Martha

Je suis debout avant le lever du jour et Martha me sert mon café. Ni l’un ni l’autre ne sommes très bavards, surtout le matin alors on boit le café en silence. Aujourd’hui c’est jour de marché pour Martha. Je l’aide à charger les conserves de légumes et les confitures dans la camionnette et puis je vais m’occuper de ma terre. Si on veut qu’elle soit généreuse faut la travailler lentement, faut l’écouter aussi. Et compter sur le soleil et la pluie. Y a encore beaucoup à faire avant l’automne.

A la fin de la journée, je retrouve Martha devant la maison. Elle est en train d’écrire. Martha, elle peut écrire n’importe où, ça ne la dérange pas. C’est elle qui s’occupe des comptes et de toute la paperasserie. Elle lit bien aussi. L’hiver, certains soirs, elle me fait la lecture. Elle m’a fait découvrir la poésie. J’aime bien les sonorités des rimes entre elles. Alors quelques fois elle en lit à voix haute et si je m’endors dans le fauteuil pendant la lecture, elle ne m’en veut pas parce sa voix m’accompagne même dans mon sommeil.
Au fond, moi ça me suffit. Ma terre qui nous nourrit et Martha. J’ai pas besoin de plus pour être bien.

Concentrée comme elle est à écrire, elle ne m’a pas entendu venir. Je suis assez près pour une vue en contre-plongée sur ce qu’elle note et tout ce que je distingue clairement ce sont des chiffres et parfois un mot s’il n’y a pas trop de lettres. Sinon je suis perdu. C’est sûr, elle sait y faire Martha. Moi, j’ai jamais eu le temps d’apprendre, y avait toujours à faire dans la ferme de mon père et ensuite quand Martha m’a dit oui, on est parti pour Le Nouveau Monde. Bien sûr il a fallu apprendre de l’autre, mais entre taiseux la compréhension elle vient facilement, c’est un peu comme la terre qui nous a accueilli, faut rester à l’écoute. Un soir, j’ai compté les années. Toutes les années passées à ses côtés. Je n’étais pas très sûr de moi, alors j’ai demandé à Martha. Elle m’a souri comme la première fois qu’on s’est vu.
C’était il y a quarante trois ans et je suis heureux qu’elle m’ait dit oui.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 355

évolution

La première fois que je suis (re)venu, le fleuve scintillait sous la lune et les rives étaient aussi éloignées qu’elles le paraissent. Nulle ville n’avait encore fait son apparition, les terres étaient vastes et riches, à peine foulées par les premiers peuples.

Au fil du temps les avancées sur ce monde ont été spectaculaires. Et pourtant, à chaque fois que je reviens je constate combien l’évolution est lente, semée d’embûches, emplie de retours en arrière et de grands bonds vers l’avenir. Nous sommes petits, malhabiles, à peine nés dans l’immensité de l’univers. On s’élève, on chute, on s’élève à nouveau.

Sous couvert de progrès, les siècles des hommes érigent de larges barrières et brûlent les étapes à grand renforts de ruptures. Il n’est plus question de construction – d’évolution ? – mais de dislocation. J’entends, comme un battement qui s’épuise, l’érosion des âmes et des corps. Aujourd’hui le monde s’essouffle et je suis impuissant à y changer quoi que ce soit. Je reste simple spectateur.

Je reviendrai. Je reviendrai un jour sans artifice, ni illusion. Peut-être alors mes semblables verront-ils autre chose que la lumière jaillissante de mon mouvement de rotation. Peut-être verront-ils enfin la percée vers d’autres mondes qui s’ouvrent sans cesse à nous. Peut-être prendront-ils enfin conscience de l’infinitude des choses.

Après tout, moi aussi j’ai connu le même cheminement.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 354

Street art

La nuit dernière les flics m’ont coursé jusqu’au pont. J’ai cru que je n’arriverais pas à les semer. Heureusement le squat n’est pas visible de la route. Ni du pont. Et la rivière est un barrage naturel qu’aucun flic ne veut franchir. C’est sûr qu’avec tout ce qui se déverse dedans ça en fait fuir plus d’un. Tant mieux pour moi. Par prudence j’ai quand même dormi sous le pont au cas où l’un d’eux deviendrait téméraire de ce côté de la ville.

Ça devient de plus en plus difficile de déjouer leur vigilance. Faut dire qu’avec les caméras à chaque coin de rue, dans tous les endroits publics, on est sans cesse sous surveillance. Discrète bien sûr, la surveillance. C’est avant tout pour notre sécurité, on nous le répète bien assez. Pourtant sous les lumières factices et la facilité avec laquelle nous pouvons communiquer, travailler, jouer, penser, on a oublié de vivre. Ça s’est fait sans heurt, on a trouvé plus simple qu’internet et les réseaux sociaux deviennent le lieu où il fait bon vivre. La famille ? les amis ? C’est plus économique et moins compliqué derrière son écran. On évite les conflits, on efface le moindre mal que l’on pourrait nous faire. Et si l’on persiste à nous critiquer, à nous pourrir l’existence virtuelle, il est facile de changer de réseau social, de compte, de nom. On recommence ailleurs. Sans bouger de chez soi, sans avoir conscience de ce qui se vit dans sa propre maison.

Le jour où j’ai pris la décision de partir, ma petite sœur Léa, pleurait. Je crois qu’elle avait faim ou bien était-elle fatiguée, les deux sans doute et j’avais gueulé contre mes parents qu’il fallait qu’ils se bougent, que ce n’était pas à moi de m’en occuper tout le temps. C’est à peine s’ils m’ont écouté, ils n’ont même pas sorti la tête de leur écran pour me dire que ma crise d’ado il était temps qu’elle cesse. Ma mère a cependant réagi. Elle a quitté l’écran de son téléphone et s’est saisie de sa tablette. Elle l’a allumée pour faire patienter ma sœur. Ma sœur de quatre ans qui n’avait rien connu d’autre que ces foutus écrans depuis qu’elle était en âge de tenir un objet. Dans le squat où je vis, on est des dizaines à avoir vécu le même genre d’indifférence de la part des nôtres.

