Avis de recherche

Il y en avait dans tout le quartier. Difficile de ne pas les voir, difficile d’y rester indifférent. Madame la directrice hésitait entre éclat de rire et exaspération. Elle entendait déjà Monsieur le maire lui reprocher de ne pas savoir tenir ses résidents. Il faut dire que Robert avait frappé fort. Il avait placardé des annonces partout. Sur le panneau d’affichage de l’école primaire, sur celui du collège et du lycée. Et ceux de la campagne électorale, recouvrant sans vergogne les visages des candidats. Il avait déposé des flyers chez les commerçants, avait osé en lâcher quelques-uns à l’accueil de la mairie. Ce n’était pas son premier forfait et ‒ espérait-elle, secrètement ‒ pas le dernier. Le bougre savait égayer les journées et tant pis s’il utilisait la photocopieuse et la rame de papier de son bureau comme étant les siens. Au début, Madame la directrice l’avait soupçonné d’avoir fait un double de clé mais non, Robert crochetait les serrures avec art et discrétion. Tout bien considéré elle ne voulait pas le voir s’arrêter. Le vieil homme était un peu pitre, provocant et pétri de tendresse, tout cela à la fois et depuis qu’il était venu vivre dans la résidence, l’ambiance avait considérablement changé. On y entendait des rires. Ça valait tous les désagréments qu’il provoquait par ailleurs.

Bien entendu à l’entrée de la résidence, le format de l’affiche était beaucoup plus imposant. Le vieil homme avait encore ses entrées auprès de certaines agences publicitaires et Madame la directrice reconnaissait qu’il avait l’œil pour saisir des instants particuliers. La photo était en noir et blanc et avait un grain qui invitait à la nostalgie. On y voyait un tricycle de gamin abandonné sur une portion de piste cyclable. Comme souvent le texte qui accompagnait le cliché était à double sens. Et sur le moment Madame la directrice ne sut trop comment interpréter celui-ci.

Robert y avait inscrit en lettres capitales, police Time New Roman : RECHERCHE ENFANCE DISPARUE


Une photo, quelques mots : Bric à book 324

Crédit photo : © Sabine Faulmeyer

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Quadrilatères sur fond noir

Fallait-il y trouver un sens ? se demandait Charlie, figé devant l’espèce de sculpture moderne qui prenait un espace dingue dans la salle. Anna lui avait dit, Je te rejoins au musée, comme si c’était un lieu qu’il fréquentait habituellement alors qu’il n’y mettait jamais les pieds. Il éprouvait une sorte d’inimité pour ces lieux de culture qui tendait vers l’intellectualisation systématique. Il n’y comprenait rien, et les rares fois où il avait été forcé de s’y rendre il s’y était profondément ennuyé. Anna, au contraire ne manquait aucune exposition, fascinée par l’inventivité et l’à-propos dont faisaient preuve les artistes pour s’exprimer. Le problème venait peut-être de là, se disait Charlie. Son incapacité à exprimer ce qu’il aimait ou pas. Il pouvait dire qu’il aimait le chocolat et détestait le chou. Qu’il préférait marcher plutôt que conduire. Ça c’était dans ses cordes. Mais pour le reste c’était difficile et Anna le lui reprochait de plus en plus souvent.

La sculpture ‒ mais pouvait-on parler de sculpture ? ‒ était plongée dans l’obscurité et dominait l’espace. Elle représentait un carré central au liseré lumineux autour duquel des quadrilatères s’entrecroisaient. Les lignes croisées, sorte de carrefours inhérents qui cassaient la rigidité de l’œuvre, ‒ ou la renforçait, Charlie n’arrivait pas à se décider ‒ partaient loin, et si Charlie ne détournait pas la tête il pouvait imaginer qu’elles étaient infinies. C’était peut-être bien ce qui le perturbait le plus. Cette idée d’infinitude le prenait au dépourvu. Il préférait nettement se concentrer sur le carré central qui attirait à la fois l’ombre et la lumière, et qui, lui, n’évoquait rien d’autre qu’un carré. Charlie resta ainsi quelques longues minutes à regarder le centre de la sculpture, se demandant combien de temps encore il allait patienter avant de quitter la salle. Il pouvait tout aussi bien attendre Anna devant le musée et lui dire, Viens, allons faire un tour au parc. Allons nous allonger sur l’herbe, allons voir les arbres et les enfants qui courent autour des gens qui flânent. Mais Anna n’aimait pas les parcs.

