La cabane (fin)

Ce matin il est déjà tard lorsque je me réveille. Tout est blanc au dehors. Le silence ample. Une épaisse couche de neige s’exhibe sur le sol, dans les arbres, sur le toit et les appuis de fenêtre. Tu dors encore. Je te regarde, j’emplis mes yeux de l’abandon de ton corps, de la sérénité de tes traits, du dessin de ta bouche. Malgré le calfeutrage des interstices, il fait sacrément froid dans la cabane. J’hésite à faire un feu, mais la vigilance reste de mise. Ne pas attirer l’attention. Se faire oublier.

Nous avons passé une partie de l’après-midi à réaliser un bonhomme de neige. Nous l’observons de la fenêtre, grotesque apparence enfantine. Son allure ronde comme un ballon mal gonflé s’incline nettement sur un côté. C’est le gardien de la cabane, dis-tu.

La neige, le froid, la saison assure notre protection. Nous rassure. Nous nous réchauffons au contact de l’autre puis, dès le crépuscule, j’allume un feu qui illumine le lieu et nous sécurise aussi. Les provisions s’amenuisent, nous nous restreignons par la force des choses. Je décide pour le lendemain d’aller pêcher dans la rivière. ‒ J’ai fait quelques progrès en la matière.

— Tu m’accompagnes ?  je demande.

  —  Non, j’irai voir les pièges. Nous verrons bien qui de toi ou moi rapportera le dîner. Celui qui perd le prépare.

Tu frôles mes lèvres et je devine ton sourire se poser dessus.

La rivière tient ses promesses. J’apprécie la beauté du paysage endormi, un peu moins les trois heures d’attente, encore moins le froid saisissant malgré le soleil. Avec la neige abondante qui alourdit mon allure il me faut une bonne heure pour remonter à la cabane. Je me dis que j’aimerais bien que la cheminée soit déjà allumée, je me dis qu’un jour nous pourrons ne plus avoir peur de vivre au grand jour. Le soleil passe à présent derrière la montagne. Ça caille drôlement. J’ai froid. Vivement ce soir. En attendant ce sera toi qui me réchaufferas. Je presse le pas, j’ai hâte de te serrer dans mes bras. 

Je n’ai pas un regard sur les alentours, mon objectif est d’atteindre la cabane au plus vite, de me débarrasser de mes vêtements, de te raconter ma pêche, de t’entendre te moquer de la fierté de ma voix à la prise du brochet que je ramène. Le crépuscule s’annonce déjà et je suis le premier à être de retour. Je m’active à ranimer le feu qui couve sous les cendres, reste un moment face à la cheminée. La sensation de froid s’éloigne, la chaleur m’enveloppe avec bienveillance. Je considère la cabane, ce lieu déjà chargé de nos souvenirs, qui anime notre présent, nous rend plus forts pour la suite de notre périple. Et puis j’entends le silence. Un silence où même les oiseaux se sont tus. Non pas qu’ils soient nombreux à pépier en cette saison, mais tout de même, habituellement la forêt est animée de sons qui me sont devenus familiers. Je ne comprends pas. C’est bizarre ce silence. Je resserre mes bras contre mon torse. En dépit du feu qui flambe dans l’âtre j’ai à nouveau froid. Je franchis le seuil de la cabane. Je scrute avec attention les alentours, j’observe la forêt. J’ai le cœur qui bat vite. C’est con cette appréhension qui surgit comme ça, d’un coup. Et puis je me demande comment j’ai fait pour ne pas voir les empreintes de pas. Je me demande pourquoi je n’ai rien vu. Elles sont nombreuses. Trop nombreuses. Je considère la forêt, hésite à partir te chercher. Ce serait idiot de se rater, que tu t’inquiètes à ton tour. Merde, pourquoi t’es pas encore là ? J’avance dans la neige, examine les empreintes. Elles font le tour de la cabane, jusqu’au chêne centenaire. Je ne lève pas les yeux de suite. Je continue à fixer le sol, la couche neigeuse maculée de traces et de longues traînées. Le sillage d’un corps. J’ai le cœur qui bat vite. Je ne veux pas lever mes yeux. Je ne veux pas. C’est pourtant ce que je fais et je te vois. Je te vois attaché au tronc de l’arbre.

