Gaïa

C’est alors qu’elle leva les yeux. Les poissons nageaient dans les herbes hautes et, à la source, le ciel transparaissait entre les frondaisons. Elle tendit la main, effleura l’eau du bout des doigts. Il pleuvait des nuages. L’orage vibrait et le son du tonnerre ricochait entre les pierres. Elle entendit rouler les promesses non tenues, les mots vains. Toutes plaies et brûlures. Et face à l’humanité en dérive, s’arma de patience. Je reviendrai, dit-elle. Je reviendrai à l’âge des murmures et des paroles sages. Le corps entremêlé aux alluvions, elle déposa dans l’argile la mémoire du monde et l’écoute des sens perdus puis sans heurt, sans bruit, entra dans le temps du rêve.

Être de terre et de lumière

Je porte en moi des millénaires d’existence, la patience de nos pères et la sagesse de nos mères. De la semence à la sève, la terre, le ciel, l’air et le feu m’ont façonné. J’accompagne les sources et le vol des oiseaux, le feu du couchant et la quiétude de l’orient.

L’histoire est récente mais elle prend naissance dans les temps anciens. Un matin, l’Homme a posé sa main sur moi et dans le flux de son sang, j’ai entendu le regard fuyant du monde et toutes traces des humains sans repères. Il portait en lui nombre de pensées en déroute, vacillait sur les brèches de l’existence, petit être usé par des siècles de bitume et de vanité. Ses racines, frêles et périssables avaient délaissé l’essentiel, négligé les modes et les façons de grandir. J’ai puisé loin dans le journal du temps pour lire la mesure de ses erreurs, les nœuds innombrables, les heures glaciales et les orages violents. Pour l’Homme j’ai absorbé les maux de la terre, drainé les trop pleins. J’ai plongé dans les abîmes pour y recueillir la mémoire et l’origine du monde, et dans l’intervalle, j’ai vu le corbeau planer près de mes cimes, tournoyant comme un radar en quête de réponses. La terre grondait, respirait l’air en souffrance et la peur des hommes sans foi. J’ai traqué chaque manque, chaque gouffre et réparé chaque vibration interrompue, offrant des courbes d’horizon et de l’audace, pour accueillir la vie. J’ai ouvert toute amplitude pour, tel un boomerang, lui permettre de revenir à la source. Alors, des racines profondes le chant des montagnes a jailli et dans la résonance du jour les ragots se sont tus. Et comme des notes de musique longtemps réprimées on a à nouveau entendu iodler les mers et le vent.

Pour les plumes d’Asphodèle chez Emilie. Du thème Echo ont découlé 13 mots à placer : montagne, mode, ragot, radar, corbeau, iodler, boomerang, hoquet, résonance, journal, gronder, profond, glacial. J’ai fait l’impasse sur hoquet.

Photo : © Lucile Duneau-Délis

évolution

La première fois que je suis (re)venu, le fleuve scintillait sous la lune et les rives étaient aussi éloignées qu’elles le paraissent. Nulle ville n’avait encore fait son apparition, les terres étaient vastes et riches, à peine foulées par les premiers peuples.

Au fil du temps les avancées sur ce monde ont été spectaculaires. Et pourtant, à chaque fois que je reviens je constate combien l’évolution est lente, semée d’embûches, emplie de retours en arrière et de grands bonds vers l’avenir. Nous sommes petits, malhabiles, à peine nés dans l’immensité de l’univers. On s’élève, on chute, on s’élève à nouveau.

Sous couvert de progrès, les siècles des hommes érigent de larges barrières et brûlent les étapes à grand renforts de ruptures. Il n’est plus question de construction – d’évolution ? – mais de dislocation. J’entends, comme un battement qui s’épuise, l’érosion des âmes et des corps. Aujourd’hui le monde s’essouffle et je suis impuissant à y changer quoi que ce soit. Je reste simple spectateur.

Je reviendrai. Je reviendrai un jour sans artifice, ni illusion. Peut-être alors mes semblables verront-ils autre chose que la lumière jaillissante de mon mouvement de rotation. Peut-être verront-ils enfin la percée vers d’autres mondes qui s’ouvrent sans cesse à nous. Peut-être prendront-ils enfin conscience de l’infinitude des choses.

Après tout, moi aussi j’ai connu le même cheminement.

