De villes visibles en villes invisibles

Nous sommes partis un matin avec pour seule boussole l’équilibre précaire des chemins à venir. De villes visibles en villes invisibles la route serpente sans fin – et nous calmons la nôtre avec la saveur de mets locaux. Chaque halte nous éloigne des habitudes, on glisse sur les jours paisibles dans la caresse des nuits ouatées. A entendre le jaquemart frapper le heurt de l’impatience, nous ralentissons encore notre allure. C’est décidé, rien ne presse.

 L’horizon – ample – garde les champs ouverts à la découverte. On peut voir la sève des paysages en courbure nourrir les cités végétales et lorsque nous levons la tête, la canopée devient ciel d’architecture. On devine alors sans peine tous les ponts levés vers les cimes des arbres.

Sur le quai, où poussent les dents-de-lion sauvages, nous attend le dernier bateau volant en partance pour les villes flottantes. A peine embarqués, le vent emplit toutes voilures et vogue au fil des courants ascendants. On s’agrippe fort aux rampes pour éviter la chute et, par-dessus le vide, le chassé-croisé de l’agitation urbaine nous parait dérisoire. Peu à peu, les bonds et les entrechats impatients de la population se perdent dans les circonvolutions anonymes.

 Le ciel est vaste et joueur hasardeux. On cherche toutes formes improbables de nuages. Dindons dodus et poissons-chats s’y vautrent pêle-mêle au gré des vents. On scrute longuement le ciel pour y trouver quelques topinambaulx, mais sans résultat probant. « Peu importe, te dis-je, à défaut d’en voir, c’est déjà bien d’avoir réussi à caser le mot dans ce récit.

Oui, acquiesces-tu. De toute façon, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

Pour l’agenda ironique de janvier chez Vérojardine où il est question d’un « road trip », dans une ville, connue, inconnue, imaginaire, terrestre, maritime, céleste… et où doivent figurer les mots, entrechat, rampe, jaquemart, topinambaulx, dents, dindon et terminer le texte par la célèbre phrase du petit prince « L’essentiel est invisible pour les yeux »

Semeurs des temps

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture sur http://www.ipagination.com/

 

Mes chers enfants,

Je vous livre ces mots comme d’autres l’on fait avant moi, et comme d’autres le feront après.
Ceci est votre héritage. Dans quelques heures vos sens s’éveilleront, vos poumons s’empliront d’air, le vent soufflera, brise légère, chaude et accueillante. Le silence de votre sommeil enfin libéré. C’est comme un effleurement léger, une caresse maternelle qui vous reçoit et vous enveloppe. Vous allez vivre une danse quotidienne précieuse et heureuse, goûter enfin le tumulte des jours et des nuits.
N’ayez crainte, vous saurez. De votre longue léthargie vous avez acquis ce qu’il faut pour vivre et survivre. Il y a cependant une chose dont je dois vous parler. Une chose que nos ancêtres ont omise de nous révéler. Sans doute n’en ont-ils pas eu le temps.
Le temps justement.
Ce que vous allez découvrir et vivre vous rendra forts et beaux. Les avancées sont grandes, la terre renait un peu plus longtemps à chaque saison, je crois que les années qui viennent seront belles.
Chaque jour de notre temps, nous œuvrons pour guérir les plaies infinies, les blessures et les coups portés innombrables. Nous sommes les semeurs. Ecoutez votre héritage, écoutez la terre qui vous parle.
Il y a le vent. C’est un murmure qui court les collines et les forêts, un souffle épicé qui se mêle aux cheveux, emplit l’air et la terre.
Il y a la pluie. Gouttes fécondes qui dessinent les lits, tracent les méandres au creux de la vie. Des flots naissants porteurs d’éclats d’argent.
Il y a la terre. Généreuse qui pétrit la vie, sur laquelle s’étendre et se fondre.
Il y a les mers et les océans qui bercent nos demeures et le sable qui s’accroche à nos pieds.
Il y a le bruissement des feuilles et la lumière entre les branches. Les senteurs de la terre après l’orage.
Il y a les mots. Tumultes d’échos qui nous entrainent sur les continents, qui croisent les hommes et les rassemblent.
Il y a nos pas, empreintes de vie qui éclairent les routes, esquissent le temps, façonnent demain.
Il y a le chant de la terre, pulsation infinie qui bat le rythme de la vie. Et les parfums de nos années qui créent le monde.
Une renaissance dont vous héritez à votre tour. Savourez l’instant, cette capacité d’être présent, les pieds ancrés sur cette terre. De nos mains, de nos chants, du regard que nous portons, nous semons les graines des jours féconds, des nuits fertiles.
C’est ici que nait la vie, dans le plus grand secret. Aujourd’hui, à l’éveil qui vous affleure sachez être, à votre tour, les semeurs des temps. Que de vos gestes, de vos regards, s’enrichisse et s’embellisse la terre.
Un héritage pour vos enfants.

