Novembre, la fée et le puits

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« Y a de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et Novembre, ma petite Novembre te voilà nouvelle-née ! » chantait d’une voix égrillarde Marraine la fée. Penchée sur le berceau, la fée ajouta : « Il va te falloir un vœu pour honorer cela et il me revient de te le trouver. »

Tant bien que mal, la fée essaya de se concentrer mais elle avait l’esprit rêveur et la tête lourde après la nuit passée à faire la fête. La veille, elle se grisait à coup de beaujolais nouveau avec deux de ses amies, la fée d’Octobre et la fée de Décembre et la fêtarde avait quelque peu oublié que Novembre naissait ce jour. Qu’à cela ne tienne, sous le regard trouble d’une fée encore un peu pompette, Novembre semblait en pleine forme. Elle avait la peau fraîche, comme un printemps précoce, la voix modeste de l’automne sous la brume et le sourire discret de l’hiver à venir. L’esprit embrouillé par sa nuit arrosée, la marraine de Novembre se demandait toutefois s’il fallait associer cette Novembre au printemps de l’hémisphère sud ou à l’automne de l’hémisphère nord et toute cette réflexion accentuait son mal de crane. Elle n’avait qu’une hâte, partir se coucher. Et elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas de vœu à accorder à Novembre qui ne soit déjà pris par les contes de fées. « Bon, rien ne sert de tourner en rond, viens donc avec moi ma petite, allons voir le Puits. Après tout, c’est lui qui accorde les vœux. Lui pourra mieux que moi, t’en trouver un qui sera à la hauteur de ton mois. » Et d’un coup de baguette, notre fée et Novembre se retrouvèrent sur la place du village où trônait le Puits.

– Ah, tiens donc, t’es déjà debout marraine la fée ? demanda le Puits d’une voix goguenarde. (La réputation de la fée n’était hélas plus à faire dans le cercle des contes et légendes, on connaissait son penchant pour la fête et la bouteille)

– Me suis pas encore couchée, marmonna la fée.

– Ça m’en a tout l’air ! ricana le Puits. Alors que veux-tu à cette heure matinale ?

– J’ai besoin de ton aide, le Puits. Il me faut un vœu pour la petite Novembre avant ce soir et je n’ai pas trop la tête à ça. Peux-tu m’aider ?

– ça ne m’étonne guère de toi ! Quand je pense que la fée d’Octobre a déjà réfléchi à son vœu depuis le printemps et la Fée de Décembre depuis l’été alors que le petit n’est pas encore né, c’est à se demander ce que tu fais de tes journées… Non ne me dis rien, j’ai bien assez d’imagination !

– Bon sang, elles ne m’ont rien dit les scélérates ! Leur vœu a-t-il été accepté ?

– On a dû les modérer un peu, tu les connais…

– Dis-moi, qu’ont-elles obtenu ?

– Eh bien Octobre s’est vu accordé le passage d’une heure pour se rapprocher du soleil, et si tu étais plus attentive tu le saurais, tandis que Décembre a été autorisé à jouer l’abondance factice pour égayer les jours les plus courts de l’année. Si tu veux mon avis…

 – Non, le Puits, j’ai besoin d’un vœu, pas de conseils s’impatienta la fée qui n’avait qu’une hâte, qu’il se taise. Son mal de crane empirait et même la petite Novembre semblait s’impatienter.

– Bon, bon voyons cette petite.

– Merci le Puits, je te revaudrai ça.

– Je n’ai pas encore décidé si je t’accorde quoi que ce soit. Approche la petite.

La fée avança Novembre jusqu’à la margelle de Puits qui observa l’enfant. Le reflet de Novembre diffusait tant de lumière qu’il fut un instant ébloui et surpris par tant d’éclat. Il entendit la pluie et les oiseaux chanter la terre, il vit les arbres aux branches nues se parer de douceur sous le parfum des marrons chauds et des pommes au four, les forêts de pinèdes jouer de couleurs sous la brume, la chaleur des premiers feux de cheminée dans le vent et Novembre danser dans le tourbillonnement des feuilles et sa danse était généreuse, empreinte d’abondance dans les jardins sauvages. Il vit de la joie par-dessus les toits et du soleil dans les ruelles et ça se déployait si loin qu’il était impossible de savoir en quelle saison on se trouvait.  

– On va devoir la jouer serrer, marmonna-t-il. Et considérant la fée il ajouta dans un soupir : « tu n’en loupes pas une, vraiment ! »

– Hé, je ne te permets pas, dit-elle vexée.

– Bon, je n’ai pas beaucoup de choix aussi vais-je accorder à cette petite un vœu très rare. Il faudra être attentif à elle pour voir tout ce qu’elle a à nous offrir. Il faudra voir au-delà du ciel gris et des premiers frimas, il faudra savoir écouter, sentir, percevoir tout ce qu’il y a de généreux en elle pour l’apprécier. Je ne peux pas faire mieux, on a atteint le quota pour l’année. Désolé.

– Ça ira, ça ira, dit la fée, soulagée. Merci le Puits.

– Oui, oui. Allez, va donc t’occuper de Novembre à présent. Cette petite a besoin d’attention. Et la prochaine fois, abstiens-toi de chanter !