Je me souviens pourtant d’un truc important que Léa tenait quelquefois dans sa main. C’était ma main lorsqu’on allait au parc de la ville. On aimait bien passer du temps devant l’étang où nageaient les canards et les cygnes et puis courir après les pigeons. C’était le plus grand parc de la ville et il n’y avait jamais personne. Juste Léa qui me tenait fort la main.

Je l’ai aperçue la semaine dernière devant l’arrêt de bus. Elle a drôlement changé. C’est presque une jeune fille à présent. Je l’ai longtemps observée avant de l’appeler, de faire un signe de ma main et j’ai espéré. Espéré comme un con qu’elle lève les yeux de son fichu téléphone pour me regarder. Mais non, bien sûr que non. Elle n’a rien entendu, n’a rien vu d’autre que ce qui se passait sur son écran. Elle est montée dans le bus, et tout comme les autres passagers, elle s’est assise à la première place libre. Peu importe qui se trouve à côté d’elle, chacun muré dans son monde virtuel, n’existe plus en dehors de la toile.

Depuis je fais un rêve. Celui de croire qu’elle ne m’a pas oublié. Je rêve que chaque dessin que que je peins sur un trottoir ou sur un mur lui rappelle ce grand frère qui prenait le temps de l’aimer différemment.

Atelier d’écriture Bric à book 353 une photo, quelques mots avec comme thématique interdite l’enfance

La porte

Soucieux de ne pas déranger les habitants, j’étais entré sans bruit dans la maison. Elle avait vieilli, les parements avaient perdu leur faste et elle portait nombre traces du temps qui passe. Avant d’en faire le tour, je voulais prendre le temps de me remémorer l’ambiance particulière dans laquelle nous avions baigné Jeanne et moi. On se retrouvait souvent les jours de pluie dans le large couloir qui menait au jardin et qui avait vu beaucoup de nos glissades finir en éclats de rire. Ce passage avait été un de nos terrains de jeu de prédilection et si je fermais les yeux, je pouvais encore entendre ces éclats emplis de gaité comme si la maison avait absorbé chacun d’entre eux. Bien sûr on ne s’approchait pas de la porte, Jeanne paniquait dès que je m’y aventurais trop près.

Le lieu sentait toujours les essences d’arbres, les feuillages et la terre humide. Les plantes avaient considérablement poussé depuis mon départ car il se formait comme un toit végétal au-dessus de ma tête. Je crois que cela aurait plu à Jeanne. Elle rêvait de voyages dans des contrés sauvages, dans la jungle africaine ou dans les forêts amazoniennes. Elle devenait guerrière, chasseuse, exploratrice, découvreuse de terre nouvelle et m’entraînait sans trop de mal dans ces voyages au long cours. Quelquefois, à sa demande, on s’asseyait côte à côte sur le carrelage froid et, le dos appuyé contre le mur, je lisais à voix haute un roman pioché au hasard dans la grande bibliothèque. Les livres jaunis par le temps et imprégnés d’humidité exhalaient le parfum de ces vieux objets figés dans le temps et j’associe toujours cette odeur à ces moments de lecture. Assoiffée d’aventure Jeanne se projetait dès les premières lignes dans ces récits de voyages. Elle me disait, « Tu verras, un jour, je partirais d’ici, je ferais le tour du monde et toi tu écriras mes mémoires ». Elle disait aussi, comme un avertissement « Ne cherche pas à ouvrir la porte qui mène au jardin, il faut préserver le mystère, refuser ce que l’on veut nous faire croire. Promets-le-moi, insistait-elle et j’acquiesçais d’un hochement de tête. J’étais prêt à beaucoup lui promettre pour ne pas voir l’inquiétude et la peine envahir ses traits.

Jeanne n’est plus là à présent, elle est partie dès que je lui ai annoncé que je quittais la région pour poursuivre mes études. Ce jour-là elle n’a pas flanché, elle ne s’est pas retournée. « Ne regarde pas », m’a-t-elle dit. Mais je ne l’ai pas écoutée. Je l’ai vue ouvrir la porte et franchir le seuil qui menait au jardin. Il y avait foule et une sorte de banquet avait été installé. J’entendais comme des rires et des voix lui souhaiter la bienvenue. Le soleil paraissait se refléter de partout. J’avais du mal à garder les yeux ouverts tant la lumière absorbait tout, même la silhouette de Jeanne perdait consistance. Elle disparaissait de ma vue même si je devinais encore sa présence. La porte s’est refermée. Je me suis alors détourné et j’ai poursuivi ma propre route.

Toutefois je n’oublie pas, et comme un souvenir que l’on chérit, je reviens chaque année à cette date anniversaire où elle a franchi la porte. Je ne sais pas si elle me voit, si elle sait qu’aujourd’hui elle hante les romans que j’écris. Je l’espère un peu. C’est une sorte d’hommage que je lui rends, en souvenir de tous ces jours partagés où elle m’apparaissait, esprit à l’aspect réel, auréolée de mystère.

Une photo, quelques mots. Bric à book 352 les autres textes à lire ICI

De l’autre côté du monde

On ne peut pas parler de rendez-vous, enfin peut-être. Qui sait ? Il en faudrait peu pour que cette heure change le cours des choses. C’est ce que je me dis à chaque fois que je viens m’asseoir ici.

