La route

Tu m’as demandé de t’attendre. J’ai du mal à estimer le temps passé. Quelques minutes, quelques heures ? Dans l’habitacle, l’heure ne s’affiche plus sur le tableau de bord mais le moteur tourne encore. Il y a des arbres autour de moi. Et leurs grandes branches.

Ça me rappelle la série SF qu’on a regardé la semaine dernière. Dans un épisode, il n’y avait plus aucun appareil électronique qui fonctionnait. L’atmosphère était oppressante, la forêt constamment dans le brouillard, avec l’ombres des arbres envahissante. T’étais blottie contre moi, tu disais, ça va mal finir, je ne veux pas voir ça. Moi, dans ces moments-là j’ai l’impression d’être un héros parce que dès que tu viens contre moi, tu glisses dans un sommeil paisible. Et te regarder dormir, ça m’apaise à mon tour.

Dans l’attente, j’y pense. C’est dingue comme je pense à toi. Ça occupe tout l’espace. Il y a ta voix, ton sourire et tes larmes tout ça à la fois. Les souvenirs affluent à une allure folle. Je saisis chaque moment vécu. Je baigne à l’intérieur puis je m’échappe.

Je crois qu’il va falloir que je poursuive sans toi maintenant. Ne m’en veux pas. Il y a cette route qui m’attend. Je ne sais pas trop ce qu’il y a au bout, et pour tout te dire ça n’a pas beaucoup d’importance.

Je sais juste qu’il faut que j’y aille.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 326. les autres textes à lire ici

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Je rêve d’indifférence

Je n’y arrive pas. Non. Rien à faire. On me l’a pourtant dit et redit. « N’y prête pas attention, tu sais comme sont les gens. Toujours à juger avant même de connaître. » Mais je n’y arrive pas. Et ça me fait mal à chaque fois. C’est terrible de vivre avec ce regard pesant, constamment porté sur moi. Et lorsqu’il est fuyant, c’est parfois pire. Où que j’aille, je porte le même poids. Comme si je n’avais pas déjà assez à porter. Moi, ce que j’aimerais c’est être invisible aux yeux des passants et des anonymes. Ne pas devoir justifier mon droit d’exister.

Je rêve d’indifférence.

Une photo, quelques mots Brik à book 325

Credit photo : © Arthur Humeau

Avis de recherche

Il y en avait dans tout le quartier. Difficile de ne pas les voir, difficile d’y rester indifférent. Madame la directrice hésitait entre éclat de rire et exaspération. Elle entendait déjà Monsieur le maire lui reprocher de ne pas savoir tenir ses résidents. Il faut dire que Robert avait frappé fort. Il avait placardé des annonces partout. Sur le panneau d’affichage de l’école primaire, sur celui du collège et du lycée. Et ceux de la campagne électorale, recouvrant sans vergogne les visages des candidats. Il avait déposé des flyers chez les commerçants, avait osé en lâcher quelques-uns à l’accueil de la mairie. Ce n’était pas son premier forfait et ‒ espérait-elle, secrètement ‒ pas le dernier. Le bougre savait égayer les journées et tant pis s’il utilisait la photocopieuse et la rame de papier de son bureau comme étant les siens. Au début, Madame la directrice l’avait soupçonné d’avoir fait un double de clé mais non, Robert crochetait les serrures avec art et discrétion. Tout bien considéré elle ne voulait pas le voir s’arrêter. Le vieil homme était un peu pitre, provocant et pétri de tendresse, tout cela à la fois et depuis qu’il était venu vivre dans la résidence, l’ambiance avait considérablement changé. On y entendait des rires. Ça valait tous les désagréments qu’il provoquait par ailleurs.

Bien entendu à l’entrée de la résidence, le format de l’affiche était beaucoup plus imposant. Le vieil homme avait encore ses entrées auprès de certaines agences publicitaires et Madame la directrice reconnaissait qu’il avait l’œil pour saisir des instants particuliers. La photo était en noir et blanc et avait un grain qui invitait à la nostalgie. On y voyait un tricycle de gamin abandonné sur une portion de piste cyclable. Comme souvent le texte qui accompagnait le cliché était à double sens. Et sur le moment Madame la directrice ne sut trop comment interpréter celui-ci.

Robert y avait inscrit en lettres capitales, police Time New Roman : RECHERCHE ENFANCE DISPARUE


Une photo, quelques mots : Bric à book 324

Crédit photo : © Sabine Faulmeyer