Laurence Délis ©

Le monde est grand

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Enfoncé dans le large canapé, recroquevillé dans sa chaleur, dans son doux parfum des êtres aimés, je m’ennuie.

Il y a pourtant d’innombrables vies ici, qui s’agitent tout autour, virevoltent, parlent un langage souvent inconnu. De temps à autre l’une d’elle me fait face, m’interpelle, me sollicite.

Je m’éveille alors, le cœur battant, l’espoir sans cesse refoulé de les intéresser à mes jeux.

 

Parfois, je m’aventure dans le passage si sombre, peuplé d’ombres inquiétantes. Faisant fi du danger, soudain téméraire, fier et arrogant je cours, tremblant un peu, mais si peu, pour atteindre l’endroit où vivent les autres. J’ai appris à frapper aux portes démesurées, je me fais suppliant pour attirer l’attention. Je me faufile entre les jambes, sinuant tel le serpent que je suis, cherche les regards. Ma récolte est maigre, l’agacement, l’impatience, ont trop souvent force de loi.

Il y a aussi le grand escalier de bois, dont les marches craquent à chaque pas. Mes yeux scrutent la hauteur, le lieu défendu, si tentant pourtant. Un matin, si tôt que nul ne bouge encore, je m’y aventure. L’ascension est longue. Troublé par mes pas hésitants, je retarde l’instant. Les craquements du bois me parviennent si fort que je m’arrête. M’entendent-ils, là si haut, si loin de moi ? Un instant j’hésite. Peut-être est-il plus prudent de retourner dans le creux de mon lit ? Courageux, et si malheureux à ressentir la solitude, je m’arme de bravoure. Là haut, il fait chaud, il fait bon. Je le sais, je le sens.

Armé du courage des chevaliers audacieux, j’ouvre enfin la porte du lieu convoité. Sur la pointe des pieds, je m’avance un peu. Le lit est si grand, vaste champ moelleux où dorment encore les bras aimants.

C’est sans compter sur les bruits de mes pas sur le plancher qui les préviennent. D’une voix ensommeillée ils marmonnent des ordres que je ne veux pas entendre. Je me glisse entre les draps, cherche un creux entre eux que je ne trouve pas. Et là, malgré mes suppliques, les bras si grands, si forts demon père m’emportent, et de sa voix grave me répète que ma place n’est pas ici. Pourtant il y est lui. Tout le temps. Souvent je rêve de la lui prendre.

Je le sais, je le sens qu’il n’y a rien de plus heureux que d’être là si près de maman. Mais que puis-je contre le ton ferme et les yeux sévères ?

Un jour, j’affronterai à nouveau les marches, j’arriverai à repousser le grand corps.

Un jour, je serai grand moi aussi.

 

Le cliquetis des couverts sur les assiettes, les voix qui se bousculent et qui s’expriment, les rires que je ne comprends pas. C’est si long les repas les dimanches ! Je me tortille sur ma chaise, je me lève, bouge un peu. Je ne m’éloigne jamais cependant. Le canapé est mon domaine, j’y suis tel un chevalier dans son château. Le pourfendeur des monstres alignés. Mon père refuse de comprendre que les coussins sont des ennemis qu’il me faut détruire. Je déteste quand il me dit que j’ai une chambre pour ça. Les dangers sont trop nombreux pour l’atteindre, le couloir trop sombre. Ici, je suis grand, bien plus qu’eux tous réunis autour de la table. Ne voient-ils pas que je monte la garde, prêts à les défendre en cas d’attaque ? Quelquefois, ils me regardent tous, attendent de moi que je leur raconte aussi ce qui me passe par la tête. Je me sens alors timide devant eux, je ne sais plus les mots pour leur dire tout ce que je ferai moi quand je serai grand. Comme eux, je n’aurai plus besoin de tenir la main de maman, je sortirai plus loin que le jardin, je n’aurai plus peur de rien. 