Ils sont venus et je n’ai rien entendu. Je me suis trop éloigné. Trop longtemps.

Ils t’ont déshabillé et lié grossièrement avec une corde. Ils t’ont battu. Je me dis que tu dois avoir froid. Ton corps porte les stigmates de leur intolérance, témoigne des sévices endurés. Je m’approche de toi. Mes mains tremblent à tenter de desserrer les liens. Je murmure ton prénom. Je murmure, David. Je murmure, je suis là mon amour, mais tu ne réponds pas. Les salauds t’ont battu. Je veux surprendre ton regard, lire dans tes yeux cette lueur qui s’anime lorsque tu me regardes. Je prends ton visage entre mes mains. Je veux que tu me regardes. David, regarde-moi.

Mais non. Inutile d’attendre. Inutile d’espérer. Les salauds t’ont battu. À mort.

Ce récit, écrit voilà près de deux ans et retrouvé dans mes archives, fait écho à un article paru à l’époque dans le quotidien Le Monde sur les persécutions dont sont victimes les homosexuels en Tchétchénie.

La cabane : Partie 1Partie 2Partie 3

La cabane (3)

La première partie de ce récit est à lire ICI. La deuxième ICI

Au matin, je suis le premier à ouvrir les yeux. Il a cessé de pleuvoir et par intermittence le soleil traverse les nuages. Je sors pour pisser. Le jet d’urine exhale de la vapeur dans l’air froid. Je ramasse du bois mort aux alentours. J’envisage déjà de stocker près de la cheminée les branches entassées pour tenir le feu allumé la nuit prochaine et les soirs suivants.

J’ai senti ta présence avant même de me retourner. Tu te tiens sur le seuil de la cabane, le poids de ton corps reposant sur ton pied valide. On se regarde, sans rien se dire. Y a tellement de trucs qu’on ne se dit plus. Depuis notre départ toutes les sensations, la perception des choses sont exacerbés. Celle des sentiments aussi. On se dévisage, on retient avec peine nos jugements, on mesure notre degré de patience vis-à-vis de l’autre. On frôle la rupture. Putain, je déteste nos disputes. 

Voilà quatre jours que nous squattons la cabane. Le propriétaire du lieu, féru de pêche, a laissé son matériel. Des cannes, des leurres, un bouquin sur la pêche en rivière. Il a aussi été prévoyant. Les placards regorgent de conserves dans lesquelles nous puisons sans scrupules. On apprend vite à ne plus culpabiliser lorsqu’on est chassés comme des bêtes. Nous attendons la nuit pour allumer un feu dans la cheminée. C’est un moment apprécié, un moment qui s’ouvre sur un éventuel rapprochement, mais il ne dure pas. On se retient de s’aimer comme si l’exprimer ou le formuler rendrait plus tangible encore la précarité de notre situation. C’est comme si nous donnions raison aux autres, comme si nous attestions le crime de notre union.

Depuis que nous avons été réveillés par une brève détonation lointaine, la peur est revenue. Ça fait deux jours et deux nuits que nous n’osons pas sortir. A peine bouger. Deux jours à se demander si nous devons repartir. Deux jours à imaginer le pire s’ils nous retrouvent. Le moindre bruit devient source d’angoisse. Le froid est partout. A l’extérieur et l’intérieur de la cabane, sur nos corps, dans nos cœurs. Pourtant les jours passent et la méfiance diminue. Un jour c’est toi qui freine notre départ, le lendemain c’est moi. Nous commençons à envisager l’idée que nous avons suffisamment avancé pour les lasser. Comme toi, j’aspire à une trêve, au désir d’un retour à une vie moins dissolue. La cabane comble peu à peu notre manque d’assurance. On s’imagine être arrivés quelque part, avoir été invités à nous installer. On se dit qu’il nous faudrait peu pour fonder les prémices d’une nouvelle existence commune.

Il y a longtemps j’ai rêvé d’un enfant. J’ai rêvé d’une famille. Avec toi. On avait effleuré le sujet, l’idée nous plaisait. On avait envie de construire un truc durable, une prolongation des sentiments que nous nous portons. Peut-être cela sera-t-il réalisable ailleurs. Toi, tu as envie d’y croire. Alors parfois j’y crois aussi.