Malgré le vent, je suis calé confortablement et mes yeux et mon souffle se calquent à la vue qui me fait face. S’il y a une chose qui ne change pas, c’est bien celle-ci. Cet espace ample, immuable.  Évidemment ça confirme l’insignifiance de nos vies, quelques grains de poussière se frottant les uns aux autres dans l’immensité de l’univers. Je suis sûr que tu aimerais m’entendre te dire ça, alors je le pense maintenant comme si tu étais là. Et puis je te dis combien la lumière est belle, d’une couleur automnale aux reflets d’opale. Les effluves aussi rivalisent de densité pour raconter le lieu. Ça me rappelle le parfum de tes cheveux, cette note iodée mêlée à celle des herbacés qui longent le sentier. Alors je pense aux kilomètres qui nous séparent, à ce face à face trop éloigné, ce rendez-vous que l’on prolonge l’un et l’autre chacun de l’autre côté du monde.

Les jours n’ont pas la même saveur depuis ton départ. Si peu d’heures vécues ensemble, des heures qui ont secoué nos univers, ‒ c’est toi qui le dis et je te crois ‒ jusqu’à rendre tangible un lien ténu. Je scrute la distance, le temps qui s’étire loin l’un de l’autre.

Au-delà de l’horizon, je te vois, je te respire comme si tu étais là.

Une photo, quelques mots Bric à book 350 avec comme thématique interdite : la mer.

Derrière l’objectif

A gauche de l’objectif, se trouvent Irène et Marie et à droite Anne et Geneviève. Mes frangines. A la naissance d’Irène, si toute la famille espérait un garçon, moi j’ai été contente de savoir que j’allais avoir une sœur avec qui jouer. C’était un bébé calme qui souriait tout le temps et il était aisé de s’en occuper. J’aimais particulièrement les moments où je me retrouvais seule avez elle pendant qu’Anne et Geneviève étaient à l’école. Mais ça n’a pas duré longtemps parce que Marie a pointé son nez dix mois plus tard.  

Je n’ai pas réalisé de suite combien la fratrie allait être chamboulée avec sa venue. Ça s’est fait sans heurt, comme une évidence où chacune de mes sœurs a trouvé sa place. L’entente des aînées, la connivence des benjamines. Ça faisait rire mon père et si ma mère s’en abstenait, je voyais sa moue attendrie et sa fierté d’avoir des filles si complices. Moi, j’étais entre deux. Trop jeune pour mes sœurs aînées qui n’avaient guère envie de partager leurs jeux de « grandes » mais finalement pas si jeune que ça puisqu’il m’incombait de surveiller les benjamines afin de soulager maman qui peinait à recouvrer sa santé après sa dernière grossesse. J’étais spectatrice plus qu’actrice de cette fratrie, cherchant le fragile équilibre dans l’alignement de deux duos.

Il m’aura fallu des années pour arriver à saisir cet équilibre ; des années d’instabilité avant de comprendre où me situer. Mais le jour où j’ai réalisé l’évidence de ma place, tout m’a paru plus grand, ouvert à une multitude de projets à venir. J’en ai même fait ma profession. Depuis des années maintenant je fige le temps et les gens. Mes photos font même le tour du monde.

Pourtant à chaque été qui me ramène quelques jours près de mes sœurs, je sais que derrière mon objectif elles restent mon sujet préféré à immortaliser.

Une photo, quelques mots. Bric à book 349

un escarpin rouge

J’ai enfourché mon vélo avant que ma mère ne surgisse sur le seuil de la maison, et sa phrase « t’as fini tes devoirs ? » ne m’a atteint qu’une fois que j’ai été sur le chemin. Je roule vite, en zigzaguant entre les racines et les nids de poule. Je connais par cœur chaque vice du sentier qui descend vers le canal. C’est dimanche, un des derniers jours de septembre et il fait beau. Comment maman peut-elle m’imaginer assis devant mon bureau à faire mes devoirs alors que le soleil et l’air chaud se montrent si généreux ?

Antoine m’attend déjà devant le canal. Il arrive toujours avant moi parce que chez lui personne ne se préoccupe de ses devoirs. Non pas qu’il en ait besoin parce qu’Antoine il lui suffit d’écouter en cours pour retenir les leçons. Il ne s’en vante pas et moi, je me fiche qu’il soit plus vif que moi, qu’il lise déjà des livres complexes, je m’en fiche parce qu’on est tous différents et ça, j’ai pas besoin de bouquins pour le comprendre.

Antoine me salue d’une poignée de main. Il est déjà en maillot. T’es presque à l’heure, sourit-il. J’ai fait au mieux, je réponds en lorgnant vers la femme qui regarde l’écluse. Je n’aime pas quand il y a gens qui viennent par ici. À cette heure-ci ce lieu c’est un peu le nôtre. Je ne sais pas pourquoi je remarque les chaussures de la femme. Sans doute à cause de la couleur. Elle porte des escarpins rouges. Rouge comme le maillot d’Antoine. C’est qui ? je demande, contrarié. Aucune idée, dit Antoine et dès que j’abandonne mon short et mon tee-shirt sur le bord du quai, sa grande main se saisit de la mienne et il m’entraîne au-dessus du canal.

Antoine plonge et j’attends de l’apercevoir à nouveau à la surface de l’eau avant de plonger à mon tour. On crie à chaque saut, c’est comme si le monde était à nous et il y a cet instant fébrile où avant de chuter on est aussi libre que l’air. On saute à tour de rôle et puis le dernier saut on le fait ensemble, main dans la main. Antoine me regarde toujours au moment où on se trouve en suspension. Et son regard, son regard m’accompagne ensuite toute la nuit. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas fait attention à ce qui se passait autour de nous. J’ai entendu Antoine, qui, à chaque ouverture de l’écluse, chantonne : « Tourne, tourne la manivelle et la chevillette cherra » comme un hommage à Charles Perrault qu’il affectionne et comme d’habitude on s’est penché pour voir les portes s’ouvrir et les remous que fait l’eau. C’est à ce moment que j’ai remarqué l’absence de la femme sur le quai. J’aurais aimé me dire qu’elle était partie pendant qu’on s’amusait à plonger. Mais comme un rappel à sa présence, sous nos yeux effarés, un escarpin rouge gravitait dans les remous.