Charlie retint un soupir. « Quadrilatères sur fond noir ». Tu parles d’un titre à la con, se dit-il au moment où Anna se matérialisait à côté de lui. T’en penses quoi ? lui demanda-t-elle avec fébrilité. Et avant même qu’elle ne se lance dans un postulat qui ne souffrait aucune comparaison, il répondit : rien.

Une photo, quelques mots : Bric à book n°323

Crédit photo : Steven Ramon

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro. Tu avais dit dix-sept heures et pour une fois j’étais presque à l’heure. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et malgré la pénombre qui contrastait avec la clarté extérieure je ne t’y ai pas vue. J’ai hésité un moment avant de ressortir. J’ai arpenté la place. Scruté chaque terrasse des bistrots. Regardé les filles qui me faisaient penser à toi mais aucune n’avait ta chevelure. Il était dix-sept heures vingt et tu n’étais toujours pas là. Je t’ai envoyée un sms. J’ai écrit Tout va bien ? tout en pensant que non ça n’allait pas puisque tu n’étais pas là. J’avais déjà en tête un nombre incalculable de scénario sordides en tête. Le plus récurrent racontait ton enlèvement par un tueur fétichiste de jeunes femmes aux cheveux rose. Obsédé par les barbes à papa que sa mère lui avait toujours refusé étant gamin, il assouvissait, depuis, sa vengeance. C’était tordu, complètement improbable et très stupide. Une de ces histoires qui me traversait souvent le crâne et sur lesquelles je ne m’arrêtais jamais.

Je me suis tourné à nouveau vers le café Perro Negro. En terrasse se trouvait un couple de touristes assis devant leur verre. La femme, jambes nues croisées, concentrée sur sa lecture, lisait une brochure touristique. L’homme buvait de grandes gorgées de bière. On aurait pu croire chacun indifférent à l’autre mais en dépit de leur attitude distante je descellais une certaine complicité silencieuse. De celle qui atteste des années de vie commune. J’aurais pu leur inventer une histoire, trouver une raison à leur halte dans ce café où je venais régulièrement. Après tout, mes carnets regorgeaient d’histoires glanées dans ces lieux. Seulement je n’avais en tête que cette idée de tueur fou de chevelures couleur barbe à papa.  Il allait falloir que je te dise combien cette teinte allait finir par me rendre fou moi aussi.

Je crois que j’ai senti ta présence avant même de te voir. Je savais que si je me détournais de la façade du Perro Negro tu serais là, juste derrière moi, à attendre je ne savais trop quoi. J’ai perçu ma propre hésitation. Face à moi, comme figé sur un cliché de carte postale, le couple n’avait pas bougé. La femme était toujours plongée dans sa lecture, l’homme finissait son verre. J’ai senti ton souffle. Tout près. Tes seins contre mon dos, tes bras m’enlaçant. Ta chaleur si belle. Émouvante. J’ai fermé les yeux. Tu vibrais d’une euphorie palpable. Une gaieté familière qui me rappela soudain le pourquoi de ton retard.  J’ai hésité à me tourner vers toi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A chaque fois, tu m’as surpris. A chaque fois, je n’ai pas eu le temps de m’y habituer que déjà tu étais autre.

Et pourtant. Rose, bleu, violet, vert, ou toutes les couleurs de l’arc en ciel auront beau s’épanouir dans ta chevelure, ils ne changeront rien de mon regard lorsque je te vois.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 322

Crédit photo © Nick Cooper