Ta cheville est en bonne voie de guérison. Nous nous répartissons les tâches quotidiennes. Chaque matin je quitte la cabane avant ton réveil. Je surveille et écoute la forêt. Je pose des pièges, cherche des champignons, ramasse le bois mort. J’ai été pêché deux fois, sans grand succès. Depuis quelques jours des averses tombent, ponctuée par des ondées de neige. Nous levons alors les yeux, regardons tomber le flot neigeux. Nous sommes comme des mômes, subjugués par la féerie du moment. Je note des changements perceptibles entre nous. Je réponds plus spontanément à tes sourires. Je ferme les yeux sous la caresse de ta main dans mes cheveux. Tu ne détournes plus la tête lorsque j’effleure tes lèvres.

Cette nuit nous avons fait l’amour. Je crois bien que la dernière fois date d’avant notre départ. Je redécouvre ton corps, j’apprivoise à nouveau tes caresses, les mots que tu murmures au plus fort de la jouissance, mon regard qui ne cesse de revenir vers toi, ton prénom que j’étouffe dans le creux de ton cou. Aujourd’hui je t’aime sans passé, sans futur, dans ce présent qui nous rapproche enfin l’un de l’autre.

La dernière partie à suivre demain.

La cabane (2)

Pour ceux qui le souhaitent, la première partie de ce récit est à lire ICI

J’ai quitté la piste depuis dix minutes lorsqu’au détour d’un sentier escarpé se dresse une cabane devant moi. L’endroit ne paye pas de mine et parait ancien et inhabité. Je scrute les alentours, écoute la forêt, cherche des traces éventuelles de vie. Je ne veux rien précipiter. Jusqu’à présent la prudence nous a été bénéfique.

La porte est fermée. À travers la seule fenêtre en façade, je jette un regard à l’intérieur. Distingue vaguement une table, des chaises, une cheminée, un bahut imposant, des étagères. À nouveau j’inspecte les environs, observe avec attention les fourrés, concentré sur chaque son que me renvoie la montagne et la forêt. Seule la pluie de novembre, froide et insistante depuis la veille a le courage de traverser l’épaisseur des frondaisons. Elle se répand dans les moindres creux et fossés. Je poursuis mon inspection. La fenêtre latérale sur le côté gauche de l’habitation laisse deviner un lit, une table de chevet, une des chaises qui entoure la table. À l’arrière de la cabane se dresse un chêne, sans doute centenaire. Les racines sont larges, épaisses, tortueuses. Les branches frôlent la façade extérieure. J’imagine que l’été, son feuillage doit offrir une ombre bienvenue. C’est peut-être cette pensée qui m’incite à m’introduire à l’intérieur de la cahute. Cette idée d’été.

Comme un appel à entrer, crocheter la serrure est aisé. J’y vois un signe, une pause accordée dans notre fuite. Une forte odeur de renfermé me saisit la gorge. Le plancher est vermoulu, la charpente rongée par les termites. La toiture tient par un de ces miracles qu’on ne s’explique pas. Un vieux tapis piqueté de moisissures recouvre une partie du sol. Nulle trace de cendres dans la cheminée. Seules les toiles d’araignées attestent le temps écoulé depuis la dernière fois qu’elle a dû servir. Après des semaines de marche à travers la montagne et la forêt, à dormir dans des cavités humides, le lieu se présente comme un luxe. Je fais un tour sur moi-même, les bras légèrement écartés, comme pour cueillir l’espace, me l’approprier. J’évalue le silence à travers les gouttes de pluie qui heurtent le toit. Je pense à toi qui dois m’attendre, je pense que cet endroit te plaira. Bien sûr tu ne m’as pas attendu, bien entendu tu es là, alors que je franchis le seuil. Tu avances sur le sentier, ton pas claudiquant, le souffle épuisé. Je retiens mon exaspération. Je t’avais dit, repose-toi. Attends-moi.

Crois-tu que je pourrais t’abandonner ?

