L’orignal et le tournesol

Alors qu’il longeait l’orée de la forêt en quête de pâture, un orignal à la retraite entendit un chant lointain pour le moins étrange dans ce lieu peu fréquenté. C’était un jour de fin d’été et l’animal prudent mais néanmoins curieux tendit son regard vers le bois afin de surprendre le chanteur. Peine perdue, il ne voyait rien de rien d’aussi loin et il regretta sa paire de lunettes oubliée le matin même chez lui. Qu’à cela ne tienne, il avait l’ouïe excellente et se dirigeant au son de la mélodie, il avança à petits pas tranquilles, broutant çà et là de jeunes pousses sur les arbustes rencontrés. En approchant d’une dépression envahit de nénuphars, la voix se fit plus distincte, le timbre plus profond, la tessiture rare. L’idée traversa l’orignal qu’il était peut-être en train de rêver et que le rêve était fantastique. A l’image des nymphéas de Monet, dont il avait une copie chez lui, il se trouvait devant un petit paradis : une profusion de nénuphars flottait à la surface de l’eau, ce qui représentait une véritable manne pour ses papilles. Et la voix, étonnamment, venait bien de cet endroit, même si elle avait cessé de chanter dès qu’il s’était approché. Il fit le tour du bassin d’eau, attentif à la moindre présence insolite, au moindre fait bizarre mais le seul qu’il repéra était un unique tournesol qui lui tournait le dos. Pas de quoi y voir une étrangeté, non plus, se dit-il si bien qu’il reporta son attention sur les appétissants nénuphars et entreprit-il de satisfaire sa gourmandise.

Si le plaisir de la dégustation valait le détour, l’orignal n’arrivait pas à se défaire de la sensation d’être observé, aussi leva-t-il subitement la tête afin de surprendre l’éventuel importun. Il eut tôt fait de remarquer le tournesol à présent tourné vers lui. La fleur, bien qu’un peu frêle, était jolie. Elle affichait un sourire timide et s’excusait d’avoir troubler son repas. Au son de sa voix, gorgée de soleil, l’orignal frémit et la considéra avec un intérêt non dissimulé.

– Est-ce toi qui chantais un peu plus tôt, demanda-t-il et le tournesol hocha lentement la tête.

– ça vous a plu ? demanda la fleur soudain épanouie.

– Eh bien oui, dit-il. Ta voix est captivante, innovante et crois-moi j’en ai entendu dans ma vie. Mais quelle idée de chanter en ce lieu retiré. Ce n’est pas ici que tu trouveras ton public.

– C’est que j’ai été renvoyée de mon travail et depuis, j’erre un peu au hasard.

– Renvoyée, répéta l’orignal interloqué. Et pourquoi donc ?

– J’ai passé l’été à chanter et puis on m’a dit qu’il me fallait danser à présent. Mais j’ai la tige fragile, expliqua la fleur avec tristesse.

– Je pense pourtant qu’avec ta seule voix, tu pourrais soulever l’enthousiasme des foules.

Le tournesol éclata d’un rire joyeux. Cette espèce d’olibrius venait de lui remonter le moral en un rien de temps. Et la faim qui lui tiraillait les pétales fut reléguée au loin. Il y avait longtemps qu’elle n’avait été nourrie de compliments.

– Seriez-vous visionnaire ? demanda-t-elle

– Non, non, quoique dans mon métier, être capable d’intuition est le sel de la réussite. Je me présente, Elan des bois. Impresario à la retraite. Mais pour toi, je suis prêt à rempiler sans hésiter. Il est des voix qui méritent nombres de rencontres.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie. A partir du mot ORIGINAL douze mots à insérer dans le texte : EXTRAORDINAIRE FANTASTIQUE BIZARRE ORIGNAL TOURNESOL OLIBRIUS UNIQUE VISIONNAIRE SURPRENDRE INNOVER IDEE INTERLOQUER

Photo : Nymphéas (détail) C.Monet

Son cœur s’étreint d’hiver

Ce matin, sa main a rencontré le vide. Un désert glacé l’a enlacé et retenu sur les draps froids.
Feutré, insidieux, il sature le silence. Un silence ouaté, où seul l’air d’été émet des pulsations lourdes. La pesanteur le retient, le confine à l’intérieur du vide. Un néant qui absorbe chaque note, chaque mélodie, chaque litanie. La fugue s’est envolée. Le désarroi s’installe.

Comme une multitude de battements, un tempo qui se joue de lui, il court.
Il court dans la fraîcheur du matin clair. Son cœur bat au rythme imposé de ses foulées.

La cité s’éveille. Déjà la chaleur mêlée aux effluves de la ville traverse le bitume. L’air aspire l’été. Le soleil écrase la terre.
Dans l’ombre du monde, il suffoque.

Le refrain des couplets s’est joué de lui et le chant entonne un cri que lui seul entend, là, dans l’oscillation de l’insupportable. Des sonorités dissonantes qui heurtent l’espace.

Il court. Chaque avancée percute l’évidence du vide, il retient l’air. Juste un instant. Un court moment.

Comme un balancement, un mouvement qui s’accorde à la mélancolie des sons il effleure l’espoir imaginaire de sa voix, du frémissement de sa peau, du goût de son souffle.

Mais seul le vide l’emplit.

L’unique musique qu’il entend désormais est celle de son cœur qui bat.Seul. Seul. Seul.

Ce matin au petit jour, la musique s’est tue.

L’air aspire l’été. Son cœur s’étreint d’hiver. Le murmure du temps frémit.
Elle est partie.