Une photo, quelques mots. Bric à book 348 avec comme consigne supplémentaire un mot à placer obligatoirement dans le texte : « chevillette »

Le dernier été

Ce dernier été passé ensemble, selon le temps qu’il faisait on se retrouvait soit chez Paul qui habitait un grand appartement sous les toits, soit sous le tilleul au fond du jardin de Clément et c’était celui qui aurait le privilège d’être assis à côté d’Hélène. Moi, je préférais lui faire face. Dans la pénombre, on allumait des bougies et les ombres sur les murs prenaient vie au fil des histoires que racontait Hélène. Elle-même avait le visage brouillé de mille signes, des rides apparaissaient sur son front lisse, ses yeux devenaient démesurés, sa bouche s’agrandissait, je pouvais voir ses dents, sa langue et toutes les moues tordues qu’elle affichait au changement de sa voix, à chaque mimique.

Les ambiances sinistres avaient sa préférence et si nous évoquions l’idée de changer de registre – par exemple regarder des séries glauques sur Netflix – , elle se levait d’un bond, et sa démarche, ses gestes – surtout quand elle allumait sa cigarette et la portait à sa bouche – , étaient joués avec emphase. Elle avait le sens du drame, aimait s’y complaire, surjouait avec un plaisir évident. Et le nôtre était celui de l’écouter et pour celui qui se trouvait à côté d’elle, la perspective de l’effleurer amplifiait la satisfaction.

Moi, je la dessinais. Avec tous ses petits défauts et ses grandes qualités. J’aurais pu croquer la malice de ses yeux, l’expressivité de ses yeux, sa gestuelle autant de fois que nécessaire, j’avais le sentiment qu’elle m’échappait toujours.

La seule fois où j’étais parvenu à saisir l’expression de son regard, elle racontait le rêve qu’elle avait fait la nuit précédente. Je me souviens du vent qui soufflait fort à travers les interstices des volets et la pluie d’orage qui battait tout aussi fort. L’air sentait le tabac froid et le joint que nous venions de partager. Hélène parlait bas, moins expansive qu’à l’accoutumée, comme encore imprégnée du rêve qui, la veille, l’avait maintenue éveillée de longues heures. Ses bras encerclaient ses jambes relevées. De sa voix perlait l’inquiétude. Elle disait que son rêve n’avait rien d’un rêve, c’était comme si elle avait su avant même de voir. Voir quoi, avait demandé Clément. Et Hélène avait répondu dans un souffle ténu, la route, celle qui mène au funiculaire. Puis, après une pause qui l’avait faite frémir, elle avait ajouté y avoir vu une fillette. Et sa voix avait l’intonation montante dénotant l’affolement. La fillette sur la route, disait-elle, la fillette c’était ma sœur. Ma sœur dans sa petite robe d’été. Elle courait, comme elle le fait souvent, avec ses bras qui deviennent balancier, comme pour l’aider à maintenir son équilibre. Elle courait au milieu de la route et j’avais beau lui dire de s’arrêter elle ne m’entendait pas.

A ce moment-là, Hélène m’avait regardé et j’avais saisi au fusain et d’un trait fiévreux, la lueur inquiète de son regard, le pli soucieux entre ses yeux, la ligne mince de ses lèvres affaissées. Et comme elle mettait du temps à poursuivre, on l’avait pressée de questions, puis on avait plaisanté et tenté de dérider son visage soucieux avec quelques bières et on avait de nouveau fumé. Et lorsqu’elle s’était endormie on s’était un peu battus pour savoir qui dormirait contre elle. Allongés sur les matelas, rassurés par la chaleur des uns et des autres, on avait dormi jusqu’au début de l’après-midi.

C’est la sonnerie de son téléphone qui nous avait réveillés. Le fait même que le père d’Hélène l’appelle nous avait surpris, puis au son de sa voix, en écho au rêve qu’elle avait fait, on avait saisi le drame nous percuter comme un présage négligé.  

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 347 avec comme thématique interdite : l’enfance

Jusqu’au clap final

Onze prises. Onze ! Ils lui ont dit, on a besoin de toi à sept heures et au plus tard dans trois heures, tu es libre. Mais c’est sans compter sur les problèmes techniques qui se sont greffés au fil de la matinée. A ce rythme il va rater son rendez-vous de début d’après-midi. Bon sang que c’est long, l’attente. Ces temps-ci il cumule et il est fatigué.

C’est qu’il bossait aussi la nuit dernière. En extérieur, cette fois-ci, devant une gare routière. Il a dû faire face au brouillard, à la pluie et au vent glacial. La totale. Il a d’ailleurs cru qu’il allait attraper une pneumonie. Au moins là, il évite les courants d’air froid et les intempéries de saison.

Il se demande quelle heure il est. Il pense que, mine de rien, il peut soulever le haut de son gant et, ni vu, ni connu, regarder sa montre. Il faut rester discret bien sûr et éviter de bouger à cause du réglage de la lumière et du cadrage exigé par le grand chef.

