On s’était donné rendez-vous au Perro Negro.

On s’était donné rendez-vous au Perro Negro. Tu avais dit dix-sept heures et pour une fois j’étais presque à l’heure. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et malgré la pénombre qui contrastait avec la clarté extérieure je ne t’y ai pas vue. J’ai hésité un moment avant de ressortir. J’ai arpenté la place. Scruté chaque terrasse des bistrots. Regardé les filles qui me faisaient penser à toi mais aucune n’avait ta chevelure. Il était dix-sept heures vingt et tu n’étais toujours pas là. Je t’ai envoyée un sms. J’ai écrit Tout va bien ? tout en pensant que non ça n’allait pas puisque tu n’étais pas là. J’avais déjà en tête un nombre incalculable de scénario sordides en tête. Le plus récurrent racontait ton enlèvement par un tueur fétichiste de jeunes femmes aux cheveux rose. Obsédé par les barbes à papa que sa mère lui avait toujours refusé étant gamin, il assouvissait, depuis, sa vengeance. C’était tordu, complètement improbable et très stupide. Une de ces histoires qui me traversait souvent le crâne et sur lesquelles je ne m’arrêtais jamais.

Je me suis tourné à nouveau vers le café Perro Negro. En terrasse se trouvait un couple de touristes assis devant leur verre. La femme, jambes nues croisées, concentrée sur sa lecture, lisait une brochure touristique. L’homme buvait de grandes gorgées de bière. On aurait pu croire chacun indifférent à l’autre mais en dépit de leur attitude distante je descellais une certaine complicité silencieuse. De celle qui atteste des années de vie commune. J’aurais pu leur inventer une histoire, trouver une raison à leur halte dans ce café où je venais régulièrement. Après tout, mes carnets regorgeaient d’histoires glanées dans ces lieux. Seulement je n’avais en tête que cette idée de tueur fou de chevelures couleur barbe à papa.  Il allait falloir que je te dise combien cette teinte allait finir par me rendre fou moi aussi.

Je crois que j’ai senti ta présence avant même de te voir. Je savais que si je me détournais de la façade du Perro Negro tu serais là, juste derrière moi, à attendre je ne savais trop quoi. J’ai perçu ma propre hésitation. Face à moi, comme figé sur un cliché de carte postale, le couple n’avait pas bougé. La femme était toujours plongée dans sa lecture, l’homme finissait son verre. J’ai senti ton souffle. Tout près. Tes seins contre mon dos, tes bras m’enlaçant. Ta chaleur si belle. Émouvante. J’ai fermé les yeux. Tu vibrais d’une euphorie palpable. Une gaieté familière qui me rappela soudain le pourquoi de ton retard.  J’ai hésité à me tourner vers toi. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A chaque fois, tu m’as surpris. A chaque fois, je n’ai pas eu le temps de m’y habituer que déjà tu étais autre.

Et pourtant. Rose, bleu, violet, vert, ou toutes les couleurs de l’arc en ciel auront beau s’épanouir dans ta chevelure, ils ne changeront rien de mon regard lorsque je te vois.

Une photo, quelques mots. Bric à Book 322

Crédit photo © Nick Cooper

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Bleu lumière

Bleu lumière, bleu dans le souffle du vent, bleu dans l’instant pour vous souhaitez une belle année 2019

Peinture acrylique, collage papier, feutre Posca

Format 40 x 50

La danse de Sasha

La danse de Sasha 6

Peinture acrylique sur papier, collage

Emmanuel avait deux passions dans la vie. La peinture et les femmes. Il avait débuté l’une et l’autre quasiment en même temps alors qu’il venait de souffler ses douze bougies. Ce jour-là, il avait reçu en cadeau un coffret contenant tubes de peintures, brosses et châssis à peindre. Il était resté longtemps subjugué devant la toile immaculée avant d’y passer la paume de sa main en une caresse possessive et avait imaginé les mondes colorés qu’il pourrait y peindre. Ce même jour, de nouveaux voisins aménageaient dans la maison face à la sienne. La fenêtre ouverte de la chambre de Marie — seize ans, le corps nu aux seins fermes comme des pommes et aux fesses rondes comme la lune —, attirèrent le regard d’Emmanuel. Dans la lumière déclinante du jour, les lignes, les courbes et les creux qu’il aperçut lui offrirent son premier souvenir fiévreux. Dès lors, chaque jour, il détailla dans son carnet de croquis chaque fille que ses yeux croisaient. Au fil du temps, sa contemplation timide prit de l’assurance et devint généreuse dans le mouvement des lignes qu’il retranscrivait ensuite sur sa toile. Entre le peintre et la toile la complicité était infinie. Les rondeurs et arrondis des corps prenaient des largesses libertaires et les espaces se métamorphosaient sous le pinceau. Emmanuel travaillait avec ferveur les couleurs et les formes, chaque femme esquissée était un monde nouveau à découvrir. Sa main se posait sur le modèle vivant avec la même possessivité que celle qu’il passait sur la toile avant d’ébaucher le premier trait. Sa palette accueillait une multitude de couleurs, des mélanges audacieux naissaient comme autant de transpositions heureuses. Rien, ni personne n’altéraient les moments passionnés qu’il éprouvait à révéler sur la toile les passions qui l’habitaient. Les femmes qui passaient dans sa vie — semblables à des éphémères — étaient aussi différentes les unes que les autres, des opposés qui justifiaient la variation de son engouement gourmand à croquer chacune d’elle.

Jusqu’à ce jour de pluie d’été, où sous la grisaille d’un ciel grincheux Emmanuel croisa Sasha. Sur le parvis du centre ville, une troupe de danseurs présentait son numéro. Mais il ne vit qu’elle qui dansait. Et ce qu’il vit d’elle en premier fut sa chevelure déliée qui flottait dans le vent, une chevelure teinte en bleue. D’un bleu comme il n’en avait encore  jamais peint. Vinrent ensuite les yeux incroyablement lumineux, d’un bleu similaire, qui attirèrent son attention, puis son sourire mutin, et les ongles des mains enduits du même coloris. Fébrile, il posa son regard sur les orteils que les pieds nus dévoilaient. Des touches de bleues y figuraient également. Tout à coup le cœur chamboulé par l’attraction de l’apparition, l’univers du peintre se parait d’une couleur unique dont la variation offrait une nouvelle palette inexploitée.

Il se prit à imaginer effeuiller la belle céruléenne pour découvrir ce que cachait ses dessous. Il fit davantage. Il l’invita à partager sa vie et le sourire de Sasha  lui dit oui et dans son désir d’elle les doigts d’Emmanuel constellés de peinture tremblaient un peu. Elle dit oui, et de ce oui découla le reste de la vie d’Emmanuel. Sasha devint l’unique femme qu’il peignit tout le long de son existence, comme une évidence à mettre en synergie corps et couleur, la nuance de son adoration.

 

Pour  A vos claviers#3 L’atelier sous les feuilles propose en janvier un défi de sept mots à insérer dans un texte : Dessous-Palette-Carnets-Bleu-Marie-Emmanuel-Sasha. Merci à Estelle pour le plaisir de jouer avec les mots 🙂 et un merci particulier à Henri Matisse pour l’inspiration de l’illustration