C’est drôlement court l’enfance.

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« C’est drôlement court l’enfance. »

Propos tenu par mon fils la veille de ses douze ans.

Photo Pinterest

 

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Le drapeau de la victoire

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A perte de vue, le champ en friche du père Marcel. On se serait presque cru en plein désert. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences. On savait que les autres nous observaient, les jumelles vissées devant les yeux, les plis du front accentués par la concentration. Il allait falloir ruser, déjouer leur vigilance. Je n’étais pas trop inquiet, non plus. La veille, on avait réussi le tour de force de leur chouraver leurs bécanes. Cinq vélos qu’on avait planqués dans la grange en ruine à la sortie du village. C’est moi qui avait eu l’idée. J’étais le plus âgé. J’avais onze ans depuis quatre mois et chaque jour, depuis septembre, tandis que les autres allaient encore à l’école communale, je prenais le bus pour me rendre au collège. Ça assoie l’autorité. Forcément. Les autres gamins me regardaient avec considération. Ça me plaisait bien. Je me sentais l’âme d’un chef, je décidais, j’ordonnais et le groupe acquiesçait, me suivait sans jamais remettre en cause mon pouvoir. La seule rébellion, c’était Nico —dix ans et demi — qui l’avait décidé tout seul, il en avait marre de mes idées à la con, il disait qu’on finirait par se faire prendre par le père Marcel ou par nos parents, qu’on risquait gros pour rien. Ça m’avait mis en colère. Je lui avais dit soit tu te calmes, soit tu rejoins le camp adverse. Évidemment il était resté. Ça rigolait beaucoup moins dans l’autre camp, ça cherchait la bagarre tout le temps, même entre eux.

Le brouillard se dissipait, l’aube se levait, grise et frisquette dans l’hiver finissant. On avait juste le temps d’agir avant que le père Marcel ne rapplique sur son vieux tracteur. On avait vérifié l’état de nos vélos, j’avais lancé le signal et on avait roulé comme des dingues dans le petit matin. On lançait nos cris de guerre, avec le sentiment d’être les plus intrépides, les plus malins aussi. Cette fois nous serions les premiers. Les autres n’auraient pas le temps de traverser le terrain qu’on aurait déjà planté le premier drapeau de la victoire.

Texte écrit pour l’atelier Bric à book. une photo, quelques mots

crédit photo : Vincent Hequet

 

Le monde est grand

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Enfoncé dans le large canapé, recroquevillé dans sa chaleur, dans son doux parfum des êtres aimés, je m’ennuie.

Il y a pourtant d’innombrables vies ici, qui s’agitent tout autour, virevoltent, parlent un langage souvent inconnu. De temps à autre l’une d’elle me fait face, m’interpelle, me sollicite.

Je m’éveille alors, le cœur battant, l’espoir sans cesse refoulé de les intéresser à mes jeux.

 

Parfois, je m’aventure dans le passage si sombre, peuplé d’ombres inquiétantes. Faisant fi du danger, soudain téméraire, fier et arrogant je cours, tremblant un peu, mais si peu, pour atteindre l’endroit où vivent les autres. J’ai appris à frapper aux portes démesurées, je me fais suppliant pour attirer l’attention. Je me faufile entre les jambes, sinuant tel le serpent que je suis, cherche les regards. Ma récolte est maigre, l’agacement, l’impatience, ont trop souvent force de loi.

Il y a aussi le grand escalier de bois, dont les marches craquent à chaque pas. Mes yeux scrutent la hauteur, le lieu défendu, si tentant pourtant. Un matin, si tôt que nul ne bouge encore, je m’y aventure. L’ascension est longue. Troublé par mes pas hésitants, je retarde l’instant. Les craquements du bois me parviennent si fort que je m’arrête. M’entendent-ils, là si haut, si loin de moi ? Un instant j’hésite. Peut-être est-il plus prudent de retourner dans le creux de mon lit ? Courageux, et si malheureux à ressentir la solitude, je m’arme de bravoure. Là haut, il fait chaud, il fait bon. Je le sais, je le sens.

Armé du courage des chevaliers audacieux, j’ouvre enfin la porte du lieu convoité. Sur la pointe des pieds, je m’avance un peu. Le lit est si grand, vaste champ moelleux où dorment encore les bras aimants.

C’est sans compter sur les bruits de mes pas sur le plancher qui les préviennent. D’une voix ensommeillée ils marmonnent des ordres que je ne veux pas entendre. Je me glisse entre les draps, cherche un creux entre eux que je ne trouve pas. Et là, malgré mes suppliques, les bras si grands, si forts demon père m’emportent, et de sa voix grave me répète que ma place n’est pas ici. Pourtant il y est lui. Tout le temps. Souvent je rêve de la lui prendre.

Je le sais, je le sens qu’il n’y a rien de plus heureux que d’être là si près de maman. Mais que puis-je contre le ton ferme et les yeux sévères ?

