteau du monde bleu, je nage. Je nage dans un bercement infini. Le courant m’entraîne dans un flot ininterrompu et, sous mes écailles d’argent, mon cœur cascade le rythme du temps. J’effleure le murmure de l’onde, frôle le mouvement intemporel.Je glisse dans l’universel et l’immense. Un récital sans retenu, ni censure.  De ci, de là, des bulles éclatent dans des rires et l’eau varie bleue. Des touches de camaïeux expressifs réinventent les histoires.

Je sinue entre les danseuses et tour à tour des flaques de lumières serpentent dans lesquelles la Lune se reflète. Je peux alors entendre celle-ci jouer du violon. Des notes s’élèvent comme au commencement du monde, ça éclabousse le cœur et l’âme, ça bouscule soudain l’ordre des choses. Il nous faut attendre quelques accords avant que l’Oiseau ne se joigne à elle. Jaillit alors le son du tambour, les tempos s’enchaînent, fluctuent au gré de l’eau, j’entraîne les autres dans la danse, on virevolte et voltige, on joue d’équilibre avec funambules et trapézistes. On oscille dans le vent du large, dans les nuances céruléennes, les bleus se créent, s’animent, et se fondent.  Comme une pause, un soupir ou un silence, j’écoute alors le mouvement du temps, l’écho du présent, l’importance des choses et des êtres.

Je suis tout à la fois, eau, air, feu et terre, le souffle audacieux du monde.

 

En avril l’agenda ironique s’invite chez Estelle de L’atelier sous les feuilles. Il fallait se mettre dans la peau d’un poisson et laisser place à l’imaginaire en s’appuyant sur l’univers de Marc Chagall et plus particulièrement le tableau ci-dessus, Le cirque bleu.

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Je m’évade

bricàbroc300

À l’étage la pièce est grande et malgré les rideaux largement écartés et la fenêtre ouverte, il y fait toujours sombre. Moins qu’ailleurs dans la maison cependant. Il y a des livres sur les murs, des bibliothèques qui s’imposent.

C’est l’été. La chaleur monte en ce début d’après-midi. Aucune brise ne vient rompre l’air lourd. C’est ici que le calme a le plus d’impact. Je n’entends plus les cris, ni les silences emplis de violences. Ici est un lieu à l’abri du monde et tout autant ouvert au monde. Je puise l’existence dans les histoires et les mots que j’absorbe. Je m’évade.

Je m’évade pour oublier l’indifférence de ma mère et l’outrance de mon père. Quelques fois j’oublie où je suis, j’endors ma mémoire de tous les maux vécus, de chaque nuit où son souffle et son poids pèsent sur moi, et d’autres fois, y a pas moyen, non rien à faire, les mots et les histoires des livres ne suffisent pas à oublier la douleur, la déchirure, le dégoût.

Je m’évade. Et je me fous de savoir si j’en ai le droit ou pas, je me fous de savoir si être attirer par le vide est justifié ou pas. J’aspire seulement au silence. Celui qui apaise et me garde de la peur. Par la fenêtre, je jette un coup d’œil vers le sol, si loin et si proche. Je me penche. Le vide m’attire. Il m’aspire pour l’éternité dans le chant incessant des cigales. Pendant une fraction de seconde, je me demande si celui-ci va s’éteindre au même rythme que moi, puis plus rien n’a d’importance. Je m’évade. Je m’évade vraiment.

Ce texte a été écrit en réponse à l’atelier d’écriture n°300 : une photo, quelques mots de Bric à book

carnet de bord

2 avril

Ça m’aura pris un peu de temps. Il y avait toujours un truc qui ne convenait pas. proue 2aTrop grand, trop imposant, trop cher, trop cliquant. Mais c’était aussi l’hésitation qui me retenait. L’embarcation ne paye pas de mine, des couleurs passées, fanées, un bleu délavé, un blanc craquelé. Néanmoins la coque est solide, le pont patiné par les années et les climats traversés. J’ai pensé qu’elle m’attendait. Il y a, à la proue, ce visage éthéré qui respire la quiétude, le corps fluide sous le drapé de la robe et cette petite note farouche qui émane de l’ensemble.

J’ai écouté le clapotis des vagues sur la coque qui chante l’amplitude des pays lointains et ce que j’ai entendu  me raconte les vastes horizons, des variations possibles, une trêve peut-être accessible.

5 avril

J’ai trainé sur le port pendant quelques jours. Il pleut. Des giboulées échappées de mars. J’erre dans les troquets, j’y abandonne quelques pintes vides dans l’ombre des alcôves. Je suis dans l’attente d’un équipage. Deux marins se sont présentés — deux frères aux similitudes surprenantes — natifs d’une île lointaine qui ont roulé leur bosse sur toutes sortes de rafiots. Taciturnes, le visage buriné par les embruns et le soleil. Ils ont eu vent de mon prochain départ et semblent tentés par l’aventure. Ils n’ont pas posé de questions, ils disent qu’il est temps de partir pour eux et ça me suffit. Pour moi aussi il est temps.

09 avril

Nous quittons le port à l’aube. Les lampes-tempêtes se balancent sur le pont. Des éclats de lumières atténuées par la légère brume matinale.