Le bâton dont tu te sers pour avancer ne soulage en rien ta douleur. Sous tes yeux l’ombre des cernes se creuse davantage. J’examine ta cheville. L’effort que tu viens de faire n’a pas arrangé l’état de ton entorse. Tu me regardes et je dis, D’accord, on reste. Ton soulagement est manifeste, le mien l’est tout autant.

Je considère la bicoque de bois. Malgré son apparente fragilité, rien n’enlève l’impression de réconfort que j’éprouve. Il y a des moments dans la vie où le besoin de croire à la providence nourrit l’espoir. Tous ces longs jours et toutes ces nuits passées aboutissent à cet instant où j’ai choisi de gravir ce sentier escarpé. Où mon regard a croisé cette habitation, comme surgi de nulle part. Elle représente le soutien qui nous manque. J’entrevois l’occasion de relâcher la tension perpétuelle qui nous habite depuis notre départ.

Nous nous allongeons sur le matelas, emmitouflés dans nos sacs de couchage. Tous deux trop fatigués pour dîner, trop las pour tenter de faire un feu dans la cheminée, trop épuisés pour parler. Ta main cherche la mienne. Mes doigts enlacent les tiens.

A suivre

La cabane

Nous marchons depuis l’aube et la pluie soudaine venue s’abattre sur nous ne nous a pas arrêtés. Continuons, as-tu dit. Aussi malgré la fatigue, nous avons encore grimpé. Le chemin est de plus en plus ardu. Par endroits, lorsque le sentier bifurque, que la forêt disparait au profit du relief montagneux, nous nous trouvons à découvert et l’absence de végétation nous rend nerveux. En dépit des jours qui passent, nous restons sur le qui-vive. Ne pas relâcher notre vigilance. Garder le contrôle, se concentrer sur notre avancée, sur chaque foulée. Plus loin, toujours plus loin. Mon sac à dos pèse sur mes épaules. Je mène la marche, attentif à chaque pas, soutenant toutefois une allure rapide malgré les cailloux renflés et les racines qui rendent instable le rythme adopté. Au fil du temps le découragement et l’épuisement menacent de nous faire cesser toute progression. Jusqu’à quand devrons-nous avancer ainsi ?

Quelques semaines auparavant à cette heure-ci je sortais du boulot et je rentrais chez nous. L’appartement n’était pas aussi grand que je l’aurais souhaité mais la vue sur le fleuve compensait le manque d’espace. On s’y était installés cinq ans plus tôt et on y était bien. C’est dingue comme la vie peut basculer en quelques minutes, combien elle peut devenir violente et tout autant fondamentale. Pendant un instant j’ai pensé à mes parents, à mes sœurs. J’ai pensé à des trucs sur lesquels je n’aurais dû pas m’arrêter et sur lesquels je me suis arrêté. Les soirées avec nos amis et les dîners improvisés. Les nuits paisibles et nos corps mêlés. Les projets de vacances à l’étranger que nous repoussions sans cesse, parce que le boulot, parce que ta mère malade, parce que la voiture à faire réparer, parce que le crédit de l’appartement. J’ai pensé à tous ces trucs ordinaires qui, au fil du temps, deviennent extraordinaires.

En entendant tes pas et ta respiration, ta voix me demander, ça va ? je réalise que j’ai ralenti l’allure sans m’en rendre compte. Je me tourne vers toi et mon mouvement brusque te heurte et te bouscule. Ton corps déséquilibré, dégringole le sentier de plusieurs dénivelés. Pendant un instant la frayeur et la stupéfaction me fige sur place puis je descends jusqu’à toi avec prudence. La caillasse humide glisse sous mes chaussures. Ton silence augmente mon anxiété et paradoxalement me rassure aussi. Plus nous montons, plus les sons s’amplifient autour de nous, aussi redoublons nous de prudence. Le silence est notre meilleur allié. Pour autant je ne suis pas certain que l’on nous suive. Pas depuis quelques jours. Quand bien même, inutile d’attirer l’attention. Parce qu’ils reviendront. Ils nous traqueront encore. Nous ou d’autres.

Tu peines à te remettre debout. Serre les dents. Ma cheville, grimaces-tu.

