Hiver

Je suis les courbes de toutes les audaces

Et ton corps sous mes mains s’anime.

Dans le silence chuchotent les soupirs

La chaleur des matins, l’aube de ton sourire.

Amples.

Au dehors, confuse, la brume voile les arbres, feutre toutes sonorités.

L’hiver est là.

Photo : Jon Wisniewski

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Parce que nous sommes tous issus de la Terre. Quelques soient nos convictions, nos croyances.

A vous tous qui me lisez, je vous souhaites le meilleur.

Seuls les rhizomes

Au fil des tracés de lignes, à la croisée des droites, c’était sans cesse la même méfiance. La même insignifiance. Dans l’architecture urbaine la trame se mêlait à l’absence. A l’infini, l’escalator définissait le nombre de nos pas. Nous frôlions l’exil.

Chaque jour nos regards posés sur l’écran de notre existence fuyaient l’équilibre. Images, sons, mots entre gris et blanc percutaient et frappaient le renoncement. Un tambour sourd, étranger à notre mouvance aspirait le vide. La variance perturbait nos sens. On tanguait sous le manque de repères, on retenait le virtuel et sous nos doigts s’agitait la parole de nos architectures digitales, tandis que dans le vent.

Oui dans le vent. Le lent, lent balancement des hautes tiges pourchassait l’air. Bambous fendant le ciel de l’architecture végétale, je m’inventais des rêves. J’oscillais, entre doute et courage. Funambule des temps à venir, loin de l’indifférence, loin de nos errances fragiles et de nos charpentes rigides, je regardais les herbes hautes. Nous étions si frêles. Éphémères.Des brins d’existence dans le vaste monde.

Seuls les rhizomes couraient la terre des millénaires.

 

Une photo, quelques mots Bric à book 321

Photo : ©Zhu Liang

De l’autre côté du rideau

Elle n’avait rien demandé. L’idée même ne l’avait jamais effleuré.Pourtant ce soir elle se trouvait là. Vêtue de son costume de soie, aux motifs fleuris, un œillet frais dans ses cheveux relevés, elle attendait. Le cœur battant à tout rompre.Encore à l’abri. Protéger par la lourde teinture rouge qui la dissimulait des autres.

De l’autre côté du rideau se jouait déjà une partie qu’elle connaissait par cœur. Elle entendait les voix, le bruit des pas, le souffle des respirations. Ses mains tremblaient. Elle anticipait l’heure à venir. Imaginait les yeux qui allaient la détailler, la jauger, la juger, peut-être l’apprécier. La détester ?

À présent, ses jambes tremblaient aussi. Je ne vais pas y arriver, je ne vais pas y arriver. Comme un mantra maladroit, un manque de confiance accru, elle songeait qu’ils avaient fait une erreur monumentale quand Mathieu, Lisa et les autres l’avaient interceptée quelques mois auparavant. Elle traversait alors le bâtiment principal, se dirigeait vers la sortie pour déjeuner. Petit être invisible parmi la foule, pensait-elle.

 Elle ferma les yeux. Tomba à genoux. Tenta de faire abstraction de la panique qui la retenait de faire le premier pas. ‒ ou le dernier ?

 Ce jour-là trois grands types et deux filles qu’elle n’avait jamais croisé l’avaient accaparée, avaient quémandé quelques instants qui avaient duré toute l’heure. Ils avaient usé d’éloquence, de sourires. Elle bafouillait. Disait non. Ils avaient supplié. L’un d’eux lui avait même pris la main. Peut-être était-ce Lucas. Craignait-il qu’elle ne s’échappe ? Elle y avait songé, oui. Souvent. Tout le temps. Chaque lundi quand arrivait l’heure. Tout en sachant qu’elle n’en ferait rien. Parce qu’elle avait fini par dire oui.  De toute façon il y avait toujours Lisa, Mona, Mathieu, Lucas ou Adrien qui l’attendaient. Elle s’était demandé s’ils ne tiraient pas au sort. A tour de rôle afin d’être sûrs qu’elle serait bien au rendez-vous.

C’était difficile de leur faire faux bond. Et difficile de ne pas tenir sa parole.