Allez, c’est reparti pour un clap de plus ! Il réajuste son gant. Regard camera. Visage grave, légèrement incliné vers le bas. Compter jusqu’à dix dans sa tête, puis lâcher sa réplique. C’est la seule qu’il prononce dans ce long métrage. Il fait avec. Ça fait trente ans qu’il joue, trente ans qu’il galère de casting en casting, à jouer la plupart du temps dans des publicités ou des films de seconde zone et, dans les meilleures années, à décrocher des seconds rôles dans de grosses productions.
Certains jours le découragement le rend maussade, mais il y a tous les autres jours, passionnés, heureux. Toutes ces rencontres, tous ces rôles qu’il endosse, dont il ne peut se passer. Et il le dit et le répète, comme un leitmotiv, à son fils qui débute, : « Dans ce métier il faut avoir de l’enthousiasme à revendre. Il faut y croire pour poursuivre la route jusqu’au clap final. »

Une photo, quelques mots Bric à book 346, avec comme thématique interdite : le train

Photo : © Banter Snaps

Ta résistance

Ça fait des jours que tu marches seul. Il y a quelques temps ta femme t’accompagnait et puis elle aussi, a péri. Tu te demandes combien sont encore debout, il y a un bon moment que tu ne rencontres plus personne. Tu n’arrives pas à déterminer si c’est inquiétant. La dernière fois que tu as croisé quelqu’un, le soir tombait et c’est la lueur du feu qui t’a attiré. Tu es resté longtemps à observer les flammes et le type massif qui se dessinait à contrejour. Et dans ton hésitation à le rejoindre, le silence – entrecoupé du crépitement des rameaux qui brûlaient -, était ample. Il t’a invité à partager son repas. ‒ Des marrons cuits sous la cendre. Tu as songé que le corps s’adapte plutôt vite. Si tu ne crèves pas dans les jours qui suivent, tu te sens invulnérable, oui, la survivance devient étrangement rassurante.

Malgré la peur et la solitude écrasante, tu n’as pas voulu le suivre quand il t’a proposé de l’accompagner. Il voulait rejoindre ce lieu dont on entend parler de temps à autre. Soi-disant qu’il reste des vestiges d’une société, peut-être des membres de l’autorité passée. Mais tu ne l’as pas suivi. Ce monde-là c’est fini, tu as dit. Il a hoché la tête, il a dit, je comprends. Bien sûr qu’il comprend, bien sûr qu’il sait que ce qu’il recherche n’existe plus.

Toi, tu as décidé de poursuivre ta route. La terre est vaste, la désolation sans limite. Tu pourrais décider de t’arrêter, mais c’est plus fort que toi, tu avances. Avaler les kilomètres, c’est ta résistance, une idée que tu te fais de la vie qui continue malgré tout.

La dernière image que tu gardes du monde d’avant c’est cette lumière qui a éclairé la contrée. Les sons, l’air, le pays étaient comme nimbés d’un halo orange. Et puis tu te souviens du silence qui a suivi. C’était avant les explosions ou peut-être après tu ne te rappelles pas bien. Quelquefois tu perds la notion du temps, tu ne sais pas trop si c’est l’absence de repères qui t’induit en erreur ou si ce sont ces saloperies de particules radioactives qui ont commencé leur boulot.

Une photo, quelques mots bric à book 345. Avec deux thématiques interdites : la nature et le voyage.

le souffle fragile de la liberté

Aujourd’hui on m’a affecté à la tour 15. C’est la tour la plus haute, celle qui offre l’illusion d’être mieux loti que les autres. Tout le monde en parle ainsi, tout le monde veut y croire. C’est la tour à l’allure de pouvoir. J’ai un box pour moi tout seul. On m’a dit, tu vas voir, ça va te plaire. Le job est aisé, il suffit de regarder les écrans et de faire en sorte que tout le monde reste dans le rang. Que rien, ni personne ne déborde de la surface des jours. J’ai pensé, ce n’est pas bien difficile, personne ne sort jamais du rang. Ni des lignes. A chaque delta que l’on croise, on le contourne sans jamais le franchir. Le moindre pas en dehors des marques, ça fait mauvais genre. Rebelle imbécile qui s’imagine intouchable. On nous a bien dressé à rester à notre place. C’est certain, la peur est un puissant stimulant.

C’est vrai que c’est haut. Si je me penche, ça me donne un peu le vertige.

Je me demande. Je me demande si de si haut, la chute a l’intensité d’un envol. Non pas que je tienne à essayer. Mais bon, je me demande. C’est que les heures sont longues à regarder le vide sidéral de nos existences. Ces petits tracés bien alignés comme autant de petits soldats. Je ne sais pas bien en quoi ça rassure, mais ça rassure. C’est dans toutes les bouches, dans toutes les voix et tous les gestes.

C’est sûr, au début je n’ai pas compris. Faut dire que j’ai souvent la tête ailleurs et on me le reproche souvent. Tu rêves Léo, disent-ils et les rêves tu sais c’est pas avec ça que tourne notre monde. Qu’est-ce qu’ils en savent, je me demande, parce que personne ne sort, ni ne rentre ; personne de va jamais nulle part. L’immobilisme est notre moteur.

Alors voilà, on m’a expliqué quelle visée prendre pour ne pas rater le tir, on m’a dit, si quelqu’un franchit la ligne tu tires. T’inquiète pas, la désintégration est immédiate, la poussière à peine détectable, le temps d’un battement de cil et après tout est nickel. Tu verras, c’est facile.  Tu exécutes Léo, on m’a dit. Tu exécutes, c’est tout.

J’ai hoché la tête. J’ai pensé que la tour avait bien l’illusion du pouvoir. J’ai pensé que la promotion avait le goût de la sanction. Mes mains ont tremblé, puis c’est tout le corps qui a été pris de tremblements. J’ai voulu me rassurer, me dire que personne n’allait chercher à quitter le rang, mais non bien sûr, non ils ne me laissent même pas le choix, c’est à se demander s’ils n’ont pas poussé quelqu’un à se rebeller, histoire que je fasse bien mon boulot. Faut pas réfléchir, faut pas réfléchir, faut juste viser, tirer et tout oublier. Tu exécutes.