Une photo, quelques mots. Atelier Bric à book 354

Aux allures sauvages des éléments

Aux allures sauvages des éléments

Dans la fureur sombre

De tous ces pas difficiles à franchir

Et de ce qui divise

Je traverse les plaines et le vent

Et dans l’obscurité des cœurs éteints

Je cherche le langage interrompu

La couleur des ressemblances et celles des différences

Les nuances des richesses

Et dans l’oscillation du souffle fragile et de la lueur vacillante

Je nourris la perspective

De tout ce qui rassemble

Peinture : ©Philippe Cognée

Au regard de nos manques

Du haut des ponts suspendus

On voit les hommes bouleverser le monde.

Alors on bascule.

La tête à l’envers, on s’imagine frôler l’herbe, fouler le sol, plonger dans la glaise.

Être sève dans la chair ou fourmis tambocha à la recherche des trésors de la terre.

Aussi fragiles et forts que le peuplier dans le vent.

On peut plier sans céder.

 Chuter et se relever.

Être de terre et d’éther, d’or des blés et d’azur du ciel.

Parfum de pluie, bruit de feuilles dans les branches, mouvance dans les épis de pereskia.

Au cœur des corps, la constance des architectes frappe les océans du monde.

Effleure l’horizon des événements,

Chuchote l’avenir.

Au regard de nos manques

Ne pas oublier d’y rester attentifs.

Pour l’agenda ironique d’avril hébergé par Anna Coquelicot de Bizarreries & Co . Cherchez, imaginez, inventez, détournez à partir des épis de pereskia et des fourmis tambocha.

épis de pereskia et fourmis tambocha, nés sous la plume et l’imaginaire d’Aimé Césaire dans le poème Insolite bâtisseurs

Crédit photo Pinterest

Semeurs des temps

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture sur http://www.ipagination.com/

 

Mes chers enfants,

Je vous livre ces mots comme d’autres l’on fait avant moi, et comme d’autres le feront après.
Ceci est votre héritage. Dans quelques heures vos sens s’éveilleront, vos poumons s’empliront d’air, le vent soufflera, brise légère, chaude et accueillante. Le silence de votre sommeil enfin libéré. C’est comme un effleurement léger, une caresse maternelle qui vous reçoit et vous enveloppe. Vous allez vivre une danse quotidienne précieuse et heureuse, goûter enfin le tumulte des jours et des nuits.
N’ayez crainte, vous saurez. De votre longue léthargie vous avez acquis ce qu’il faut pour vivre et survivre. Il y a cependant une chose dont je dois vous parler. Une chose que nos ancêtres ont omise de nous révéler. Sans doute n’en ont-ils pas eu le temps.
Le temps justement.
Ce que vous allez découvrir et vivre vous rendra forts et beaux. Les avancées sont grandes, la terre renait un peu plus longtemps à chaque saison, je crois que les années qui viennent seront belles.
Chaque jour de notre temps, nous œuvrons pour guérir les plaies infinies, les blessures et les coups portés innombrables. Nous sommes les semeurs. Ecoutez votre héritage, écoutez la terre qui vous parle.
Il y a le vent. C’est un murmure qui court les collines et les forêts, un souffle épicé qui se mêle aux cheveux, emplit l’air et la terre.
Il y a la pluie. Gouttes fécondes qui dessinent les lits, tracent les méandres au creux de la vie. Des flots naissants porteurs d’éclats d’argent.
Il y a la terre. Généreuse qui pétrit la vie, sur laquelle s’étendre et se fondre.
Il y a les mers et les océans qui bercent nos demeures et le sable qui s’accroche à nos pieds.
Il y a le bruissement des feuilles et la lumière entre les branches. Les senteurs de la terre après l’orage.
Il y a les mots. Tumultes d’échos qui nous entrainent sur les continents, qui croisent les hommes et les rassemblent.
Il y a nos pas, empreintes de vie qui éclairent les routes, esquissent le temps, façonnent demain.
Il y a le chant de la terre, pulsation infinie qui bat le rythme de la vie. Et les parfums de nos années qui créent le monde.
Une renaissance dont vous héritez à votre tour. Savourez l’instant, cette capacité d’être présent, les pieds ancrés sur cette terre. De nos mains, de nos chants, du regard que nous portons, nous semons les graines des jours féconds, des nuits fertiles.
C’est ici que nait la vie, dans le plus grand secret. Aujourd’hui, à l’éveil qui vous affleure sachez être, à votre tour, les semeurs des temps. Que de vos gestes, de vos regards, s’enrichisse et s’embellisse la terre.
Un héritage pour vos enfants.

Laurence Délis ©