Dans les eaux troubles d’avril, j’ai vu le port, le quai, les entrepôts, les bâtisses de la ville s’éloigner au fil du courant et du vent. Il y a longtemps que je n’aperçois plus notre maison. Bientôt ne demeure que l’étendue d’eau. À perte de vue. Peut-on se perdre lorsqu’on est déjà perdu ?

Daniel et Vincent sifflent un air de ritournelle qui parle de départ. Je n’ai rien dit sur l’itinéraire. Droit devant, là où l’horizon nous porte.

11 avril

Je respire l’air du grand large. Le vent est fort. Le soleil se montre timide, les nuages denses. Parfois des bourrasques soulèvent les vagues et nous tanguons au rythme de la mer. L’exactitude avec laquelle les deux frères manient les voiles et la synchronisation de leurs gestes ont quelque chose de reposant. Dans la nuit, la lune contemple son reflet et, au-delà, le noir est d’encre. Vincent a ouvert une bouteille du rhum. La dernière bouteille de chez eux. Il est tant que l’on y retourne, dit-il d’un air nostalgique. Je bois lentement. La chaleur du liquide ambré se propage dans mon corps, le réchauffe un instant. La sensation est éphémère, comme à chaque heure du jour ou de la nuit. C’est ainsi maintenant.

15 avril

Nous venons d’essuyer une tempête qui a déchiré la grand-voile. Le calme qui suit la violence que nous venons de subir — les vagues, immenses, frappant le pont, le vent hurlant mêlé de pluie, cinglant, le froid humide et pénétrant— me perturbe. J’ai la sensation d’avoir raté un rendez-vous. De ceux dont on ne revient pas.

En fin de journée le soleil réchauffe nos corps, nous sommes épuisés mais les réparations n’attendent pas. La nuit, le sommeil me tombe dessus pendant un moment et aucune pensée ne vient distraire mon repos. Un instant éphémère bienvenu.

16 avril

Le temps se maintient au beau, nous adoptons un rythme de croisière. Nous croisons des dauphins qui  nous suivent un long moment. Je me surprends à apprécier leur compagnie. C’est un peu comme si j’acceptais l’idée d’une présence. dauphinsC 1Deux d’entre eux s’approchent comme s’ils désiraient me dire quelque chose et cela amène un sourire sur mon visage. Pourtant quand ils filent au loin je pousse un soupir de soulagement. La solitude m’enveloppe comme une seconde peau.

17 avril 

Marin 1Vincent m’autorise à le dessiner.

Je vois bien que mon attitude intrigue un peu les deux frères. Nous faisons escale sur l’île des transitions mais je ne mets pas pied à terre. Les femmes ne vont pas t’attendre, disent-ils avec un sourire égrillard. Mais rien ici ne m’attire. J’attends le bout du monde, ce moment où, — je l’espère, je l’attends — plus rien ne m’atteindra.

18 avril

Le soleil est déjà haut et les deux frères ne sont toujours pas rentrer. L’impatience me gagne. J’ai soif de reprendre la course du vent, de laisser les embruns et le sel creuser mes traits. Qu’ils chassent enfin ceux de ton absence. Je veux retrouver la latitude que seule la mer me procure. Le reste du temps je me sens prisonnier de tout ce qui n’existe plus.

19 avril

L’infinitude me rassure. J’éprouve un besoin grandissant de ne plus me heurter à qui que ce soit, à quoi que ce soit. Demain nous faisons escale sur l’île des marins perdus. Daniel affirme qu’elle est hantée par tous les naufragés du monde. Malgré la crainte superstitieuse qui anime les deux frères j’ai décidé de m’y arrêter. Je descendrai, me mêlerai à la population. Mais il n’y a personne sur cette foutue île, marmonnent-ils. Eh bien tant mieux, je réponds.

20 avril  On aurait dû l’appeler l’île aux oiseaux. île 4DUne multitude de volatiles y séjourne et frappe le silence auquel j’aspire. J’arpente la plage, trouve au détour d’une anse, des roches où escalader. Je domine l’île à présent. L’océan et le sable blanc aussi. Le bateau me paraît minuscule, je devine les marins sur le pont. Le vent se lève. Je regarde le ballet des oiseaux qui volent dans les courants ascendants. Je me penche un peu. Mon regard happe le vide un long moment. Puis je me détourne et marche longtemps. Jusqu’à la nuit.

21 avril

La sollicitude de mon équipage devient pesante mais je la comprends. Et je me suis attaché à ces deux types plus que je ne le montre. De plus en plus souvent ils sifflent des airs de chez eux et dans leurs voix leur accent devient plus prononcé. Si le vent se maintient, d’ici deux jours nous devrions voir les contours de leur île.

Tu devrais rester quelques temps. Tu vas aimer les gens d’ici, dit Daniel. Et après un silence, Vincent ajoute un sourire dans sa voix : Tu aimes déjà notre rhum.

île 2

23 avril

Je n’ai pas encore trouvé de trêve accessible, sans doute est-ce trop tôt. Je vis en bordure de l’existence. Elle reste comme un battement qui prend fin à chaque fois que j’ouvre les yeux et pareillement lorsque je les ferme. Le souffle qui me manque. L’abîme si grand.

Toutes les terres du monde n’y changeront rien, mon inaptitude à vivre sans toi est une présence des plus tenaces. Où que se porte mon regard tu n’es plus là.

En avril, c’est Martine qui accueille l’agenda ironique pour une expédition aquatique. Pour les détails de la virée c’est par ici.