Alors elle avait continué. Elle y avait même pris goût. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant. Elle était là. Derrière le rideau. Pour quelques minutes. Encore un court instant protégée par la tenture. Elle osait à peine respirer. Elle mourrait de peur. Elle allait faire face aux autres. A la foule. A la famille. Aux amis. Elle mourrait de peur, pourtant elle se releva. Lissa du plat de ses mains le kimono fleuri dont elle était revêtue. Inspira profondément puis relâcha l’air. Lentement.

Écarta la tenture d’une main désormais plus assurée et entra sur scène. Sa première réplique déjà sur les lèvres elle fit face au public.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 320 

Photo : Tony Wan

N’oublie pas le croco, les serpents, les pieds de porc et les poussins

 

agenda-ironique-nov-2017

Hello,

Je n’ai pas pour habitude d’écrire depuis le ciel — il peut encore attendre celui-là —, mais les circonstances d’aujourd’hui me poussent à le faire avant le 18  de ce mois parce qu’après comme tu le sais, les Granny Smith partent en vacances par le dernier charter. Je fais court mais je tiens tout de même à te rappeler pourquoi tu dois aller nourrir le croco et les serpents. La dernière fois j’ai eu tout le syndicat de l’immeuble devant ma porte. Bon d’accord je n’aurais sans doute pas dû les autoriser à finir la bouteille de gin — quoique le croco s’est endormi assez vite après avoir versé ses larmes — et ce soir là il est vrai qu’il y avait aussi Julien avec sa manie de changer de tête comme de chemise. Franchement, il fallait suivre ses revirements et ses transformations. Autant te dire qu’il manque toutefois de pratique parce qu’il a conservé celle du zèbre pendant cinq jours. J’ai fini par comprendre que le sourire équin qu’il affichait, babines retroussées, dentition proéminente, perturbait les voisins. Je te rappelle aussi que dépoussiérer les pieds de cochon sur la cheminée est une tache délicate. Attention  à ne pas laisser la fenêtre ouverte ! Tu as peut-être oublié qu’ils s’étaient fait la malle et avaient manifesté contre l’excès de poussière toute la journée dans le quartier, mais pas moi. J’ai passé un temps fou à rassurer le voisinage qui tout à coup me voyait comme un bon à rien, incapable de tenir une maison. Autant te dire que j’ai été vexé par leur jugement hâtif. Il y a aussi les poussins dans la chambre, ceux qui se nichent au plafond dans les moulures qu’il faudra nourrir. Les autres — sur l’étagère et le mur — sont empaillés, je te le rappelle. N’essaie pas de les gaver de graines, ils jeûnent depuis des lustres. En parlant de lustre, celui du salon manque de tomber sur la sirène. Si tu pouvais la déplacer pour éviter qu’elle ne se blesse et par la même occasion qu’elle ne broie du noir pendant mon absence, ça serait sympa. Je sais, je t’en demande beaucoup, d’autant que si je me souviens bien la dernière fois que tu es venu vous vous êtes disputé tous les deux à cause des parapluies. — Encore et toujours à cause des parapluies ! — Il faudrait peut-être arriver à faire table rase du passé, tu ne crois pas ? Je t’entends encore hurler comme un dingue devant elle, — allongée sur le sofa, ses petits seins nus en tressautaient de peur — « Nom d’une pipe en boite, il ne faut plus prendre les parapluies pour des sirènes ! » Il m’a fallu des jours pour qu’elle cesse de pleurer devant ce qu’elle juge cruel de ta part. Franchement, si ça la rend heureuse, qu’est-ce que ça peut te faire qu’elle croie dur comme fer que ces parapluies sont ses filles avant d’être les tiennes ?

Bon, je te laisse les clés comme convenu dans le pot de fleur. J’ai rempoté le désordre de la dernière soirée, n’oublie surtout pas de nourrir le serpent deux fois par jour.

A bientôt, l’ami !

Un texte burlesque, sans queue ni tête mais qui a du sens pour qui le crée, écrit pour le dernier mois de l’agenda ironique de l’année proposée conjointement par les miss Anne et Clémentine Il fallait s’inspirer du collage d’Anne pour écrire une lettre parsemée de quelques mots complètement inventés, de déclinaisons alambiquées ou de situations invraisemblables et insérer la phrase (en italique) dans le texte. J’ai choisi l’invraisemblable… Merci à vous deux pour le grand n’importe quoi de ce mois !  🙂

Je tiens à préciser qu’aucun animal cité n’a été maltraité tout au long de ce texte, que les poussins, le serpent, la tête de zèbre et les pieds de cochon existent bel et bien dans un appartement parisien visité… avec beaucoup d’autres animaux tous plus ou moins vivants.