 

Les dimanches, lorsqu’il ne pleut pas mes parents et moi allons dans la forêt aux arbres immenses, nous faisons la course sur le sentier et je gagne souvent. Ils se tiennent la main, sourient, se parlent doucement. Je marche devant eux, mon épée levée afin de les protéger. Parfois ils m’aident à chasser les bêtes féroces, même s’ils ne savent pas bien s’y prendre.

Rarement mes frères et sœurs suivent. Mais quand cela est, il y a pleins d’étincelles qui brillent dans le regard de maman.

Il y a celle qui part et revient sans cesse. Elle travaille parfois, elle étudie beaucoup. Lorsque elle arrive je me fais timide, je ne la reconnais pas de suite. Elle me prend dans ses bras et pendant un instant c’est presque comme ceux de maman. Très vite, cependant je me débats de son étreinte. Je suis grand maintenant.

Il y a celui qui n’est jamais content, qui ne veut jamais rien faire, qui claque la porte de sa chambre tout le temps. Mais lorsque il prend sa guitare et m’invite à l’écouter, le sourire lui vient. « Qu’en penses-tu ? » demande-t-il avant de me laisser toucher les cordes et je joue aussi.

Il y a celui qui ne quitte pas son écran. De temps à autre il m’autorise à venir près de lui, à partager ses jeux. Il dit que c’est notre secret, que si maman le découvre jamais plus elle ne voudra que je joue aussi. Pourtant je suis si bien quand nous sommes ensemble, même si je ne comprends rien à ce qu’il faut faire.

Il y a celle qui parle dans son téléphone, si souvent que papa s’en agace. Elle me parle de secrets aussi. Un garçon qu’elle aime et qui ne l’aime pas. « Moi, je t’aime » je lui dis et ses lèvres effleurent ma joue et ses longs cheveux s’invitent aussi sur mon visage et cela me chatouille.

Il y a celle qui lit tout le temps des livres sans images. Qui voyage avec les mots, ne voit pas, n’entend pas mes cris, mes sauts terribles sur le canapé. Assise tout près pourtant, rien ne la perturbe, elle est là, et ailleurs aussi. Puis tout à coup, elle semble s’éveiller. « Ecoutez », dit-elle à ceux qui sont présents. Et sa belle voix s’envole, s’anime, se passionne. Moi-même je me fais silencieux. Le moment est doux. 

Lorsque maman n’est pas là c’est elle qui lit l’histoire du soir. J’aime bien quand elle prend la voix du loup. J’ai un peu peur, et puis je ris ensuite avec elle.

Moi aussi, un jour j’apprivoiserai les mots.

Je m’impatiente. C’est si long pour devenir grand !

Il y a papa qui part le matin avant que je ne me lève. Qui rentre souvent quand je dors. Qui est là même quand il n’est pas là, parce qu’il sait tout sur les bêtises, la désobéissance, les chagrins.

Il y a maman, qui court tout le temps, qui disparaît sous les montagnes de linge, sous les épluchures des légumes. Maman qui me demande de l’aide pour faire la pâte des crêpes. Je m’applique à verser le lait sous son regard attentif. Je voudrais que dure encore l’instant. Mais déjà la revoilà partie à écouter l’une, à conseiller ou à aider un autre.

Parfois elle arrête tout. Me prend dans ses bras. Je respire sa douceur, sa chaleur contre laquelle elle me berce. « Mon tout petit, ma belle surprise » dit-elle en riant, et elle danse, légère, aérienne, moi tout contre elle.

J’ai quatre ans. Le monde est grand.

Je veux bien rester encore petit quand elle vient ainsi, je veux bien attendre un peu pour grandir.