J’ai pas réfléchi. J’ai pas visé. J’ai pas tiré. Je suis sorti de la tour et personne ne m’a retenu. Ce n’était plus la peur qui me guidait mais bien le souffle fragile de la liberté. J’ai marché comme si demain existait déjà. Sans précipitation. J’ai traversé la place sans tenir compte des lignes, j’ai banni les rangs et la servitude. J’avais un goût d’évidence au bout de la langue, avec une petite férocité de l’envie de vivre qui s’est vite estompée dès que le tir du haut de la tour 15 a atteint sa cible.

Une photo, quelques mots. Bric à book 344 avec comme thématiques interdites : la ville et l’écologie.

Et les saisons passent

Tu m’as maintes fois parlé des couleurs du Maroc.Tu m’as raconté que du haut de toits de Fès, les bains de teinture dans les cuves aux parois de céramique sont comparables à ces palettes de peinture pour enfant. Tu m’as décrit les fortes odeurs des peaux tannées, le soleil qui frappe tout aussi fort les corps des artisans dans les cuves. J’ai entendu ton admiration pour le labeur de ces hommes. Pour tous les textiles, qui, entre leurs mains, se teintent d’ocres et de rouges.

Tu m’as raconté les pigments à base de coquelicot, de safran, et surtout d’indigo. De toutes les couleurs, le bleu t’attire, t’inspire, métamorphose les tableaux que tu peins. L’indigo, c’est toute la retenue et l’explosion dans une même couleur ; la variation de ton inspiration. Tu me dis que tu n’en feras jamais le tour.

Ici, aussi c’est l’hiver, l’as-tu oublié ? La neige est tombée pendant des jours. Tout est blanc à présent, sans aspérité. Les nuances laiteuses sont imperceptibles à l’œil du profane mais souviens-toi, on les devinait partout autour de nous dans l’ombre ou dans la lumière. Sur nos peaux, entre les veines. En réponse à nos caresses on explorait nos propres couleurs. Dis-moi, en a-t-on fini le tour ?

Une photo quelques mots : bric à book 343. L’atelier s’enrichit d’une thématique à suivre. Cette semaine, outre la photo, il fallait parler d’HIVER

© Photo by Alex Azabache

Et la ville avance

J’ai hérité du bateau de mon père. C’est une embarcation légère qui a fait ses preuves, nous assurant un retour chez nous, même après l’affront des tempêtes et des courants capricieux.

Je suis né sur ce bateau, un mois avant la date prévue, un jour de mer paisible où rien ne laissait présager ma venue. Les premières années, ma mère m’emmenait avec elle sur le marché pour vendre la production du jour. Sur les étals, les odeurs se disputaient les couleurs ; les cris des chalands, ceux de la foule bigarrée.  Bercé par les sons et les parfums, je dormais, blotti contre la chaleur de son dos. Puis j’ai grandi et mon père m’a appris à repriser les filets, à entretenir le moteur et m’a enseigné l’art et les secrets de la pêche. Il m’a légué la vigilance et la patience.

À mon tour, j’ai transmis mon savoir-faire à mon fils. Je vous avoue cependant, tout est sensiblement différent.

De bâtisses en bâtisses la ville ronge la terre. C’est dire si l’homme sait s’imposer, s’élever, accroitre. Moi, je n’ai pas l’ambition de mon fils qui regarde les hauts bateaux de pêche comme moyen de se hisser au-dessus de notre condition. Avide de consommer, avide de paraître et d’exister sans trop d’efforts. Je sais qu’il va partir. Tout son corps, tout son esprit tendent vers l’urgence de vivre. Je n’aime pas voir la peine dans le regard de sa mère mais elle le sait, le retenir ne le fera pas revenir. Alors nous le laissons partir.

Peut-être plus tard, après avoir joui des lumières factices, aura-t-il goût à retrouver la vie simple des gens simples.

Une photo, quelques mots. Atelier bric à book 342

Papier photo

Une fois ouvert, le coffret dégage une forte odeur de renfermé. Il regorge de photographies, couleur sépia ou en noir et blanc sur papier épais. C’est à croire que les époques figées sur le papier enferment avec elles les parfums d’hier.

Tous ces portraits de gens que je n’ai pas connu, tous ces sourires posés, ces gueules d’une autre époque, d’un siècle passé à l’aube de grands changements me fascinent. Et cette distance que je dispose à leur égard me rend nostalgique d’un passé et d’une filiation dont j’ignore tout. Je pourrais les considérer comme ma famille si tu m’avais parlé d’eux. Mais non, tu n’évoquais que rarement tous ces gens. C’est pourtant ta famille que j’ai devant mes yeux. Sur les différents clichés, je retrouve la forme de ton front sur un visage, ton sourire sur un autre. La finesse de tes traits, la chevelure sombre. Des générations d’hommes, de femmes, d’enfants figées sur du papier argentique qui me racontent des bouts de toi.

Des bouts de toi dont je ne sais que faire. Tu es partie si vite.

Me voilà héritier de tes racines alors que les nôtres ‒ celles que nous avons créées tous les deux ‒ ont si peu vécu. Deux, trois albums où se mêlent photos couleurs et polaroids qui retracent nos premières années ensemble. Toutes les suivantes ‒ stockées dans des dossiers sur l’ordinateur ‒, me parlent de toi et de nous, c’est vrai, mais vois-tu, elles paraissent manquer d’âme. Ce sont, tout à coup, des centaines de photos qui n’existent pas tout à fait tant qu’elles ne sont pas palpables. J’ai besoin de matière, de papier, de pouvoir toucher tout ce qui me reste de toi.

Je veux pouvoir encore te garder, te tenir, te regarder.

Demain j’irai les faire développer.

Une photo, quelques mots. Bric à book 340.