Un jour, j’affronterai à nouveau les marches, j’arriverai à repousser le grand corps.

Un jour, je serai grand moi aussi.

 

Le cliquetis des couverts sur les assiettes, les voix qui se bousculent et qui s’expriment, les rires que je ne comprends pas. C’est si long les repas les dimanches ! Je me tortille sur ma chaise, je me lève, bouge un peu. Je ne m’éloigne jamais cependant. Le canapé est mon domaine, j’y suis tel un chevalier dans son château. Le pourfendeur des monstres alignés. Mon père refuse de comprendre que les coussins sont des ennemis qu’il me faut détruire. Je déteste quand il me dit que j’ai une chambre pour ça. Les dangers sont trop nombreux pour l’atteindre, le couloir trop sombre. Ici, je suis grand, bien plus qu’eux tous réunis autour de la table. Ne voient-ils pas que je monte la garde, prêts à les défendre en cas d’attaque ? Quelquefois, ils me regardent tous, attendent de moi que je leur raconte aussi ce qui me passe par la tête. Je me sens alors timide devant eux, je ne sais plus les mots pour leur dire tout ce que je ferai moi quand je serai grand. Comme eux, je n’aurai plus besoin de tenir la main de maman, je sortirai plus loin que le jardin, je n’aurai plus peur de rien. 

 

Les dimanches, lorsqu’il ne pleut pas mes parents et moi allons dans la forêt aux arbres immenses, nous faisons la course sur le sentier et je gagne souvent. Ils se tiennent la main, sourient, se parlent doucement. Je marche devant eux, mon épée levée afin de les protéger. Parfois ils m’aident à chasser les bêtes féroces, même s’ils ne savent pas bien s’y prendre.

Rarement mes frères et sœurs suivent. Mais quand cela est, il y a pleins d’étincelles qui brillent dans le regard de maman.

Il y a celle qui part et revient sans cesse. Elle travaille parfois, elle étudie beaucoup. Lorsque elle arrive je me fais timide, je ne la reconnais pas de suite. Elle me prend dans ses bras et pendant un instant c’est presque comme ceux de maman. Très vite, cependant je me débats de son étreinte. Je suis grand maintenant.

Il y a celui qui n’est jamais content, qui ne veut jamais rien faire, qui claque la porte de sa chambre tout le temps. Mais lorsque il prend sa guitare et m’invite à l’écouter, le sourire lui vient. « Qu’en penses-tu ? » demande-t-il avant de me laisser toucher les cordes et je joue aussi.

Il y a celui qui ne quitte pas son écran. De temps à autre il m’autorise à venir près de lui, à partager ses jeux. Il dit que c’est notre secret, que si maman le découvre jamais plus elle ne voudra que je joue aussi. Pourtant je suis si bien quand nous sommes ensemble, même si je ne comprends rien à ce qu’il faut faire.

Il y a celle qui parle dans son téléphone, si souvent que papa s’en agace. Elle me parle de secrets aussi. Un garçon qu’elle aime et qui ne l’aime pas. « Moi, je t’aime » je lui dis et ses lèvres effleurent ma joue et ses longs cheveux s’invitent aussi sur mon visage et cela me chatouille.

Il y a celle qui lit tout le temps des livres sans images. Qui voyage avec les mots, ne voit pas, n’entend pas mes cris, mes sauts terribles sur le canapé. Assise tout près pourtant, rien ne la perturbe, elle est là, et ailleurs aussi. Puis tout à coup, elle semble s’éveiller. « Ecoutez », dit-elle à ceux qui sont présents. Et sa belle voix s’envole, s’anime, se passionne. Moi-même je me fais silencieux. Le moment est doux. 

Lorsque maman n’est pas là c’est elle qui lit l’histoire du soir. J’aime bien quand elle prend la voix du loup. J’ai un peu peur, et puis je ris ensuite avec elle.

Moi aussi, un jour j’apprivoiserai les mots.

Je m’impatiente. C’est si long pour devenir grand !

Il y a papa qui part le matin avant que je ne me lève. Qui rentre souvent quand je dors. Qui est là même quand il n’est pas là, parce qu’il sait tout sur les bêtises, la désobéissance, les chagrins.

Il y a maman, qui court tout le temps, qui disparaît sous les montagnes de linge, sous les épluchures des légumes. Maman qui me demande de l’aide pour faire la pâte des crêpes. Je m’applique à verser le lait sous son regard attentif. Je voudrais que dure encore l’instant. Mais déjà la revoilà partie à écouter l’une, à conseiller ou à aider un autre.

Parfois elle arrête tout. Me prend dans ses bras. Je respire sa douceur, sa chaleur contre laquelle elle me berce. « Mon tout petit, ma belle surprise » dit-elle en riant, et elle danse, légère, aérienne, moi tout contre elle.

J’ai quatre ans. Le monde est grand.

Je veux bien rester encore petit quand elle vient ainsi, je veux bien attendre un peu pour grandir.