Franchir le monde

On avait l’habitude de s’en approcher juste un peu, de soulever un pan de brouillard mais sans oser avancer davantage. Parce que aussi loin que remontaient les souvenirs anciens, nous ignorions ce qui pouvait se trouver de l’autre côté. Il était plus simple de frôler le monde, de glisser tout contre, voire de le caresser, cela demeurait accessible, prévisible, assez banal en somme.

Lucas était le moins téméraire ou le plus sage d’entre nous, c’est selon comment vous envisagez de voir le ciel. Bleu assombri par les nuages ou lumineux derrière les cumulus. Il disait, ce qui est caché doit rester caché, mais il ne pouvait s’empêcher de regarder au-delà. Je le voyais bien à ses yeux qui se plissaient sous l’attention, à cette manie qu’il avait de rester de longs moments suspendu dans l’air du temps, à osciller doucement sur ses jambes, comme s’il hésitait au premier — ou au dernier pas — à faire. Il passait du temps avec le temps, entremêlait les cycles, parfois même le jour et la nuit avec cette nonchalance rêveuse qu’on lui connaissait. Il était le seul à jongler avec les rires, il avait le don de savoir les faire ricocher loin, comme les cailloux plats qu’il lançait d’un geste sûr à la surface de l’eau. Mais ce qu’il savait le mieux appréhender c’était se hasarder à braver les larmes et la tristesse qui parfois liquéfiait l’univers. Il faut dire que nous avions de plus en plus de difficultés à ne pas sombrer dans l’instabilité de l’existence. Ça tanguait de plus en plus et nous étions de moins en moins perceptibles aux métamorphoses.

Autour de lui, nous nous agitions, nous nous lancions des défis — de ceux qui restent raisonnables et rassurants. On avançait jusqu’à la rupture du monde, là tout près, à un frôlement et parfois l’un de nous posait un doigt sur le voile de brume avec un frisson d’appréhension dissimulé sous la fanfaronnade. J’étais même allée jusqu’à placer ma main, bien à plat, les doigts écartés, sans trembler. Enfin ça c’était ce que je soutenais, mais à l’intérieur de moi, les frémissements m’agitaient comme le vent dans les branches. Je n’avais pas attendu longtemps avant de la retirer, parce que j’avais senti combien l’attraction risquait de me happer. L’imperceptible avait cet effet assez déstabilisant, comme si tout à coup nous ne maîtrisions plus ni l’espace, ni le temps. J’avais senti le regard de Lucas rivé sur moi. Un regard qui s’interrogeait et qui semblait en même temps le délivrer de la pesanteur. Je n’avais pas aimé ce regard. Il me racontait ce que je n’avais pas voulu voir. Le possible d’un ailleurs.

Aussi, ne fus-je pas tant étonnée lorsqu’un jour il partit sans se retourner, discrètement, mais sans infléchir le corps, encore moins la tête que je devinais haute, les yeux ouverts, curieux, insatiable, impatient, sans doute. Comment ne pas l’être alors que s’ouvraient d’autres chants, que ce monde jusqu’alors tenu loin dans le secret d’un ailleurs, devenait soudain tangible. Il avait assurément franchi l’univers sans un retour vers des regrets quelconques et j’étais restée là, à l’ombre de notre terre, à effleurer des doigts le vaste manteau hivernal qui nous tombait dessus. L’opacité se mêlait à la blancheur, je sentais vibrer la vie, comme une pulsation forte. Si bien qu’à un moment ce fut ma main qui se posa sur le voile de brume et malgré mon geste hésitant je la laissais là un temps variable, comme dans l’attente. Et oui, je mourais de peur, et oui, mon cœur battait fort, mes mains étaient moites et ma gorge sèche. J’inspirai un grand coup. Ensuite, je franchis à mon tour l’invisible, je franchis le monde.

 Pour terminer l’année c’est Anna Coquelicot qui accueille l’agenda ironique de décembre avec « les mondes invisibles » Un thème sur lequel les mots ont glissé aisément.