A l’instant de partir

En dépit de la brume, je pouvais distinguer la terre et les eaux calmes du lac. Et même si la côte perdait peu à peu cette densité si propre aux choses terrestres mon regard s’y accrochait encore. Il y avait de ma part comme une résistance, un désir de ne pas perdre de vue ce que je connaissais.

Depuis un moment les trois autres personnes qui se trouvaient près de moi s’en désintéressaient, chacun absorbé par l’éther pénétrant qui nous enveloppait petit à petit.

À ma décharge ils étaient arrivés avant moi. Personne ne se parlait. On s’était jaugés avec un sourire timide, ballotés par une hésitation teintée de curiosité qu’aucun de nous n’avait cherché à satisfaire.

Je voyais bien que l’un d’eux s’estompait sans heurt. C’était le deuxième qui disparaissait ainsi depuis que je les avais rejoins. Il était jeune et pendant un instant je me suis rappelé ma fille. Ma fille trop vite grandie à qui je n’avais pas eu le temps de dire au revoir ‒ mais quand trouve-t-on le temps de cela quand on est vivant ?

J’étais à la fois sidéré et fasciné. Et, comme pour conjurer la trame du temps, je regardais le plus loin possible et une foule de souvenirs affluait puis s’éclipsait face à ma nouvelle réalité. Pour autant je n’étais pas inquiet. C’était plutôt le contraire. J’étais bien. Sans douleur, sans pesanteur. Peu à peu convaincu d’une constance où que je sois.

C’est étrange comme tout trouve sens à l’instant de partir.

Une photo, quelques mots. Bric à book 337

L’avenir est ailleurs

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Après tout, on ne nous avait pas dit grand-chose, ça avait été comme une info lâchée à la va vite sur les réseaux sociaux, un truc qui disait que l’avenir était ailleurs. Allez savoir pourquoi j’ai suivi le mouvement. Sans doute pour ne pas rester en marge et puis tous mes potes avaient décidé d’y aller, alors je me suis dit, pourquoi pas. On est arrivé près de la mer en fin de journée. Il y avait déjà beaucoup de monde, des groupes de personnes installés un peu partout. Les gens avaient l’air content de se retrouver là. L’atmosphère était à la fébrilité, le murmure des voix enflait comme une vague. Je crois que c’est ce qui m’a le plus impressionné. Je me suis demandé comment l’espoir d’un futur pouvait autant rassurer alors que hein, le futur, même moi je peux prédire qu’il n’a rien d’enviable.  

Je n’ai pas voulu rester à attendre avec les autres, je voulais poursuivre loin, aussi loin que mes pas pouvaient me porter. C’était une nécessité ‒ peut-être un désir de rébellion ? ‒ que je n’avais pas envie de combattre. J’ai salué mes potes et j’ai continué ma route pendant plusieurs heures sur le littoral. De méandres en méandres je suis arrivé en bout de terre. Dans la lumière déclinante on pouvait encore distinguer l’horizon ; le littoral lui, sombrait dans le crépuscule. Je me suis assis face à la mer. L’air était doux, empreint d’iode et de varech. Presque sans bruit, les vagues léchaient le sable.

C’est là que la lumière est tombée du ciel. Je ne sais pas comment dire autrement. C’était de l’ordre de la propulsion, un élan puissant qui me venait droit devant. Enfin, presque devant, parce que de toute évidence la trajectoire était établie et ce n’était pas pour me tomber dessus. Tout de même, je me suis levé d’un bond, effaré. Derrière la lumière il y avait un grand type d’un âge assez indéfinissable qui m’a salué alors je l’ai salué en retour. Il m’a demandé si j’étais venu seul. J’ai expliqué que non, qu’à des kilomètres de là il y avait tout un tas de gens rassemblés qui attendait. Il a froncé les sourcils « Oui mais là, je ne vois que toi au rendez-vous. » J’ai pas osé demander de quel rendez-vous il parlait, il paraissait un peu exaspéré et bougonnait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper les autres, puis il m’a regardé et a haussé les épaules « Eh bien, a-t-il dit, puisque toi tu es là, on y va. Tes petits copains attendront bien quelques siècles de plus. Ce ne sera pas la première fois non plus que l’humanité rate le rendez-vous. »

Une photo, quelques mots. Bric à book n° 333. Les autres textes à lire ICI

L’attente

Comme prévu le lieu était désert et silencieux. Le brouillard descendait, j’avais froid ; il faisait froid. On m’avait dit, « 22 heures 22, ne sois pas en retard, on ne t’attendra pas. » Alors pour être sûre d’être à l’heure, j’étais arrivée en avance. Et je ne pouvais m’empêcher de penser que j’aurais peut-être dû ne pas venir. C’est ce que je me répétais toutes les trente secondes. A la trente et unième, je quittais l’abribus et je marchais le long du large trottoir, puis je m’arrêtais et regardais en direction de la route. Je revenais ensuite sur mes pas. Le tout me prenait moins d’une minute. J’avais alors un instant d’hésitation, ce laps de temps d’incertitude où les questions fusaient. Allaient-ils venir ? Pouvais-je leur faire confiance ? Devais-je rebrousser chemin ? Repartir d’où je venais ? Retourner vers ce quoi je fuyais ? Continuer à avoir peur ?

Ce n’était pas seulement des questions, c’était ma vie que je soupesais dans l’attente et plus les minutes passaient plus elle pesait lourd, chargée de stigmates invisibles que j’avais longtemps jugé insignifiants. Mais aucune cicatrice n’est innocente quand l’oppression régit le monde.

22h21 Sous l’abribus, je me suis levée du banc sur lequel je m’étais assise. Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde. A peine voyait-on le bout de la rue. J’ai marché le long du trottoir et j’ai regardé en direction de la route. L’épaisseur du silence enveloppait jusqu’à mon envie de liberté. Ne pas céder à l’angoisse. Rester confiante.