Pour l’agenda ironique de novembre dont les consignes sont à lire ici . Pour rappel : vous avez jusqu’au 25 novembre pour écrire tout ce qui vous passe par la tête en novembre. Les votes suivront du 26 au 30 novembre.

La poule et l’œuf

poule

Il était une fois une petite poule qui habitait à côté d’un mur. Elle était apparue un jour de grand beau temps, comme ça, dans un grand « pop » magique et se trouvait être la première poule du monde. Chaque jour, comme un miracle renouvelé  le même rituel se répétait : toujours au même endroit, du pain apparaissait et la poule grimpait sur le muret afin de picorer son dû. Un matin de grand ciel bleu, sans que rien ne laissât présager de changements — ni vent, ni tempête, ni balayette —, point de pain sur le mur. Celui-ci était net, dépourvu de la moindre petite miette si bien qu’elle s’en trouva tout à coup fort désappointée.  Elle imaginait déjà à quoi ressemblerait sa vie future : une longue et rude quadragésime. L’idée même lui fut insupportable. Qu’à cela ne tienne, se dit-elle, je vais de ce pas suivre le chemin du muret et peut-être trouverais-je plus loin mon pain quotidien. Ainsi, tout en jouant d’équilibre, la petite poule trottina le long du muret. C’était un long muret, d’où on ne voyait ni le commencement, ni la fin, et au début cela effraya un peu la petite poule, puis elle s’enhardit, se trouva même aventureuse à partir ainsi vers l’infini. Je suis partout chez moi se dit-elle, ragaillardie à l’idée d‘être la première poule du monde. Quel choc fut alors de voir débouler devant elle un œuf à la pâle couleur, encore jamais rencontré. Ils se regardaient l’une, avec méfiance, l’autre avec un sourire conquérant. Attention, pensa la poule, l’énergumène est peut-être mon voleur de pain.

— Holà poulette, ôte-toi de mon chemin, dit l’œuf. J’ai encore une longue route à faire.

— Toi, ôte-toi de MON mur. Tu n’as pas ta place ici.

— Crois-tu ? J’étais là avant toi. Si tu veux passer, envoie la monnaie d’abord. Une tringueld fera l’affaire

— Que ? Quoi ? s’égosilla la poule. Avant moi ? Tu délires. Je suis la première.

— Ah ! Ah ! Quelle bêtise. Tout le monde sait que moi, l’œuf, vient avant toi, rigola-t-il

— C’est la chose la plus stupide que j’ai jamais entendu, répondit la poule

— C’est ça, c’est ça, dit l’œuf en tournant sur lui-même. Non mais franchement regarde-moi ! Ne vois-tu pas ma perfection dans les courbes et lignes de mon corps. C’est la maturité, ça ma belle, des années, que dis-je des siècles, d’expérience et une bonne dose de truculence qui font toute la différence.

Et l’œuf, fier comme un coq, roulait des mécaniques devant la poule obligée de reculer. Un vrai spectacle à lui tout seul. C’est un cauchemar, je vais me réveiller, marmonna la petite poule. Non seulement il contestait son origine première mais en plus elle perdait du temps et sa patience. Un long chemin lui restait encore à parcourir avant de comprendre le mystère du pain perdu et qui plus est, elle avait faim. Elle foudroya l’œuf d’un regard glaçant. Était-ce lui son voleur de pain ? Songeait-il  à s’en faire des mouillettes ? Fallait-il livrer combat et désigner un gagnant ? Comment le monde qui tournait rond jusqu’à présent était-il soudain devenu… ovale ? Manquerait plus qu’il faille conclure une morale à cette histoire, ça serait le clou du spectacle, pensa-t-elle dépitée.

L’œuf se pavanait, bombait du torse, disait :

— Allez poulette, fais pas la tête. Faut te faire une raison. Sur cette terre, sur ce muret et partout dans le monde j’ai posé le pied le premier. Mais je veux bien t’accorder le deuxième.

— Premier, deuxième, deuxième, premier. Je t’en foutrai de la sélection, moi. Et mon pain perdu, cria-t-elle soudain, il devient quoi dans cette histoire ?

— Hou là, faut pas le prendre comme ça, on peut s’entendre tu sais.

— Ah oui ? Et comment ? On fait une rotation ?

— Mais oui, la poule ! On peut, si tu veux. Moi d’abord, toi ensuite, dit-il goguenard.

Et il cligna de l’œil, la mine ravie. Pendant un instant la poule demeura coite, puis pour la première fois de sa vie, se fendit d’un sourire.

— Allez petite, viens, on s’en fout qui de toi ou de moi vient avant, dit l’œuf. Y a que les imbéciles pour ne pas voir que l’importance est ailleurs. On va chercher ton pain, sur le muret et ailleurs s’il le faut. On est deux maintenant. Pour continuer c’est mieux, non ?

 

En février l’agenda ironique se pose chez Le dessous des mots avec pour consigne : un conte, quatre mots, une morale… Moi et les contes ça fait deux,  mais pour le plaisir de jouer, eh bien… j’ai joué. 🙂

crédit photo : inconnu