Je veux t’aider mais tu me repousses. Tu me regardes avec cette détermination qui me laisse souvent muet : Ça va aller, m’assures-tu, trouve-moi un bâton, un truc solide pour que je puisse m’appuyer et on continue.  

Suite à cet incident notre progression ralentit. Il ne pleut plus mais le crépuscule s’annonce déjà. Il nous faut trouver un abri sûr, soigner ta cheville, nous reposer. Malgré ton refus, ta peur aussi sans doute, je poursuis seul la route. Je n’aime pas le regard que tu me lances, cette impression récurrente que tu doutes de moi. Depuis notre départ, des émotions contradictoires altèrent l’amour que nous nous portons. Elles arrivent par vagues, nous opposent, découragent nos gestes tendres et nous éloignent plus sûrement que la distance parcourue. Parfois je me demande si cette fuite que nous nous imposons vaut le coup. Elle a comme un goût de renoncement déplaisant. La finalité de cette expédition est aussi confuse que le chaos dans lequel nous avons vécu ces derniers temps. Jusqu’où aurons-nous la force de poursuivre ? Et à quoi bon. J’ai la conviction qu’à présent, où que nous allions, nous ne trouverons rien d’autre que l’exclusion. C’est ridicule, bien entendu. Il existe forcément par le monde des endroits sûrs où nous ne serons pas jugés. Forcément. Mais je suis fatigué. J’ai cessé de chercher à comprendre comment nous en avons été réduits à devoir nous cacher, puis à devoir fuir. J’ai cessé de croire en un monde de tolérance et d’acceptation. Face aux brimades, aux propos malveillants, l’amertume a bien œuvré, rongé de l’intérieur, mon âme, mes sentiments.

A suivre…

La cabane (2) La cabane (3)

Tant de temps à saisir.

L’horloge au tic tac silencieux ne s’impose pas dans ton existence et pourtant tu ne vois qu’elle, accrochée au mur blanc du salon. Tu la défies avec sa capacité à jouer le temps qui passe, mais ce pourrait être autant celui d’un sablier, dont chaque grain déclenche les jours et les nuits, les distord dans tous les sens, sans répit. Tu te demandes si tu ne devrais pas balancer cet objet redoutable dans le lave-linge pour l’essorer, que toutes les secondes ne se pressent plus à devenir des minutes et les minutes, des heures. Tu sèmes les jours comme autant d’heures perdues, tends les bras déjà vers demain alors qu’aujourd’hui commence à peine à s’ouvrir. Le temps s’épuise à te retenir mais tu cours vite, tu t’éparpilles dans des rêves d’oublis. Tu as essayé de te dédoubler, d’user de patience à laisser le sommeil te cueillir mais tu es rapide, j’ai même découvert que tu avais été championne de sprint dans tes jeunes années. J’imagine que celles-ci devaient déjà courir à une allure folle et que tu n’avais aucun mal à les devancer.

Tu es une femme pressée, comme une orange amère que l’on ne goûte que du bout de la langue, enfin c’est ce que tu cherches à me faire croire. Tu ne cesses de dire qu’une vie t’attend et qu’une autre cherche déjà à te retenir. Mais finalement elles se sont déjà fait la malle toutes les deux, deux existences en instance d’espérance qui attendent sans impatience le tournant décisif. Alors tu feintes, trompes la mesure du temps qui passe, te veux plus rapide que le vent afin de sortir des sentiers, te perdre là où la mémoire est infinie, là où s’oublie le temps. Oublier. Bien sûr oublier afin de t’échapper loin, là où les ombres ne grandissent pas trop vite. Par peur de n’avoir pas assez à vivre.

Cours, cours, fuis, fuis, décampe autant que tu le veux, je ne vais pas te retenir, c’est sans doute pour cela, je l’ai compris, que tu reviens toujours vers moi. J’ignore combien de temps te faudra-t-il encore pour ne plus t’effrayer de sa course folle. J’ai pensé que moi je cueillais déjà celui-ci  depuis longtemps, que je disposais de lui et lui de moi sans aucune peine et que s’il te fallait toute ta vie et la mienne en prime pour qu’il soit paisible pour toi aussi, je prendrais ce temps-là.