Plus que trente secondes.

Vingt-neuf

Vingt-huit…

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 332. Les autres textes à lire ICI

Métamorphose

C’est, je crois, au début de cette vie ‒ la tienne à l’intérieur de la mienne ‒, que je quitte à jamais cette enfance qui s’attarde encore parfois. Déjà, le chemin sillonné voile peu à peu le flou de l’insouciance. J’avance, mais un pas à la fois. C’est que l’acceptation du changement prend du temps. Il faudra bien ces mois de rondeur à venir et, en outre, la suite de tout un long parcours, pour me dire que c’est aussi cela grandir.

Une photo, quelques mots. Bric à book n°331. Les autres textes à lire ICI

Crédit photo : © Everton Vila

La valise

Mon boulot c’est de m’assurer que les vieux vont bien. Des vieux il y a beaucoup. Et si la plupart se débrouillent sans nous autres, il y a les très vieux (trop nombreux) dont il faut s’occuper. (Pendant longtemps ceux-là ont joué à être jeunes, ça a fini par leur péter à la tronche) Ils sont moches. Méchants. Imbus d’eux-mêmes, égoïstes. Individualistes. Ils n’ont toujours pas compris que le monde d’hier n’existe plus. Ils disent qu’ils regrettent. Et quand ils disent ça, je ne sais pas trop s’ils pleurent le monde d’avant ou celui d’aujourd’hui. Tout ce que je sais c’est que les regrets ça n’avance à rien (même si, oui, ils sont responsables du déclin de cette société). Aujourd’hui c’est le chaos partout ; c’est sûr, ça va nous prendre des années avant de changer la donne. Faut dire que nous sommes bien moins nombreux que les vieux. Autant vous dire que dans les années 2025, il n’y avait pas beaucoup de gens qui voulaient faire des mômes. Avec l’avenir incertain, la planète au bord de l’asphyxie, ça ne donnait pas envie de futur. Alors forcément, les jeunes, aujourd’hui, ça ne court pas les rues. Moi, j’ai de la chance, j’ai une copine. Elle s’appelle Nymphéa, comme ces fleurs qui poussaient autrefois dans les bassins d’eau. C’est un joli nom pour une jolie fille. Elle bosse dans les jardins à essayer de cultiver de quoi se nourrir.

Ce soir, je suis rentré avec une valise. C’est le vieux couple de la tour 4, appartement 6 qui me l’a donné. Ces deux-là, ils sont sympas. Un peu déconnectés avec notre réalité, mais sympas. Lorsque je leur ai dit que Nymphéa était enceinte ils avaient l’air très contents. Ils ont insisté « C’est pour vous deux et le bébé. » et ont ajouté qu’à leur âge ils se contentaient de peu. En même temps je ne vois pas bien comment se satisfaire de plus, vu qu’il n’y a plus rien. Enfin, bref, je n’ai pas osé refuser. J’ai ramené la valise chez nous et j’ai attendu le retour de Nymphéa pour l’ouvrir.

Quand elle a passé la porte de chez nous, son panier était empli de noix. Elle m’a dit que le noyer était beau et prometteur et c’est une très bonne nouvelle. Alors je lui ai dit, « moi aussi j’ai quelque chose. » On était tout excité à l’idée d’ouvrir la valise mais on a attendu un peu. On a extrapolé sur son contenu comme si notre avenir était dedans. Nymphéa espérait des vêtements pour le bébé parce que c’est difficile de trouver de bonnes étoffes de nos jours, moi j’ai dit, des livres, même si c’était complètement nul comme idée parce que la valise n’était pas lourde et que de toute façon les livres sont encore plus rares que le tissu.

Bref, j’ai fini par l’ouvrir et on est resté tous les deux abasourdis un bon moment devant son contenu. Faut dire que des billets de banque ça fait longtemps qu’on n’en avait pas vu. Et la valise en était pleine. Il y en avait avec de beaux dessins de monuments et d’autres avec des d’oiseaux ou d’autres animaux disparus. Je me suis senti comme un con. Je n’osais rien dire, rien faire et encore moins regarder Nymphéa. Mais je l’ai quand même vue hausser les épaules et rire doucement. Et puis elle a dit, « on pourra toujours les coller sur le mur de la chambre du bébé, ça mettra un peu de couleurs ».

Une photo, quelques mots. Bric à book n°330. Les autres textes à lire ICI

Comme en suspension, ta main retient le temps

Après l‘orage, nous descendons le fleuve. L’air porte l’odeur des pluies d’été et cette petite note discrète iodée qui vient de l’océan. C’est toi qui mènes notre avancée rythmée par le mouvement de nos bras en concordance : plongée de la pagaie dans l’eau, synchronisation, propulsion du canoë. Nous ne parlons pas. Toi concentrée sur l’effort suivant, moi parce que je ne sais quoi te dire. C’est dingue de ne pas arriver à exprimer tout ce qui me traverse quand je suis avec toi. Ces mots que je murmure en moi. Tous ces instants passés qui forment ce nous, suspendus à mon silence.

Lorsque tu décides une pause, la lumière a l’éclat des heures à venir. Des heures mobiles à la quiétude du moment ; on dérive à peine. Ton bras se tend hors de l’embarcation, et comme en suspension ta main retient le temps. Paresseusement deux de tes doigts glissent sur l’eau. Et l’amplitude est si belle à les regarder tracer le monde.

Alors à défaut de savoir te le dire, je peux tenter le raconter autrement. Voilà ; d’un seul cliché je saisis l’instant.

« Je t’entends », dis-tu, à ce moment-là, un sourire dans la voix.

Une photo, quelques mots. Bric à book n°329. Les autres textes à lire ICI